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(dans la chambre où dort l'auteur de ce texte)
Dans le texte d'ouverture de son Traité du Sablier, dont cette page emprunte le titre, Ernst Jünger évoque avec sa subtilité singulière une humeur qui nous viendrait du cabinet de travail ou de la bibliothèque : de ces heures que compte le sable blanc [qui s'écoule] sans bruit d'une ampoule dans l'autre, émanerait une paix surprenante, particulière, une vie silencieuse [qui rayonnent] de ce double verre, pris entre ses montants comme dans une cage à grillon [1]. Jünger évoque d'emblée deux gravures de Dürer réalisées en la même année 1514, La Melancholia et Saint Jérôme dans sa cellule. Sur ces deux scènes, deux grands sabliers, véritables verres à heures, écrit Jünger, ont déjà laissé couler la moitié de leur sable, ce qui signifie peut-être que le graveur a surpris le saint et l'ange au cœur même de leur travail.

…………………………………La Melancholia……………………………………………Saint Jérôme dans sa cellule
………………
Ainsi,, poursuit-il, après avoir interrogé les postures différentes des deux figures, tout cabinet de travail, toute bibliothèque contient un peu de cette humeur du sablier, un peu de cet esprit de la Melancholia et du Saint Jérôme. La tristesse n'en est jamais absente ; le bien-être non plus, puisque c'est un lieu de réflexion..
Un peu plus haut, il avait noté, toujours devant ces deux gravures :
Nous sommes au tréfonds du temps [2].
Il y a exactement deux ans, j'ai célébré le retour de l'heure d'hiver, ici même, dans l'un des tout premiers textes mis en ligne sur ce blog, inauguré quelques jours plus tôt. J'y explique le stratagème dont j'use depuis de nombreuses années pour « gagner une heure », d'octobre à mars, au bénéfice de mon travail personnel. Durant l'hiver 2005, je n'aurai guère mis ce temps à profit que pour alimenter ces pages – ce qui ne fut pas rien, j'en conviens, mais a suscité une sorte de mauvaise conscience de n'avoir pas écrit une ligne nouvelle du livre que je rumine depuis le siècle dernier…
Que s'est-il passé, au juste ? Les justifications ne manquent pas – le deuil impossible de mon père, mort en décembre 2004, l'augmentation exponentielle de la charge de travail professionnel, à quoi s'ajoute, habitant où je travaille, de ne pouvoir assigner des lignes de partage au temps de mes journées, pour l'immersion et l'envol, quand l'espace lui-même est amphibie.
Je cherchais, depuis quelques jours, une raison, une méthode, l'ajout d'un raffinement quelconque à une stratégie qui fit ses preuves : non content de maintenir l'heure d'été dans ma chambre, peut-être convenait-il d'avancer de trente minutes (au soleil) le moment de mon lever afin d'accroître encore le gain ? – ce qui ressemblerait toutefois à une fuite en avant…
Ernst Jünger y pourvoit. Il reconnaît qu'il est difficile d'emporter cette humeur [du sablier] avec soi dans d'autres étapes de la vie. Il note en effet que cette expérience du cabinet de travail, où le travail et le loisir se fondent dans une pénombre unique, est attachée aux plus belles années, aux années d'étude, de jeunesse. Il poursuit : Mais il se pourrait bien que ce ne fût pas la différence de l'âge mûr et de la jeunesse, ni celle de la pauvreté et de l'opulence, qui créât ce climat. Saint Jérôme, tel que le montre l'artiste, est chargé d'ans. D'ailleurs, il a mené une existence, et de maître, et de prince, comme l'atteste le lion couché à ses pieds. Ce bien-être particulier ne provient donc pas d'une différence entre deux stades de la vie, fondée sur le rang social ou le nombre des années. L'effet naît bien plutôt de la dissemblance entre deux sortes de temps.
Me restituer à moi-même (je disais, jadis, mais cela choquait : jouir enfin de nouveau de ma propre compagnie, qui me reste souvent la plus enviable) n'engage donc qu'une intériorisation de l'épuisante question du temps : de la fatigue du monde qu'il convient de recycler en joie de l'aube, en ce peu d'être infrangible, fermé au monde, cependant souverain, toutefois condition préalable du partage, et peut-être de l'amour. Dans les monastères, la clôture n'est qu'accessoirement spatiale, elle ne consiste qu'à borner le temps de la prière, à le retrancher d'une humanité séculière au seul bénéfice de qui, pourtant, l'oraison se formule – de préférence, à l'heure où le temps réglé à l'heure électronique des horloges suggère qu'on dorme encore.
[1] Ernst Jünger, Traité du Sablier, dans Essai sur l'homme et le temps, traduit de l'allemand par Henri Plard, Christian Bourgois, 1970, pp. 173 sq.
[2] Sans doute conviendrait-il d'explorer plus avant le thème de saint Jérôme, tant de fois représenté devant sa table de travail avec, toujours, dans le décor de son cabinet, un sablier : le bel album que Jacques Attali a composé à partir de sa collection personnelle, Mémoire de Sabliers (Les éditions de l'Amateur, 1997), reproduit plusieurs de ces tableaux. Une récurrence du sablier, donc du temps, semble attachée à l'auteur de la Vulgate.
Saint Jérôme méditant (détail), début du XVIe siècle, attribué à Henry Bles ; huile sur panneau, musée des Beaux-Arts de Menton.
Reproduit dans Jacques Attali, op. cit., p. 10.
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Vient de paraître…
Vendredi 3 novembre, sur le blog,
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La symétrie est l'ennemie de l'œil et, peut-être, de l'âme.
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Dominique Autié
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