La langue de bois ? C'est cette façon de parler pour ne rien dire que les hommes politiques utilisent quand ils ne veulent pas répondre aux questions qu'on leur pose – quand ils font exprès qu'on ne puisse pas comprendre ce qu'ils disent.
Telle est, en substance, la réponse que me firent spontanément les étudiants. Elle en dit long sur le maigre solde de crédibilité dont bénéficient nos élus (si tant est que ce solde ne soit pas négatif). Pourtant, ce n'est que par un détour significatif par le marketing que la langue de bois, d'origine administrative, est venue aux politiques. Quelques repères et quelques échantillons [2] :
• Un discours aliéné.
La langue de bois peut se définir d'emblée comme un discours aliéné : ce n'est pas moi qui parle, parce que je ne peux pas parler, je n'en ai pas le droit ; c'est donc l'autre (alius) – le plus souvent, l'institution à laquelle j'appartiens – qui parle à travers moi, à ma place mais avec ma voix ou ma plume. Cette première observation rend compte des raisons pour lesquelles le berceau de la langue de bois est l'administration. Celle-ci est l'enfant bâtard du devoir de réserve.
Plus récemment, le marketing a défini sa science inexacte et posé le principe d'une cible, calculée sur des panels, des échantillons réputés représentatifs, aboutissant à la description d'un consommateur prototypé auquel s'adresse un produit formaté aux mesures des besoins qu'on lui suppose ; le discours commercial s'adresse à cet interlocuteur fantasmé qui, dans la vie réelle, n'existe pas (le cas le plus caricatural reste sans doute le lecteur grand public sur lequel une part significative de l'édition a obsessionnellement calibré son offre depuis deux à trois décennies).
De ces deux observations successives et désormais conjointes, nous pouvons tirer le théorème suivant : à travers la langue de bois, personne ne parle à personne. Le locuteur comme l'interlocuteur sont déportés au rang de tiers exclus.
Devenu strictement électoraliste, le discours politique épouse les règles du marketing et rencontre la langue de bois sur son chemin avec la même fatalité que le marcheur qui prend la route à l'aube rencontrera la nuit.
C'est également la proximité pressante des objectifs commerciaux dans la ligne rédactionnelle qui conduit tout aussi fatalement la presse à héberger le virus de la langue de bois. Il semble qu'elle ait cessé d'en être porteur sain.
• Le concret : l'ennemi phobique.
La langue de bois redoute tout retour du concret (de la vie réelle) comme le hibou craint la lumière du jour, comme le vampire l'épieu et l'oiseau le sel.
Le moindre échantillon de langue de bois permet de vérifier l'éviction drastique de tout vocable concret dans son propos :
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Alors que l’Union européenne s’apprête à accueillir en son sein de nouveaux États membres, l’émergence du Sud-Ouest européen doit être encouragée. Cet espace en voie de structuration peut en effet s’affirmer comme un nouveau pôle d’équilibre de l’Europe élargie. Cette dynamique permettra à Midi-Pyrénées de valoriser au mieux ses potentialités de développement et de s’intégrer davantage dans les flux matériels et immatériels qui tissent progressivement le nouvel ensemble européen. Dans ce nouveau contexte, la capitale régionale devra être confortée afin qu’elle soit légitimée dans son ambition européenne et internationale au bénéfice de la région et du Sud-Ouest européen [3].
• L'autarcie comme négation de tout recours à l'autre.
Bien avant qu'elle ne soit celle de mes neurones, ma syntaxe est celle de mon myocarde, de mes poumons, de mon foie, de mes oreilles, de mes cordes vocales. Parler, écrire, c'est en appeler au tympan, au myocarde, au système sympathique de l'autre à qui je parle, c'est convier son corps à mon discours, à des mots que nous partageons, à des images qui nous parlent, comme on dit.
Pour ne pas avoir à recourir à la langue, aux mots dans leur dimension profondément organique, la langue de bois bannit toute image et toute métaphore qui offrirait au concret, mis à la porte, de réinvestir le concept en revenant par la fenêtre ; elle se modèle ses propres mots, à partir d'un vocabulaire laissé en déshérence qu'elle recycle et échafaude comme un enfant joue aux cubes : la nouvelle gouvernance, la résilience, les mal-voyants – ou d'un vocabulaire courant ou spécialisé qu'elle détourne : flexibilité, réactivité… L'obscène mercantilisation du mot alliance résume à soi seul le processus.
