blog dominique autie

 

Dimanche 29 octobre 2006

06: 16

07: 16
(dans la chambre où dort l'auteur de ce texte)

 

« Humeurs de sablier »
blanc_mince
Pour célébrer l'heure d'hiver

 

jerome_meditant_detail

 

Dans le texte d'ouverture de son Traité du Sablier, dont cette page emprunte le titre, Ernst Jünger évoque avec sa subtilité singulière une humeur qui nous viendrait du cabinet de travail ou de la bibliothèque : de ces heures que compte le sable blanc [qui s'écoule] sans bruit d'une ampoule dans l'autre, émanerait une paix surprenante, particulière, une vie silencieuse [qui rayonnent] de ce double verre, pris entre ses montants comme dans une cage à grillon [1]. Jünger évoque d'emblée deux gravures de Dürer réalisées en la même année 1514, La Melancholia et Saint Jérôme dans sa cellule. Sur ces deux scènes, deux grands sabliers, véritables verres à heures, écrit Jünger, ont déjà laissé couler la moitié de leur sable, ce qui signifie peut-être que le graveur a surpris le saint et l'ange au cœur même de leur travail.

melancholia_jerome
…………………………………La Melancholia……………………………………………Saint Jérôme dans sa cellule
………………

Ainsi,, poursuit-il, après avoir interrogé les postures différentes des deux figures, tout cabinet de travail, toute bibliothèque contient un peu de cette humeur du sablier, un peu de cet esprit de la Melancholia et du Saint Jérôme. La tristesse n'en est jamais absente ; le bien-être non plus, puisque c'est un lieu de réflexion..

Un peu plus haut, il avait noté, toujours devant ces deux gravures :
Nous sommes au tréfonds du temps [2].

blanc_mince

Il y a exactement deux ans, j'ai célébré le retour de l'heure d'hiver, ici même, dans l'un des tout premiers textes mis en ligne sur ce blog, inauguré quelques jours plus tôt. J'y explique le stratagème dont j'use depuis de nombreuses années pour « gagner une heure », d'octobre à mars, au bénéfice de mon travail personnel. Durant l'hiver 2005, je n'aurai guère mis ce temps à profit que pour alimenter ces pages – ce qui ne fut pas rien, j'en conviens, mais a suscité une sorte de mauvaise conscience de n'avoir pas écrit une ligne nouvelle du livre que je rumine depuis le siècle dernier…

Que s'est-il passé, au juste ? Les justifications ne manquent pas – le deuil impossible de mon père, mort en décembre 2004, l'augmentation exponentielle de la charge de travail professionnel, à quoi s'ajoute, habitant où je travaille, de ne pouvoir assigner des lignes de partage au temps de mes journées, pour l'immersion et l'envol, quand l'espace lui-même est amphibie.

Je cherchais, depuis quelques jours, une raison, une méthode, l'ajout d'un raffinement quelconque à une stratégie qui fit ses preuves : non content de maintenir l'heure d'été dans ma chambre, peut-être convenait-il d'avancer de trente minutes (au soleil) le moment de mon lever afin d'accroître encore le gain ? – ce qui ressemblerait toutefois à une fuite en avant…

Ernst Jünger y pourvoit. Il reconnaît qu'il est difficile d'emporter cette humeur [du sablier] avec soi dans d'autres étapes de la vie. Il note en effet que cette expérience du cabinet de travail, où le travail et le loisir se fondent dans une pénombre unique, est attachée aux plus belles années, aux années d'étude, de jeunesse. Il poursuit : Mais il se pourrait bien que ce ne fût pas la différence de l'âge mûr et de la jeunesse, ni celle de la pauvreté et de l'opulence, qui créât ce climat. Saint Jérôme, tel que le montre l'artiste, est chargé d'ans. D'ailleurs, il a mené une existence, et de maître, et de prince, comme l'atteste le lion couché à ses pieds. Ce bien-être particulier ne provient donc pas d'une différence entre deux stades de la vie, fondée sur le rang social ou le nombre des années. L'effet naît bien plutôt de la dissemblance entre deux sortes de temps.

Me restituer à moi-même (je disais, jadis, mais cela choquait : jouir enfin de nouveau de ma propre compagnie, qui me reste souvent la plus enviable) n'engage donc qu'une intériorisation de l'épuisante question du temps : de la fatigue du monde qu'il convient de recycler en joie de l'aube, en ce peu d'être infrangible, fermé au monde, cependant souverain, toutefois condition préalable du partage, et peut-être de l'amour. Dans les monastères, la clôture n'est qu'accessoirement spatiale, elle ne consiste qu'à borner le temps de la prière, à le retrancher d'une humanité séculière au seul bénéfice de qui, pourtant, l'oraison se formule – de préférence, à l'heure où le temps réglé à l'heure électronique des horloges suggère qu'on dorme encore.

 

 

[1] Ernst Jünger, Traité du Sablier, dans Essai sur l'homme et le temps, traduit de l'allemand par Henri Plard, Christian Bourgois, 1970, pp. 173 sq.
[2] Sans doute conviendrait-il d'explorer plus avant le thème de saint Jérôme, tant de fois représenté devant sa table de travail avec, toujours, dans le décor de son cabinet, un sablier : le bel album que Jacques Attali a composé à partir de sa collection personnelle, Mémoire de Sabliers (Les éditions de l'Amateur, 1997), reproduit plusieurs de ces tableaux. Une récurrence du sablier, donc du temps, semble attachée à l'auteur de la Vulgate.

 

Saint Jérôme méditant (détail), début du XVIe siècle, attribué à Henry Bles ; huile sur panneau, musée des Beaux-Arts de Menton.

Reproduit dans Jacques Attali, op. cit., p. 10.

 

……………puce_grise
N O U V E A U : L'agenda / bloc-notesCliquez ici.

