blog dominique autie

 

Mardi 10 octobre 2006

06: 07

Statuaire

 

IX
blanc
Un ange

 

angelot

Zoom / Galerie

 

[Ne serai-je pas devenu Femme pendant la Nuit ?
Car voici que je suis allongée. Et que l'Ange pénètre
en ma Demeure – – avec Sa robe.]
blanc_mince
Dominique Rouche,
Hiulques Copules, XCVI, Gallimard, 1973.

 

 

L'écran de mon ordinateur l'a exilé de ma table de travail, sur laquelle il veillait, jadis. Un beau texte d'Olivier Bruley m'a fait songer à lui, soudain.

*

Je trouve cette définition du biscuit : porcelaine sans glaçure, cuite au demi-grand feu. Sa surface a l'apparence du marbre. On pense à Sèvres, à des pièces uniques, soustraites à tout commerce. La technique est toutefois utilisée pour des objets qui ne revendiquent pas le statut d'exception. On y recourut pour fabriquer des poupées, de plus ou moins lointains ancêtres du nain de jardin, des figurines funéraires. Elle semble porteuse de grâce efficiente – certains de ces objets tireraient leur pouvoir de la seule matière dans laquelle ils ont été faits de main d'homme.

*

L’ange n’est pas exactement vêtu de la robe. Celle-ci dérobe plutôt à l’étonnement la louche ambivalence du ventre inconcevable du visiteur. Mais elle n’est pas non plus objet de l’apparition. L’ange n’entre que vêtu de mon désir et de ma peur. Sa robe est mon désir d’être l’autre, devenu soutenable. À toucher les linges, le désir s’horripile. Désir exemplaire que celui des linges, qui mène si sûrement à l’annulation de ce qui se tient à distance de lui et le fascine [1].

*

Il a le mérite de porter avec lui son histoire. Je séjournais quelque part en France, un mois de juillet des années 1970, avec les enfants dont je m'occupais la nuit, durant l'année [2]. Une après-midi où nous étions de repos, S. – l'une des éducatrices spécialisées de l'institution – et moi nous promenions aux abords du village. Nous sommes, sans nous concerter, entrés dans le cimetière. Je suis tombé en arrêt devant une tombe fort ancienne, dont l'inscription était à peine lisible dans la pierre. Une tombe d'enfant, à l'abandon, sur le rebord de laquelle une figurine d'ange, à la vasque brisée, était juchée de guingois. Je me suis approché. J'en ai touché le grain, étonnamment fin malgré les salissures des intempéries sédimentées dans chaque pli du visage et de la robe.

À l'automne, ce fut mon anniversaire. Je trouvai ce soir-là, ayant pris mon service auprès des enfants, posé sur la table de la turne qui me servait de poste de vigie, un paquet contenant l'ange funéraire.

*

Yama mourut. Les dieux parlaient pour écarter Yama de [la pensée de] Yami. Quand ils l'interrogeaient, elle disait : « Il est mort aujourd'hui. » Ils dirent : « Tant qu'il en est ainsi, elle ne l'oublie pas. Créons la nuit. » En ce temps-là seul le jour existait, non la nuit. Les dieux créèrent la nuit. En conséquence de quoi il y eut un demain. Et elle l'oublia. C'est pourquoi on dit : les jours et les nuits font oublier le mal [3].

L'Ange : le jumeau solaire ? le mort non-né, dont nous sommes à jamais inconsolable, l'identique ou l'autre nous-même, comment savoir ? Dans le doute – c'est peut-être ce qu'indique l'expérience de l'Ange –, nous nous faisons Femme, s'il est homme comme nous, pour le séduire. Homme, si nous sommes femme.

[Ce mouvement serait celui d'une voie mystique vers l'autre, dont des rites plus humains auraient perpétué la forme sociale : À Sparte, celle qui a la charge de la jeune épouse lui rase la tête, lui met chaussures et vêtements masculins, puis l'étend sur le lit seule et sans lumière. Le mari vient la rejoindre à la dérobée (Plutarque, Lycurgue, 15) [4]]

*

Charles Malamoud redouble le récit, en cite d'affilée deux variantes. Celle que donne le Kāṭhaka-Saṃhitā vient d'abord, elle est plus ferme, dense, plus économe, donc plus saisissante : Seul le jour existait alors, non la nuit. Yami n'oubliait pas son frère mort. Si on lui demandait : « Yami, quand donc est mort ton frère ? », elle disait seulement : « Aujourd'hui même. » Les dieux dirent : « Il faut interrompre cela. Créons la nuit. » Et ils créèrent la nuit.

*

Du général en chef des armées angéliques au putto baroque, le déficit (ou l'excédent, selon la perspective qu'on adopte) tient à ce que la tragédie n'a plus épongé, pour le recycler, d'une angoisse de mort propre à Homo sapiens – ce goût de cadavre qui donne à l'ange baroque son sourire ambigu, et qui désormais nous ternit, nous essouffle.