Cette hantise du corps de l'autre autant que de mon propre corps, à laquelle la langue de bois offre un illusoire écran de fumée protectrice, peut prendre une forme pathétique :
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La […], maladie neurodégénérative très invalidante [4] n’offre aucun traitement curatif. Les Centres […] proposent un diagnostic et un accompagnement en réunissant et organisant l’interdisciplinarité tout en assurant le transfert de compétences vers les acteurs du domicile.
L’infirmière coordinatrice et référente coordonne l’interdisciplinarité et développe les méthodes et les moyens pour que la personne malade puisse prendre en charge sa maladie, comprendre son traitement et y adhérer au plein sens de son humanité personnelle et sociale. Par ailleurs, indépendante dans son organisation et sous la responsabilité d’un cadre de santé, elle doit gagner la confiance de son entourage professionnel et porter un soin particulier à sa fonction de médiation faite de collaboration et de diplomatie.
Son regard excentré, son autonomie dans la gestion du temps, son expertise, son écoute différenciée du patient, de sa famille et des soignants doivent lui permettre d’être une personne ressource capable de répondre promptement à toute sollicitation qu’elle soit interne ou externe à la structure de soins. Expliquer, écouter, mobiliser, susciter les interrogations, aiguiller les recherches, orienter les choix de ses collègues, collaborateurs, médecins compris, voilà ce qui oriente son quotidien. Disponible et efficace, elle n’est pas là pour occasionner un surcroît de travail mais permettre aux équipes de la structure de soins et du domicile de développer de nouvelles compétences, de s’autonomiser afin d’optimiser et de dédramatiser la prise en charge de cette maladie.
L’infirmière coordinatrice et référente doit s’avérer experte du domaine clinique spécifique et maîtriser les approches relationnelles éducatives et préventives ainsi que la coordination multidisciplinaire des soins.
Le discours est autonome, autarcique, autiste, auto-érotique (ces deux derniers prédicats, rappelons-le, étant strictement équivalents dans la doctrine freudienne). Le locuteur se berce des phrases qu'il énonce comme l'enfant handicapé mental agite la tête de droite et de gauche, plus ou moins violemment (notons que, dans l'un et l'autre cas, ce que la clinique freudienne nomme l'image spéculaire du corps est déficiente) : le discours en langue de bois connaît son acmé, son zénith, son orgasme. Un simple commentaire de texte le mettrait en évidence sur n'importe quelle séquence significative d'un discours politique contemporain ou d'un argumentaire de vente rédigé par un sup' de co.
Enfin, dans la presse comme à l'Assemblée, le politiquement et le socialement correct servent d'activateur de goût à la langue de bois.
• La langue de bois comme dérive virale du génie génétique.
La langue de bois est de nature virale. Comme le virus, elle sommeille, comme le virus elle s'adapte (devient résistante si les remèdes – les anticorps, ici bien mal nommés – qu'on lui assène ne la neutralisent pas mais, au contraire, l'excitent à se défendre), comme le virus elle se nourrit de l'organisme (de la langue organique) qui l'héberge. Elle procède comme le pompile, la grosse guêpe noire qui pond ses œufs dans le corps vivant mais anesthésié de l'araignée. Comme le virus, elle prolifère.
Comme le virus, elle tue.
Nous avons dit, plus haut, comment le politique s'est laissé contaminer par le commercial. Comme dans toute épidémie, la prophylaxie consiste en mesures d'isolement : la mise en quarantaine autrefois, le préservatif aujourd'hui. Dans le domaine de l'État, la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, dans son principe, remplit cette fonction d'isolement prophylactique à l'égard de nombre de maux dont, faute de l'appliquer, nos États souffrent désormais de façon endémique [5].