 

sablier…………………
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Vient de paraître…

 

 

 

 

Mardi 24 octobre 2006

07: 31

 

La xyloglossie est une tueuse [*].

 

 

martyrs_xyloglossie

 

La mise en valeur de la culture régionale – Il s’agit de privilégier,
prioritairement, la prise en compte de la culture régionale historique
et contemporaine qui passe par la reconnaissance de ses moyens de diffusion
et de promotion. Il convient d’expertiser les réseaux existants et d’assurer
par un soutien raisonné leur expansion tant dans leur champ d’assise qu’à sa périphérie [1].

 

La langue de bois ? C'est cette façon de parler pour ne rien dire que les hommes politiques utilisent quand ils ne veulent pas répondre aux questions qu'on leur pose – quand ils font exprès qu'on ne puisse pas comprendre ce qu'ils disent.

Telle est, en substance, la réponse que me firent spontanément les étudiants. Elle en dit long sur le maigre solde de crédibilité dont bénéficient nos élus (si tant est que ce solde ne soit pas négatif). Pourtant, ce n'est que par un détour significatif par le marketing que la langue de bois, d'origine administrative, est venue aux politiques. Quelques repères et quelques échantillons [2] :

Un discours aliéné.
La langue de bois peut se définir d'emblée comme un discours aliéné : ce n'est pas moi qui parle, parce que je ne peux pas parler, je n'en ai pas le droit ; c'est donc l'autre (alius) – le plus souvent, l'institution à laquelle j'appartiens – qui parle à travers moi, à ma place mais avec ma voix ou ma plume. Cette première observation rend compte des raisons pour lesquelles le berceau de la langue de bois est l'administration. Celle-ci est l'enfant bâtard du devoir de réserve.
Plus récemment, le marketing a défini sa science inexacte et posé le principe d'une cible, calculée sur des panels, des échantillons réputés représentatifs, aboutissant à la description d'un consommateur prototypé auquel s'adresse un produit formaté aux mesures des besoins qu'on lui suppose ; le discours commercial s'adresse à cet interlocuteur fantasmé qui, dans la vie réelle, n'existe pas (le cas le plus caricatural reste sans doute le lecteur grand public sur lequel une part significative de l'édition a obsessionnellement calibré son offre depuis deux à trois décennies).
De ces deux observations successives et désormais conjointes, nous pouvons tirer le théorème suivant : à travers la langue de bois, personne ne parle à personne. Le locuteur comme l'interlocuteur sont déportés au rang de tiers exclus.
Devenu strictement électoraliste, le discours politique épouse les règles du marketing et rencontre la langue de bois sur son chemin avec la même fatalité que le marcheur qui prend la route à l'aube rencontrera la nuit.
C'est également la proximité pressante des objectifs commerciaux dans la ligne rédactionnelle qui conduit tout aussi fatalement la presse à héberger le virus de la langue de bois. Il semble qu'elle ait cessé d'en être porteur sain.

Le concret : l'ennemi phobique.
La langue de bois redoute tout retour du concret (de la vie réelle) comme le hibou craint la lumière du jour, comme le vampire l'épieu et l'oiseau le sel.
Le moindre échantillon de langue de bois permet de vérifier l'éviction drastique de tout vocable concret dans son propos :

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Alors que l’Union européenne s’apprête à accueillir en son sein de nouveaux États membres, l’émergence du Sud-Ouest européen doit être encouragée. Cet espace en voie de structuration peut en effet s’affirmer comme un nouveau pôle d’équilibre de l’Europe élargie. Cette dynamique permettra à Midi-Pyrénées de valoriser au mieux ses potentialités de développement et de s’intégrer davantage dans les flux matériels et immatériels qui tissent progressivement le nouvel ensemble européen. Dans ce nouveau contexte, la capitale régionale devra être confortée afin qu’elle soit légitimée dans son ambition européenne et internationale au bénéfice de la région et du Sud-Ouest européen [3].

L'autarcie comme négation de tout recours à l'autre.
Bien avant qu'elle ne soit celle de mes neurones, ma syntaxe est celle de mon myocarde, de mes poumons, de mon foie, de mes oreilles, de mes cordes vocales. Parler, écrire, c'est en appeler au tympan, au myocarde, au système sympathique de l'autre à qui je parle, c'est convier son corps à mon discours, à des mots que nous partageons, à des images qui nous parlent, comme on dit.
Pour ne pas avoir à recourir à la langue, aux mots dans leur dimension profondément organique, la langue de bois bannit toute image et toute métaphore qui offrirait au concret, mis à la porte, de réinvestir le concept en revenant par la fenêtre ; elle se modèle ses propres mots, à partir d'un vocabulaire laissé en déshérence qu'elle recycle et échafaude comme un enfant joue aux cubes : la nouvelle gouvernance, la résilience, les mal-voyants – ou d'un vocabulaire courant ou spécialisé qu'elle détourne : flexibilité, réactivité… L'obscène mercantilisation du mot alliance résume à soi seul le processus.
Cette hantise du corps de l'autre autant que de mon propre corps, à laquelle la langue de bois offre un illusoire écran de fumée protectrice, peut prendre une forme pathétique :

