

L'écran de mon ordinateur l'a exilé de ma table de travail, sur laquelle il veillait, jadis. Un beau texte d'Olivier Bruley m'a fait songer à lui, soudain.
Je trouve cette définition du biscuit : porcelaine sans glaçure, cuite au demi-grand feu. Sa surface a l'apparence du marbre. On pense à Sèvres, à des pièces uniques, soustraites à tout commerce. La technique est toutefois utilisée pour des objets qui ne revendiquent pas le statut d'exception. On y recourut pour fabriquer des poupées, de plus ou moins lointains ancêtres du nain de jardin, des figurines funéraires. Elle semble porteuse de grâce efficiente – certains de ces objets tireraient leur pouvoir de la seule matière dans laquelle ils ont été faits de main d'homme.
L’ange n’est pas exactement vêtu de la robe. Celle-ci dérobe plutôt à l’étonnement la louche ambivalence du ventre inconcevable du visiteur. Mais elle n’est pas non plus objet de l’apparition. L’ange n’entre que vêtu de mon désir et de ma peur. Sa robe est mon désir d’être l’autre, devenu soutenable. À toucher les linges, le désir s’horripile. Désir exemplaire que celui des linges, qui mène si sûrement à l’annulation de ce qui se tient à distance de lui et le fascine [1].
Il a le mérite de porter avec lui son histoire. Je séjournais quelque part en France, un mois de juillet des années 1970, avec les enfants dont je m'occupais la nuit, durant l'année [2]. Une après-midi où nous étions de repos, S. – l'une des éducatrices spécialisées de l'institution – et moi nous promenions aux abords du village. Nous sommes, sans nous concerter, entrés dans le cimetière. Je suis tombé en arrêt devant une tombe fort ancienne, dont l'inscription était à peine lisible dans la pierre. Une tombe d'enfant, à l'abandon, sur le rebord de laquelle une figurine d'ange, à la vasque brisée, était juchée de guingois. Je me suis approché. J'en ai touché le grain, étonnamment fin malgré les salissures des intempéries sédimentées dans chaque pli du visage et de la robe.
À l'automne, ce fut mon anniversaire. Je trouvai ce soir-là, ayant pris mon service auprès des enfants, posé sur la table de la turne qui me servait de poste de vigie, un paquet contenant l'ange funéraire.
Yama mourut. Les dieux parlaient pour écarter Yama de [la pensée de] Yami. Quand ils l'interrogeaient, elle disait : « Il est mort aujourd'hui. » Ils dirent : « Tant qu'il en est ainsi, elle ne l'oublie pas. Créons la nuit. » En ce temps-là seul le jour existait, non la nuit. Les dieux créèrent la nuit. En conséquence de quoi il y eut un demain. Et elle l'oublia. C'est pourquoi on dit : les jours et les nuits font oublier le mal [3].
L'Ange : le jumeau solaire ? le mort non-né, dont nous sommes à jamais inconsolable, l'identique ou l'autre nous-même, comment savoir ? Dans le doute – c'est peut-être ce qu'indique l'expérience de l'Ange –, nous nous faisons Femme, s'il est homme comme nous, pour le séduire. Homme, si nous sommes femme.
[Ce mouvement serait celui d'une voie mystique vers l'autre, dont des rites plus humains auraient perpétué la forme sociale : À Sparte, celle qui a la charge de la jeune épouse lui rase la tête, lui met chaussures et vêtements masculins, puis l'étend sur le lit seule et sans lumière. Le mari vient la rejoindre à la dérobée (Plutarque, Lycurgue, 15) [4]]
Charles Malamoud redouble le récit, en cite d'affilée deux variantes. Celle que donne le Kāṭhaka-Saṃhitā vient d'abord, elle est plus ferme, dense, plus économe, donc plus saisissante : Seul le jour existait alors, non la nuit. Yami n'oubliait pas son frère mort. Si on lui demandait : « Yami, quand donc est mort ton frère ? », elle disait seulement : « Aujourd'hui même. » Les dieux dirent : « Il faut interrompre cela. Créons la nuit. » Et ils créèrent la nuit.
Du général en chef des armées angéliques au putto baroque, le déficit (ou l'excédent, selon la perspective qu'on adopte) tient à ce que la tragédie n'a plus épongé, pour le recycler, d'une angoisse de mort propre à Homo sapiens – ce goût de cadavre qui donne à l'ange baroque son sourire ambigu, et qui désormais nous ternit, nous essouffle.
Quel genre d'ange visite les hommes que nous sommes devenus ?

[1] Mystique des linges.
[2] L'année suivante, ou la précédente, je ne saurais dire, de l'épisode d'Ali. Je le mentionne parce qu'il n'est peut-être pas indifférent que deux objets statuaires, qui n'ont pas quitté la proximité de mon corps évoluant dans les maisons qu'il habite, m'aient été donné de ce temps, de ces quatre années durant lesquelles j'ai veillé sur des enfants inadaptés, la nuit.
[3] Maitrāyaṇī-Saṃhitā I 5, 12. Cité par Charles Malamoud, Le Jumeau solaire, Le Seuil, 2002, p. 60.
[4] Cité par Marie Delcourt, Hermaphrodite – Mythes et rites de la bisexualité dans l'Antiquité classique, Presses universitaires de France, 1958, p. 7.
Angelot, biscuit (?) ; art funéraire, XXe siècle.
Collection et cliché Dominique Autié.
En cul-de-lampe : Michel-Ange, chapelle Sixtine, 1509 (détail).
Le texte de Marie-Magdeleine Davy qui accompagne les quatorze clichés de la galerie Le silence de l'Ange est extrait des Cahiers de l'Hermétisme, volume L'Ange et l'Homme, Albin Michel, 1978, pp. 109 sq.
Les commentaires sont fermés pour cet article.
Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.
Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié
| Lun | Mar | Mer | Jeu | Ven | Sam | Dim |
|---|---|---|---|---|---|---|
| << < | > >> | |||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | ||
| 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 |
| 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 |
| 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 |
| 27 | 28 | 29 | ||||

Index général
Le fil du temps
Jours précédents
ÉDITION EN LIGNE
Thésaurus de l'éphémère
Paul-Émile Autié
Alcoolisme abstinent
De l'alexithymie
Indications
All the world's a stage
Le sac de billes
Wara'
Corps préparés
Manuels portatifs
Qu'est-ce qu'on va devenir
about Dominique Autié
L'agenda / bloc-notes