Que l'on confronte n'importe quel passage d'un discours de Jean Jaurès à un échantillon équivalent produit par l'un de nos politiques et l'on prendra la mesure des progrès de la langue de bois dans le corps social. Que l'on pose un fac-similé de l'édition du 13 janvier 1898 de L'Aurore à côté du numéro du jour d'un de nos quotidiens…
Allons plus loin. Le 28 août 1963, Martin Luther King prononce son discours historique sur les marches du Lincoln Memorial pendant la Marche vers Washington pour le travail et la liberté. Son texte commence ainsi :
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XXX I say to you today, my friends, so even though we face the difficulties of today and tomorrow, I still have a dream. It is a dream deeply rooted in the American dream. I have a dream that one day this nation will rise up and live out the true meaning of its creed : We hold these truths to be self-evident : that all men are created equal.
Tous les hommes ont été créés égaux…, l'idée n'est pas neuve, elle ne saurait constituer une provocation, une incitation à la haine pour l'homme qui dit cela, fût-il noir de peau. Mais Martin Luther King utilise ce qui, froidement livré à l'explication de texte, peut passer pour une image, une recette littéraire : il se met dans la posture du rêveur, au présent – un rêve éveillé, technique classique utilisée en thérapie analytique pour la capacité du sommeil à lever la chape des interdits, des dénis, des blocages les plus enfouis ; sur le corps abandonné au rêve, la société n'a aucune prise. King parle dans son rêve (on sait à quel point cela peut être dérangeant pour l'autre qui dort à vos côtés). C'est l'absolu contraire de la langue de bois. On ne saurait imaginer de profération plus efficace, dans laquelle l'organisme est plus massivement investi. Si toute une partie du corps social rejoint ce rêve, la situation devient incontrôlable.
Question : est-ce uniquement pour son action contre la ségrégation raciale que Martin Luther King a été assassiné, officiellement par un tireur isolé connu pour ses convictions racistes ? Qu'est-ce qui n'était plus recyclable chez cet homme, qu'est-ce qui faisait écran pour la société américaine ? La réponse me semble évidente : sa langue. Cette société aura peut-être mis cinq ans (King a été tué en 1968) à comprendre que la phrase I have a dream n'est pas soluble dans la langue de bois [6]. C'est peut-être la seule qui ne le soit pas, pour les raisons que j'ai dites plus haut. La langue de bois a tué Martin Luther King.
• Étendard, ligne de fuite, verrou, valise.
Je me suis souvenu, préparant cet exposé, d'un article scientifique paru dans L'Évolution psychiatrique il y a une dizaine d'années sous la plume du Pr Jacques Arveiller [7]. L'auteur y conduit une analyse subtile de la façon dont le concept d'enfant pervers instinctif, introduit dans le vocabulaire clinique en 1912, disparut assez vite comme entité nosographique mais subsista jusque dans les années 1960 comme notion centrale d'un projet de prophylaxie criminelle : dépister le pervers instinctif, qu'aucun traitement ne saurait « guérir », pout l'isoler dès l'enfance dans des institutions spécialisées. Jacques Arveiller rattache la persistance du concept dans la langue de bois (la xyloglossie) médicale et administrative à l'essor de la pédopsychiatrie comme discipline autonome.
Son approche, passionnante, lui permet d'assigner quatre fonctions successives à la langue de bois, tour à tour étendard (j'épate la galerie [c'est moi qui commente]), ligne de fuite (je me retranche derrière les mots pour n'avoir pas à répondre des faiblesses théoriques et, surtout, pratiques que mon discours tend à cacher, comme l'encre dont la sèche couvre sa fuite), verrou (je soustrais mon discours à tout contre-feu en bétonnant mon argumentation sous haute autorité scientifique, morale, politique…), et valise (le terme de pervers deviendra [c'est l'auteur, cette fois, qui rappelle ce point tout à fait connu] un « concept-valise » : le signifiant a pris son autonomie, note Jacques Arveiller, et fonctionne pour lui-même, tout en pouvant renvoyer à des signifiés bien divers.
[1] Contrat de Plan État-Région 2000-2006, Région Midi-Pyrénées, mars 2000, p. 72.
[*] Ce texte est la synthèse de mon cours du 20 octobre aux étudiants de licence professionnelle édition du D.A.M. (université de Toulouse-Le Mirail), dans le cadre de mon enseignement de technique rédactionnelle.
Jean Jaurès (1859 - 1914). « J'accuse », texte d'Émile Zola paru dans l'édition de L'Aurore du 13 janvier 1898. Martin Luther King (1929 - 1968)

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Dominique Autié
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