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La […], maladie neurodégénérative très invalidante [4] n’offre aucun traitement curatif. Les Centres […] proposent un diagnostic et un accompagnement en réunissant et organisant l’interdisciplinarité tout en assurant le transfert de compétences vers les acteurs du domicile.
L’infirmière coordinatrice et référente coordonne l’interdisciplinarité et développe les méthodes et les moyens pour que la personne malade puisse prendre en charge sa maladie, comprendre son traitement et y adhérer au plein sens de son humanité personnelle et sociale. Par ailleurs, indépendante dans son organisation et sous la responsabilité d’un cadre de santé, elle doit gagner la confiance de son entourage professionnel et porter un soin particulier à sa fonction de médiation faite de collaboration et de diplomatie.
Son regard excentré, son autonomie dans la gestion du temps, son expertise, son écoute différenciée du patient, de sa famille et des soignants doivent lui permettre d’être une personne ressource capable de répondre promptement à toute sollicitation qu’elle soit interne ou externe à la structure de soins. Expliquer, écouter, mobiliser, susciter les interrogations, aiguiller les recherches, orienter les choix de ses collègues, collaborateurs, médecins compris, voilà ce qui oriente son quotidien. Disponible et efficace, elle n’est pas là pour occasionner un surcroît de travail mais permettre aux équipes de la structure de soins et du domicile de développer de nouvelles compétences, de s’autonomiser afin d’optimiser et de dédramatiser la prise en charge de cette maladie.
L’infirmière coordinatrice et référente doit s’avérer experte du domaine clinique spécifique et maîtriser les approches relationnelles éducatives et préventives ainsi que la coordination multidisciplinaire des soins.

Le discours est autonome, autarcique, autiste, auto-érotique (ces deux derniers prédicats, rappelons-le, étant strictement équivalents dans la doctrine freudienne). Le locuteur se berce des phrases qu'il énonce comme l'enfant handicapé mental agite la tête de droite et de gauche, plus ou moins violemment (notons que, dans l'un et l'autre cas, ce que la clinique freudienne nomme l'image spéculaire du corps est déficiente) : le discours en langue de bois connaît son acmé, son zénith, son orgasme. Un simple commentaire de texte le mettrait en évidence sur n'importe quelle séquence significative d'un discours politique contemporain ou d'un argumentaire de vente rédigé par un sup' de co.
Enfin, dans la presse comme à l'Assemblée, le politiquement et le socialement correct servent d'activateur de goût à la langue de bois.

La langue de bois comme dérive virale du génie génétique.
La langue de bois est de nature virale. Comme le virus, elle sommeille, comme le virus elle s'adapte (devient résistante si les remèdes – les anticorps, ici bien mal nommés – qu'on lui assène ne la neutralisent pas mais, au contraire, l'excitent à se défendre), comme le virus elle se nourrit de l'organisme (de la langue organique) qui l'héberge. Elle procède comme le pompile, la grosse guêpe noire qui pond ses œufs dans le corps vivant mais anesthésié de l'araignée. Comme le virus, elle prolifère.
Comme le virus, elle tue.
Nous avons dit, plus haut, comment le politique s'est laissé contaminer par le commercial. Comme dans toute épidémie, la prophylaxie consiste en mesures d'isolement : la mise en quarantaine autrefois, le préservatif aujourd'hui. Dans le domaine de l'État, la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, dans son principe, remplit cette fonction d'isolement prophylactique à l'égard de nombre de maux dont, faute de l'appliquer, nos États souffrent désormais de façon endémique [5].
Que l'on confronte n'importe quel passage d'un discours de Jean Jaurès à un échantillon équivalent produit par l'un de nos politiques et l'on prendra la mesure des progrès de la langue de bois dans le corps social. Que l'on pose un fac-similé de l'édition du 13 janvier 1898 de L'Aurore à côté du numéro du jour d'un de nos quotidiens…

Allons plus loin. Le 28 août 1963, Martin Luther King prononce son discours historique sur les marches du Lincoln Memorial pendant la Marche vers Washington pour le travail et la liberté. Son texte commence ainsi :

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I say to you today, my friends, so even though we face the difficulties of today and tomorrow, I still have a dream. It is a dream deeply rooted in the American dream. I have a dream that one day this nation will rise up and live out the true meaning of its creed : We hold these truths to be self-evident : that all men are created equal.

Tous les hommes ont été créés égaux…, l'idée n'est pas neuve, elle ne saurait constituer une provocation, une incitation à la haine pour l'homme qui dit cela, fût-il noir de peau. Mais Martin Luther King utilise ce qui, froidement livré à l'explication de texte, peut passer pour une image, une recette littéraire : il se met dans la posture du rêveur, au présent – un rêve éveillé, technique classique utilisée en thérapie analytique pour la capacité du sommeil à lever la chape des interdits, des dénis, des blocages les plus enfouis ; sur le corps abandonné au rêve, la société n'a aucune prise. King parle dans son rêve (on sait à quel point cela peut être dérangeant pour l'autre qui dort à vos côtés). C'est l'absolu contraire de la langue de bois. On ne saurait imaginer de profération plus efficace, dans laquelle l'organisme est plus massivement investi. Si toute une partie du corps social rejoint ce rêve, la situation devient incontrôlable.

Question : est-ce uniquement pour son action contre la ségrégation raciale que Martin Luther King a été assassiné, officiellement par un tireur isolé connu pour ses convictions racistes ? Qu'est-ce qui n'était plus recyclable chez cet homme, qu'est-ce qui faisait écran pour la société américaine ? La réponse me semble évidente : sa langue. Cette société aura peut-être mis cinq ans (King a été tué en 1968) à comprendre que la phrase I have a dream n'est pas soluble dans la langue de bois [6]. C'est peut-être la seule qui ne le soit pas, pour les raisons que j'ai dites plus haut. La langue de bois a tué Martin Luther King.

Étendard, ligne de fuite, verrou, valise.
Je me suis souvenu, préparant cet exposé, d'un article scientifique paru dans L'Évolution psychiatrique il y a une dizaine d'années sous la plume du Pr Jacques Arveiller [7]. L'auteur y conduit une analyse subtile de la façon dont le concept d'enfant pervers instinctif, introduit dans le vocabulaire clinique en 1912, disparut assez vite comme entité nosographique mais subsista jusque dans les années 1960 comme notion centrale d'un projet de prophylaxie criminelle : dépister le pervers instinctif, qu'aucun traitement ne saurait « guérir », pout l'isoler dès l'enfance dans des institutions spécialisées. Jacques Arveiller rattache la persistance du concept dans la langue de bois (la xyloglossie) médicale et administrative à l'essor de la pédopsychiatrie comme discipline autonome.