Quel genre d'ange visite les hommes que nous sommes devenus ?

 

putto_michelangelo

 

 

[1] Mystique des linges.
[2] L'année suivante, ou la précédente, je ne saurais dire, de l'épisode d'Ali. Je le mentionne parce qu'il n'est peut-être pas indifférent que deux objets statuaires, qui n'ont pas quitté la proximité de mon corps évoluant dans les maisons qu'il habite, m'aient été donné de ce temps, de ces quatre années durant lesquelles j'ai veillé sur des enfants inadaptés, la nuit.
[3] Maitrāyaṇī-Saṃhitā I 5, 12. Cité par Charles Malamoud, Le Jumeau solaire, Le Seuil, 2002, p. 60.
[4] Cité par Marie Delcourt, Hermaphrodite – Mythes et rites de la bisexualité dans l'Antiquité classique, Presses universitaires de France, 1958, p. 7.

 

 

 

I – Femme khmère
II – Vierges romanes
III – La Vénus de Sireuil
IV – La petite danseuse de l'Indus
V – Le masque d'Ali
VI – Vierge navrée
[Nostre Dame de Grasse]
VII – Jane of Arc
VIII – L'Inconsolable

 

À suivre.

 

 

Angelot, biscuit (?) ; art funéraire, XXe siècle.
Collection et cliché Dominique Autié.
En cul-de-lampe : Michel-Ange, chapelle Sixtine, 1509 (détail).

Le texte de Marie-Magdeleine Davy qui accompagne les quatorze clichés de la galerie Le silence de l'Ange est extrait des Cahiers de l'Hermétisme, volume L'Ange et l'Homme, Albin Michel, 1978, pp. 109 sq.

 

index_manusc

 

Commentaires:

Commentaire de: cedric [Visiteur] · http://rienquemonmonde.hautetfort.com/
"[Ne serai-je pas devenu Femme pendant la Nuit ?..."

Désolé d'exposer ici un doute mais au lieu du futur antérieur, j'aurais utilisé le conditionnel passé dans la phrase, ce qui donnerait :

"Ne serais-je pas devenu...?"

Il est évident que si ça n'est pas une erreur de retranscription de la citation, peut-être est-ce un emploi du futur antérieur qui m'est inconnu. Si vous pouviez éclairer ma lanterne, Dominique, je ne refuserais pas vos lumières !

Sinon, tant pis...Je resterai dans le flou de ce conditionnel et ce futur qui souvent se confondent ! :-)
Permalien Jeudi 12 octobre 2006 @ 16:00
Commentaire de: admin [Membre]
Cher Cédric,

L’auteur l’a voulu ainsi. Et l’effet est doublement troublant. Dans un premier temps, parce que c’est bien le conditionnel qui est attendu, vous l’avez éprouvé. Dans un second temps, après avoir exclu la coquille de l’éditeur (!) ou l’incompétence de l’auteur, le trouble naît très précisément de ceci (en tout cas chez moi) : le sommeil et le rêve ouvrent d’ordinaire le territoire et le temps de l’incertain, de l’immatériel, de l’insaisissable, du conditionnel, donc ; or, par un retournement que je trouve, syntaxiquement, très efficace (d’où le trouble), Dominique Rouche emploie l’indicatif, ce futur antérieur qui indique une quasi certitude À VENIR – alors que l’ange pénètre en (sa) demeure (indicatif présent) : on ne peut rendre plus saisissant, plus concret, plus présent l’effet de la nuit : l’onirique est le vécu, le réel, et dans une contraction étonnante du temps chronologique : j’ai la nuit devant moi, mais elle est déjà consommée car voici que l’ange… (maintenant, hic et nunc…) etc.
Merci, cher Cédric, de m’avoir contraint à quelque commentaire sur le ce texte superbe, rare, troublant (j’y insiste) d’un auteur parfaitement étranger à la soupe populaire de nos piles de rentrée.
Bien à vous.
Dominique Autié.
Permalien Jeudi 12 octobre 2006 @ 16:25
Commentaire de: Kate [Visiteur]
"L’ange n’entre que vêtu de mon désir et de ma peur." Comme c'est joli! Et quelles évocations!
Permalien Vendredi 13 octobre 2006 @ 02:13
Commentaire de: pradoc [Visiteur]
Quel genre d'ange ?

Dans Théoreme de Pasolini, l'autre ne parle pas, mais il inscrit quelque chose en chacun de ceux qui le désirent -opère ce que les mathématiciens appellent une catastrophe (le dérangement d'un système par un autre) : il est vrai que ce muet est un ange.

(In "Fragments d'un discours amoureux". Article Dédicace).
Permalien Mercredi 18 octobre 2006 @ 10:35

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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