Son approche, passionnante, lui permet d'assigner quatre fonctions successives à la langue de bois, tour à tour étendard (j'épate la galerie [c'est moi qui commente]), ligne de fuite (je me retranche derrière les mots pour n'avoir pas à répondre des faiblesses théoriques et, surtout, pratiques que mon discours tend à cacher, comme l'encre dont la sèche couvre sa fuite), verrou (je soustrais mon discours à tout contre-feu en bétonnant mon argumentation sous haute autorité scientifique, morale, politique…), et valise (le terme de pervers deviendra [c'est l'auteur, cette fois, qui rappelle ce point tout à fait connu] un « concept-valise » : le signifiant a pris son autonomie, note Jacques Arveiller, et fonctionne pour lui-même, tout en pouvant renvoyer à des signifiés bien divers.

 

 

[1] Contrat de Plan État-Région 2000-2006, Région Midi-Pyrénées, mars 2000, p. 72.
[2] Pour des raisons de temps (qu'il s'agisse des recherches nécessaires comme des limites posées par la durée du cours, j'ai éludé l'introduction académique qui veut que l'on inaugure ce genre d'exposé par l'étymologie et l'histoire de l'expression. On retiendra que, sur le registre du corps, la langue de bois opère entre la gueule des lendemains d'abus de boisson et la jambe qui remplace celle perdue à la guerre – que parfois rehausse un œil de verre.
[3] Contrat de Plan État-Région 2000-2006, op. cit., préambule.
[4] Bien que ce texte ait été publié, je m'estime moi-même lié par un devoir de réserve qui m'interdit d'en donner la source et d'en préciser le signataire. Je ne peux que garantir sa parfaite authenticité et préciser qu'il ne s'agit pas un texte normatif issu d'un ordinateur administratif mais bien d'un témoignage de professionnel exerçant la fonction décrite. On notera le passage très précis du texte où le corps de l'autre (ici, un enfant qui va mourir – i.e. en langue de bois : en fin de vie –, condamné par une maladie qui ne se soigne pas) est annulé par la langue de bois : celui-ci est en effet clairement décrit comme une sollicitation interne à la structure de soins.
[5] Un étudiant a manifesté quelque étonnement lorsque j'ai rappelé que l'Éna, qui fournit les rangs de notre classe politique, signifie École nationale d'administration.
[6] Cette "expression exacte" dans le moteur de recherche de Google correspond à 2 740 000 occurrences.
[7] Pr Jacques Arveiller, « Le Pervers instinctif, xyloglossie et bétonnage », L'Évolution psychiatrique, tome 60, fascicule 3, juillet-septembre 1995, pp. 453-470.

 

*

[*] Ce texte est la synthèse de mon cours du 20 octobre aux étudiants de licence professionnelle édition du D.A.M. (université de Toulouse-Le Mirail), dans le cadre de mon enseignement de technique rédactionnelle.

Jean Jaurès (1859 - 1914). « J'accuse », texte d'Émile Zola paru dans l'édition de L'Aurore du 13 janvier 1898. Martin Luther King (1929 - 1968)

 

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Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.

 

Samedi 14 octobre 2006

15: 01

Célébrations

 

XI

 

Le papier peint

 

 

papier_peint

 

 

Le motif floral, la saynète, le paysage, reproduit en quinconce, constitue la vis sans fin de la toile de Jouy : la juxtaposition d'une même perspective par une ouverture sans montants, des centaines de fenêtres que nul ne saurait refermer une à une, profondeur démesurée que l'œil ne songe même plus à gérer – dont il se repaît toutefois, en suisse.

*

Longtemps, les chambres de l'enfance furent peuplées de bergères qui se laissaient embobiner par de jeunes pâtres, de moutons qui se la coulaient douce pendant ce temps et de gerbes d'herbes folles. C'est bien notre haine de toute terra incognita qui nous a poussés à tapisser désormais l'imaginaire de l'innocent de mickeys, de babars et de barbies fluo.

*

Cette pièce – pourtant bien moins spacieuse que le grand salon de la place Jeanne-d'Arc, où j'avais installé mon bureau – fonctionne comme une lanterne magique. L'écran de l'ordinateur, les rayonnages des bibliothèques, les fenêtres, quelques cadres – et le calendrier mural de la banque…, autant de plaques de verre à travers lesquelles il suffit que ma pensée se projette.

Quand nous avons pris possession des lieux, Sylvie Astorg proposa de faire passer une couche de peinture blanche sur les murs de ce qui serait désormais mon bureau, avant d'y introduire le moindre meuble. « Malheureuse !… », disaient les vieilles gens. Et l'on ne touche pas plus aux petits rideaux au crochet – dans le monde ancien, on en faisait encore d'étroits napperons circulaires, qu'on posait sous les vases.

*

Le papier peint développe toute une dialectique du maculage. Les motifs sur le mur : des taches propres.

*

En 1981, une certaine Chantal Thomass, ennemie de l'homme et, par contrecoup, de la femme, innova dans l'ordre d'un féminisme soucieux de provoquer la détumescence chez le mâle honni. Elle eut l'idée d'appliquer aux polyamides et aux soies synthétique de la lingerie féminine les principes graphiques de la toile de Jouy. Elle obtint, plus sûrement qu'on n'y parviendrait par les plus ingénieux dispositifs de dissimulation, de faire disparaître dans de micro-perspectives ouvrant sous le regard autant de lignes de fuite, de contournement et de dérivation, toute zone accidentée du corps que le linge d'ordinaire médiatise. La femme pouvait, dès lors, faire tapisserie aux alentour d'un homme restitué aux plaisirs cathodiques d'un match de foot ou d'une cassette X.

Mme Thomass fut, dans les métiers de la séduction, le pendant d'un Patrick Süskind en littérature populaire (j'ai toujours défendu que Le Parfum fait poser sans hésitation aucune le diagnostic d'anosmie chez l'auteur d'un tel livre). Tous deux ont apporté une contribution méritoire et singulière au dressage du parc humain, à la dénervation des masses.

*

Le papier peint, c'est le monde ancien – le string ne dépasse pas de la ceinture, on ne se prend pas les pieds dans le voile, les pommes ont la peau mate, un peu terne, mais on les prend dans la main – penser à des seins où l'on aurait aimé mordre, jadis. Et les vieilles gens trouvent les mots pour le dire, quand il convient parfois de rompre le silence peuplé d'oiseaux.

 

*interlettreinterlettre*

*
À suivre.

 

 

Regarder les mouches
se poser sur le papier peint,

cliquez ici.

 

 

Célébrations

de la gomme du fond de robe de l'eau minérale
des myopes de la pistache de la vapeur
de l'œuf à la coque de la machine à écrire
de la paternité de l'abstinence

 

……………jouy_index………………………
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Mardi 10 octobre 2006

06: 07

Statuaire

 

IX
blanc
Un ange

 

angelot

Zoom / Galerie

 

[Ne serai-je pas devenu Femme pendant la Nuit ?
Car voici que je suis allongée. Et que l'Ange pénètre
en ma Demeure – – avec Sa robe.]
blanc_mince
Dominique Rouche,
Hiulques Copules, XCVI, Gallimard, 1973.

 

 

L'écran de mon ordinateur l'a exilé de ma table de travail, sur laquelle il veillait, jadis. Un beau texte d'Olivier Bruley m'a fait songer à lui, soudain.

*

Je trouve cette définition du biscuit : porcelaine sans glaçure, cuite au demi-grand feu. Sa surface a l'apparence du marbre. On pense à Sèvres, à des pièces uniques, soustraites à tout commerce. La technique est toutefois utilisée pour des objets qui ne revendiquent pas le statut d'exception. On y recourut pour fabriquer des poupées, de plus ou moins lointains ancêtres du nain de jardin, des figurines funéraires. Elle semble porteuse de grâce efficiente – certains de ces objets tireraient leur pouvoir de la seule matière dans laquelle ils ont été faits de main d'homme.

*

L’ange n’est pas exactement vêtu de la robe. Celle-ci dérobe plutôt à l’étonnement la louche ambivalence du ventre inconcevable du visiteur. Mais elle n’est pas non plus objet de l’apparition. L’ange n’entre que vêtu de mon désir et de ma peur. Sa robe est mon désir d’être l’autre, devenu soutenable. À toucher les linges, le désir s’horripile. Désir exemplaire que celui des linges, qui mène si sûrement à l’annulation de ce qui se tient à distance de lui et le fascine [1].

*

Il a le mérite de porter avec lui son histoire. Je séjournais quelque part en France, un mois de juillet des années 1970, avec les enfants dont je m'occupais la nuit, durant l'année [2]. Une après-midi où nous étions de repos, S. – l'une des éducatrices spécialisées de l'institution – et moi nous promenions aux abords du village. Nous sommes, sans nous concerter, entrés dans le cimetière. Je suis tombé en arrêt devant une tombe fort ancienne, dont l'inscription était à peine lisible dans la pierre. Une tombe d'enfant, à l'abandon, sur le rebord de laquelle une figurine d'ange, à la vasque brisée, était juchée de guingois. Je me suis approché. J'en ai touché le grain, étonnamment fin malgré les salissures des intempéries sédimentées dans chaque pli du visage et de la robe.

À l'automne, ce fut mon anniversaire. Je trouvai ce soir-là, ayant pris mon service auprès des enfants, posé sur la table de la turne qui me servait de poste de vigie, un paquet contenant l'ange funéraire.

*

Yama mourut. Les dieux parlaient pour écarter Yama de [la pensée de] Yami. Quand ils l'interrogeaient, elle disait : « Il est mort aujourd'hui. » Ils dirent : « Tant qu'il en est ainsi, elle ne l'oublie pas. Créons la nuit. » En ce temps-là seul le jour existait, non la nuit. Les dieux créèrent la nuit. En conséquence de quoi il y eut un demain. Et elle l'oublia. C'est pourquoi on dit : les jours et les nuits font oublier le mal [3].

L'Ange : le jumeau solaire ? le mort non-né, dont nous sommes à jamais inconsolable, l'identique ou l'autre nous-même, comment savoir ? Dans le doute – c'est peut-être ce qu'indique l'expérience de l'Ange –, nous nous faisons Femme, s'il est homme comme nous, pour le séduire. Homme, si nous sommes femme.

[Ce mouvement serait celui d'une voie mystique vers l'autre, dont des rites plus humains auraient perpétué la forme sociale : À Sparte, celle qui a la charge de la jeune épouse lui rase la tête, lui met chaussures et vêtements masculins, puis l'étend sur le lit seule et sans lumière. Le mari vient la rejoindre à la dérobée (Plutarque, Lycurgue, 15) [4]]

*

Charles Malamoud redouble le récit, en cite d'affilée deux variantes. Celle que donne le Kāṭhaka-Saṃhitā vient d'abord, elle est plus ferme, dense, plus économe, donc plus saisissante : Seul le jour existait alors, non la nuit. Yami n'oubliait pas son frère mort. Si on lui demandait : « Yami, quand donc est mort ton frère ? », elle disait seulement : « Aujourd'hui même. » Les dieux dirent : « Il faut interrompre cela. Créons la nuit. » Et ils créèrent la nuit.

*

Du général en chef des armées angéliques au putto baroque, le déficit (ou l'excédent, selon la perspective qu'on adopte) tient à ce que la tragédie n'a plus épongé, pour le recycler, d'une angoisse de mort propre à Homo sapiens – ce goût de cadavre qui donne à l'ange baroque son sourire ambigu, et qui désormais nous ternit, nous essouffle.

Quel genre d'ange visite les hommes que nous sommes devenus ?

 

putto_michelangelo

 

 

[1] Mystique des linges.
[2] L'année suivante, ou la précédente, je ne saurais dire, de l'épisode d'Ali. Je le mentionne parce qu'il n'est peut-être pas indifférent que deux objets statuaires, qui n'ont pas quitté la proximité de mon corps évoluant dans les maisons qu'il habite, m'aient été donné de ce temps, de ces quatre années durant lesquelles j'ai veillé sur des enfants inadaptés, la nuit.
[3] Maitrāyaṇī-Saṃhitā I 5, 12. Cité par Charles Malamoud, Le Jumeau solaire, Le Seuil, 2002, p. 60.
[4] Cité par Marie Delcourt, Hermaphrodite – Mythes et rites de la bisexualité dans l'Antiquité classique, Presses universitaires de France, 1958, p. 7.

 

 

 

I – Femme khmère
II – Vierges romanes
III – La Vénus de Sireuil
IV – La petite danseuse de l'Indus
V – Le masque d'Ali
VI – Vierge navrée
[Nostre Dame de Grasse]
VII – Jane of Arc
VIII – L'Inconsolable

 

À suivre.

 

 

Angelot, biscuit (?) ; art funéraire, XXe siècle.
Collection et cliché Dominique Autié.
En cul-de-lampe : Michel-Ange, chapelle Sixtine, 1509 (détail).

Le texte de Marie-Magdeleine Davy qui accompagne les quatorze clichés de la galerie Le silence de l'Ange est extrait des Cahiers de l'Hermétisme, volume L'Ange et l'Homme, Albin Michel, 1978, pp. 109 sq.

 

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Jeudi 5 octobre 2006

14: 40

 

 

 

Dominique Autié à Gargas

 

mains_gargas
présentation à Gargas de l'Homme-aux-liens
Présentation à Gargas

de l'Homme-aux-liens

 

À l'occasion du centenaire de la découverte scientifique des mains négatives de Gargas par le préhistorien toulousain Félix Régnault, Dominique Autié a été invité à accompagner deux visites nocturnes de la grotte, les mercredis 23 et 30 août 2006.

Argument : L'homme occidental de 2006, en dépit de ses certitudes affichées, souffre de l'angoisse d'un vide qu'il a lui-même ouvert devant lui. En de nombreuses circonstances, il se disqualifie, se complaît dans un vague repentir, traite avec un mélange ambivalent de condescendance et de culpabilité la Nature, le monde animal – et jusqu’à la pensée de sa propre origine, prêt ces temps-ci à accueillir le chimpanzé dans la communauté humaine…

Dominique Autié procède ici à une tentative, à un coup de force : pénétrer souverainement dans la nuit de Gargas. Ni pour y chercher quelque trace archéologique inédite à l’appui d’une thèse nouvelle ; ni pour prélever sur les signes qui scandent la roche un imaginaire à bon marché. Mais pour s'y tenir debout, digne, accompagné de la parole d'un petit nombre, qui nous ont précédés dans le Temps des grottes – Félix Régnault, qu’on honore cet été à Gargas, Teilhard, Bataille, Marguerite Duras, Pascal Quignard –, dont sera proférée la langue, comme pour bénir le lieu et en formuler la dédicace pour le vingt-et-unième siècle.

L’homme d’août 2006, à Gargas, est l'homme-aux-liens, le visiteur de la Toile qui a curieusement choisi la main pour indiquer que l'hypertexte affleure sur l'écran. Oratorio, ou cantate, la partition élaborée par Dominique Autié lui rappelle qu’il reste aussi, avec ferveur et fierté, l'homme à la voix singulière. Ainsi que sont singulières, mystérieusement, dans leur apparent anonymat, les icônes corporelles encrées sur la paroi par les hommes et les femmes de Gargas, il y plus de vingt mille ans.

*

Renseignements et inscription (indispensable, le nombre de visiteurs étant limité pour des raisons de conservation) : cliquez ici.

 


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Un enregistrement hors commerce
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……………………………Zoom


…………Zoom sur le verso du disque



Présentation à Gargas
de l'Homme-aux-Liens

En octobre 2006, Dominique Autié a réalisé lui-même un enregistrement de l'intégralité des textes préparés et lus pour ses deux performances d'août 2006 dans les grottes de Gargas.

Afin de rendre ce document sonore plus accessible aux personnes qui n'étaient pas présentes – ou qui ne connaissent pas Gargas –, il a rédigé une introduction spécifique pour le disque (d'une durée de douze minutes).

Bien qu'ayant utilisé un matériel semi-professionnel, Dominique Autié a tenté d'évoquer à travers cet enregistrement quelques-unes des caractéristiques de la performance publique, dans l'obscurité de la grotte : épreuve physique, pression du déroulement de la visite dans laquelle le lecteur introduit sa présence et sa voix… Les prises ont été faites une seule fois pour l'introduction et les six stations du parcours. Le finale restitue, dans les conditions de synchronisation obtenues dans la grotte, l'exécution publique de l'Ave Maria de Caccini par Inessa Galante – un enregistrement lui-même assez rare dans le commerce.

Sur simple demande, Dominique Autié peut réaliser une copie privée sur CD audio de cet enregistrement (d'une durée totale de 48 min.), présentée sous boîtier avec jaquette (merci de prévoir une participation aux frais de 10 euros).

 

Permalien

06: 44

Présentation à Gargas
de l'Homme-aux-liens
– 3
…………x• Le titre complet de la partition – cliquez ici.

……………………………………………………………………....• L'argument – cliquez ici.

……………………………………………………………………....• La partition – cliquez ici.

……………………………………………………………………....• Lire Marguerite Duras à Gargas – cliquez ici.

 

L'épreuve de la bibliothèque

 

 

epreuve_bibliotheque

 

 

 

«

Un président de la République ne décide pas l’invention d’une grotte ornée parmi les grands travaux qui marqueront son règne. La grotte n’est pas un musée, elle en est le contraire, la pure contestation. On ne peut lier une grotte du paléolithique supérieur – tenter d’y lire, peut-être… la grotte, c’est la bibliothèque réelle, immémoriale : ici, on lit – on ne lie pas.

Dans Présentation à Gargas de l'Homme-aux-liens, il y a ce passage – l'un de ceux dont j'ai dit, le lendemain de la première visite nocturne, que je m'étais tendu des pièges à moi-même. [Tentez de lire à haute voix, d'abord recto tono [1], la dernière phrase – quelques autres, de la même eau, concernant la thématique des liens, émaillent le parcours –, puis en vous efforçant de faire comprendre à votre interlocuteur qu'il ne s'agit pas deux fois du même verbe : vous vérifierez à quelle gestuelle de la langue et des mains (et, pratiquement, de tout le corps) il vous faut recourir.]

J'ai surtout parlé ici de la performance, encore sous le saisissement de l'offre qui m'avait été faite – comme si le seul fait de compter un lieu parmi les deux ou trois centres de la Terre qui vous permettent de ne pas perdre l'équilibre, de ne pas trébucher à chaque pas, suffisait à vous faire compter, par ceux qui ont la garde du lieu, comme étant du lieu et, peu ou prou, des leurs. Il me semble n'avoir pas fini, dans ma fréquentation intérieure de la grotte, de prendre l'aune des mots qui me sont venus pour enchâsser dans le parcours les textes qui se sont imposés – les passages de Bataille, de Teilhard, de Quignard, le poème de Marguerite Duras

Un temps, après l'avoir écrit comme sous la dictée, j'ai craint que le rapprochement de la grotte et de ce lieu très précis où se trouvent mes livres ne fût l'effet d'une sorte de manie de l'imagination, ou de fixation – ainsi que la psychanalyse propose que certains êtres restent ainsi fixés au stade buccal, anal.

Dimanche, il est arrivé ceci : j'ai pris enfin, d'autorité sur l'écran et le cahier des charges professionnel, les quelques heures nécessaires à enregistrer la partition de l'Homme-aux-liens. Pour en garder trace sonore dans la petite audiothèque que je numérise à temps perdu ; mais aussi parce que cet enregistrement va permettre de rendre compte, à quelques personnes et institutions concernées, de l'entreprise menée cet été par celles et ceux qui ont organisé le centenaire de la découverte scientifique des mains de Gargas.

boitier_gargas_vignette

Je dispose d'un enregistreur de qualité semi-professionnelle, acquis il y a six ans pour exécuter des travaux de transcription de réunions, conférences, forums et congrès pour nos clients. Et j'ai fait, pendant plusieurs années, de la radio. L'affaire aurait relevé de la routine s'il ne s'était agi de restituer – ou de tenter de le faire – ne fût-ce qu'une infime part de l'étrange précipité de contraintes environnementales et de circulation de l'émotion qui opéra dans l'hygrométrie aberrante de la grotte. J'avais procédé à quelques essais de matériels sur mon bureau, où se trouvent non seulement les outils informatiques nécessaires à la numérisation de la bande mais aussi un matériel audio, qui lui est relié, permettant une vérification immédiate des essais de prise de son. Dimanche, sans préméditation aucune, je me suis vu installer le dispositif d'enregistrement sur la grande table de la bibliothèque, dans l'angle le plus proche du pupitre acquis pour y poser la partition à la septième et ultime station du parcours dans la grotte, devant la grande paroi des mains. Je l'ai déposé là, partition ouverte, au retour de la seconde visite nocturne, dans la nuit du 30 août. Il n'a pas bougé depuis.

Cet angle a aimanté ma lecture, c'est vers lui que je me suis dirigé, en aveugle, concentré sur l'exercice que j'allais, différemment, imposer à mon corps.

Dans l'angle des livres, j'ai retrouvé la voix. Je fus dans la grotte, le temps de la lecture.

La bibliothèque n'est pas une manie langagière. Il n'y a pas non plus de fixation. C'est, il se peut, une forme singulière de régression qu'il conviendrait plutôt d'évoquer : la passion de l'univers souterrain est couramment associée à un retour amont, lourd de sa charge numineuse [2], vers quelque éden fœtal. Pourquoi et comment cette même volte serait inspirée par l'alignement ordonné des supports de la pensée – mes livres –, tels qu'ils constituent le milieu non humide de ma bibliothèque, déploie devant moi un petit mystère (dont je ne sais s'il est une forme du mysterium tremendum) qu'il me faudra examiner.

 

 

[1] Recto tono : Dans le chant liturgique, manière de chanter les récitatifs sur une seule note, sans inflexion d'aucune sorte. « Ce chant, dont les anciens n'avaient pas soupçonné même la possibilité, ne se distingue de la lecture toute de convention qui lui sert de type, que par ce quelque chose de plus soutenu dans la voix qui caractérise la voix chantée… » (Dom Pothier, Mélodies grégoriennesSource : Dictionnaire pratique et historique de la musique).
[2] Les historiens des religions, les anthropologues, les philosophes ont mis au rebut, et c'est bien leur tort, ce terme utilisé par le théologien allemand Rudolf Otto pour définir le phénomène, tout à la fois énergie et sentiment, qui marque l'impact, sur le for intérieur de l'être humain, d'une relation avec la transcendance : contrairement au sacré, qui qualifie principalement l'objet (chose, situation, temporalité vécue comme extérieure au sujet), le numineux prend la mesure de la force plastique, sur l'individu et sur les collectivités humaines, du mysterium tremendum, le mystère qui fait trembler. Seule l'école jungienne fait encore usage du concept de numineux, dont le maître fit son miel. [Rudolf Otto, Das Heilige, 1917 ; traduction française : Le Sacré – L'élément non rationnel dans l'idée du divin et sa relation avec le rationnel, Payot, 1929.]

 

 

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Dimanche 1 octobre 2006

00: 15

 

Dernières acquisitions

ou Le temps en souffrance

 

 

dernieres_acquisitions

 

[Pour le Petit thésaurus de l'éphémère,
non pour L'ordinaire et le propre des livres.]

 

 

Je n'ai plus le temps de rien, ces temps-ci, ni le temps de lever le nez de temps en temps, ni le temps de lire. À peine si je songe à temps qu'un livre passe sur eBay. J'avais, jeudi, un client au téléphone, qui me dictait des corrections sur un texte quand le téléphone portable, dont je me sers comme réveil, a retenti dans mon dos. Répondez, je vous en prie… Je n'en ferai rien, je rappellerai, s'entendit répondre ex abrupto l'hypocrite bibliomane que je reste, même dans les circonstances les plus hostiles. J'ai raflé, en douce, tout en notant les corrections qu'on m'indiquait, deux enchères d'un même vendeur, qui se terminaient à cinq secondes d'intervalle – deux publications anciennes sur et de Novalis (la première très rare, semble-t-il, acquise pour un ami à l'égard de qui il n'était pas question de perdre la face… et nul ne me garantissait qu'un autre moi-même ne guettait pas comme moi les dix dernières secondes, tapi dans l'ombre, la souris à la main… je fus presque déçu de me constater seul, les enchères terminées…) … bref, une vie de fou.

Attendent sur mon ancienne table de travail – je lui tourne le dos quand je suis à l'écran, c'est-à-dire que ma vie entière désormais lui tourne le dos –, l'étude d'Edmond Jacob sur Ras Shamra, qui va peut-être lever le voile sur les questions qu'avait soulevées, sans y répondre, une lecture dont j'avais fait état dans une chronique déjà ancienne ; un beau volume de taille réduite publié par l'éditeur Robert Delpire en 1954, avec la collaboration de Pierre Faucheux pour la maquette : des photographies d'Henri Cartier-Bresson prises à Bali – une sorte d'écrin, sur un superbe vergé pour le texte, que mon doigt refuse de cesser de caresser (il aurait fallu prendre le temps d'une galerie, pour partager un tel bien) ; et la traduction du Tao Tê King [graphie d'époque] par Armel Guerne au Club français du Livre en 1963 : je flaire la splendeur à quelques vers à peine entrevus, ce soir encore.

dossier_vox_vignette

Quant à ces Nus de Harlem – je n'ai pas dédié dix minutes pour le couvrir, depuis quinze jours que j'ai reçu le précieux livret [1], de la même collection que ceux de l'Inde –, ils m'ont décidé à acquérir le seul exemplaire du gros dossier que l'association des Compagnons de Lure a consacré, il y a trente ans, à Maximilien Vox [2]. De sorte que je vais enfin pouvoir étayer l'hommage que j'aurais dû, depuis longtemps, rendre ici à cet homme de quelques informations et références qui donnent quelque prix à la page (ce qu'on glane péniblement sur la Toile au sujet de Vox est une misère). J'attends le volume de Belgique, dans le courant de la semaine, je suppose. Je reproduis, pour l'heure, la couverture clichée par le vendeur d'un exemplaire dont j'ai perdu l'enchère sur eBay, il y a quelque temps – plus passionné que moi de typographie (ou moins attentif au juste prix, je veux le croire) m'a soufflé la mise au tout dernier moment, pour un montant sensiblement plus élevé que l'offre du libraire flamand avec qui j'ai traité ces jours-ci.

Ce soir, la nuit tombée, n'ayant pas mis une chronique en ligne depuis bientôt une semaine et n'en ayant plus d'avance depuis belle lurette, j'ai pris trois de ces livres en souffrance, rentrés dans la dernière quinzaine. Faute de pouvoir les lire, je les ai posés devant l'Inconsolable, comme une offrande votive improvisée, et je les ai photographiés.

 

[Faute de temps, je n'ai rien dit, ce soir, de ces livres.
C'est une photographie que je publie.
L'ordinaire et le propre des livres est ailleurs
– du moins, dans un autre temps.]

 

 

[1] Auquel personne, absolument personne, n'a jugé bon s'intéresser quand il a été mis aux enchères sur eBay, de sorte que je l'ai emporté pour trois sous. Depuis plus de deux ans, désormais, que je suis assidûment les mises en vente sur une liste de mots clés qui me fait destinataire, quotidiennement, des enchères susceptibles de me concerner, il me semble commencer à percevoir un lent mais sensible déclin de l'intérêt des acheteurs de vieux livres. À l'exception de quelques grands classiques de la spéculation (tels les albums de la Pléiade et les lointains ancêtres du travel writing, qui peuvent s'arracher à prix d'or), je vois des vendeurs remballer des trésors mis à prix au-dessous de dix euros, parfois de cinq.
[2] Le préfacier des Nus de l'Inde citait Maximilien Vox. Les Nus de Harlem sont préfacés par Vox.

 

 

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