
• À propos de François de Roubaix, charmeur d'émotions,
par Gilles Loison et Laurent Dubois aux éditions Chapitre douze.
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En juin 2005, j'ai publié ici une page consacrée au musicien et compositeur François de Roubaix. Elle reste l'une des plus consultées de ce blog et je m'en réjouis : surtout lorsqu'elle attire les amis du compositeur, tel Gilles Loison, coauteur d'une impressionnante publication multimédia (au sens strict du terme, associant un livre, un CD, un DVD, le texte et l'image) consacrée au musicien. Je remercie Gilles Loison d'avoir songé à signaler aux lecteurs de ce blog la parution de son travail et d'avoir bien voulu se prêter au jeu du bref entretien que voici.
Dominique Autié : Comment avez-vous été conduit à vous intéresser à l’œuvre de François de Roubaix ?
Gilles Loison : Au moment de l’adolescence, je me suis pris de passion pour le cinéma et la télévision et, notamment, pour tout ce qui se passe derrière l’écran. J’ai développé un intérêt particulier pour le doublage et la musique de film. Avec l’aide d’un magnétophone, j’ai commencé à constituer une anthologie en enregistrant la bande sonore des films qui étaient diffusés à la télévision. Je complétais cette sonothèque par l’acquisition de disques et d’ouvrages consacrés au sujet et écoutais les programmes produits pour France Musique par Alain Lacombe, le spécialiste français du domaine, à l’époque. Très vite, dans cette production internationale s’est distingué le talent de François de Roubaix, chez qui je trouvais des mélodies et des orchestrations non conventionnelles. Ce coup de foudre a été renforcé par la subite disparition du compositeur. J’ai vécu la Nuit des César 1976 avec émotion puis, à l’occasion d’un passage à Paris, j’ai découvert les deux premiers disques hommages conçus par Jean-Pierre Pellissier et produits par Barclay. Ces albums ont représenté, et représentent toujours, une part de merveilleux solidement ancrée en moi. La musique de films provoque des émotions différentes. Celle de François est pleine d’énergie positive, elle suscite l’envie d’attraper un instrument et d’essayer de la reproduire. Au fil des ans, j’ai engrangé musiques et maigres informations sur le compositeur puis j’ai eu l’idée d’écrire un livre pour en savoir plus sur l’homme et sa musique.
D.A. : Dans le cas de François de Roubaix, devient-on compositeur de musiques de film par choix délibéré ? On imagine une compétence très particulière du musicien, faite d’attention aux images, d’une sorte de porosité très subtile aux ambiances que le réalisateur entend créer, auxquelles la musique prend part. Car le film, à ce stade, n’est pas encore monté. Il faut donc faire preuve d’une intuition très grande, métamorphoser par l’oreille des images qui sont encore fragmentaires… Était-ce là le génie propre de François de Roubaix ou bien proposez-vous, dans votre livre, d’autres approches ?
G.L. : Je n’ai pas cherché à analyser mais simplement à retracer un parcours avec le plus de fidélité possible, en laissant surtout s’exprimer le compositeur au travers de ses notes et de diverses interviews. François de Roubaix souhaitait faire du cinéma avant de s’apercevoir qu’il avait un réel don pour la composition musicale. Paul de Roubaix, son père, lui a offert une structure de production dans laquelle il a pu faire ses premiers pas, se chercher, en mettant en musique les premiers courts-métrages de Robert Enrico. François avait un deuxième don, un instinct qui lui permettait de saisir instantanément le sens d’une image et de déclencher aussitôt le processus de création musicale pour accompagner celle-ci. Avec les deux cinéastes compagnons de son parcours, Robert Enrico et José Giovanni, François commençait à travailler dès la rédaction du scénario. Il assistait au tournage de certaines séquences pour capter les ambiances et sa musique évoluait en même temps que la réalisation du film. Il pouvait également produire une musique sans avoir visionné une seule image de l’œuvre, simplement en discutant avec le metteur en scène qui lui indiquait les minutages, les points de synchronisme et l’atmosphère voulue. Quand arrivait le moment du calage de la musique, une magie s’opérait et il n’était besoin de rien changer. Une fois encore, l’instinct faisait mouche.
D.A. : Plus de trente ans après sa mort accidentelle en plongée sous-marine, François de Roubaix semble occuper une place tout à fait exceptionnelle auprès d’un public qui n’est pas seulement constitué de passionnés de musiques de film. Comment expliquez-vous cet attachement à sa musique ?
G.L. : Les techniques utilisées par François il y a trente ans, comme le re-recording ou l’utilisation d’un home studio, restent résolument modernes. Ses mélodies captivantes, ainsi que leur sonorité, attirent facilement l’oreille. Elles provoquent chez l’auditeur une soudaine curiosité, une attention, comme une bulle de jubilation qui vient charmer le tympan et qui provoque une émotion qui balance entre la secousse et le frisson, l’excitation et la mélancolie. L’accès à ces musiques, longtemps limité du fait de la disparition du compositeur, est devenu plus facile depuis l’avènement du CD audio grâce aux volontés conjuguées de la fille de François, Patricia de Roubaix, et de Stéphane Lerouge, historien garant du patrimoine de la musique de film en France et concepteur inspiré de la collection « Écoutez le cinéma » chez Universal. La musique de François est une source d’inspiration pour bon nombre d’artistes de la scène électro française actuelle.
Deux sites Internet : « Ils sont tout aussi intéressants l'un que l'autre, précise Gilles Loison. Le premier, francoisderoubaix.com, est le site officiel. J'ai aidé à sa création.
Le second, http://emma.esse.free.fr/francoisderoubaix, est celui d'un fan que je connais bien. Nous avons créé ensemble le visuel du week-end organisé en hommage à François de Roubaix qui s'est déroulé au Divan du Monde, à Paris, les 9 et 10 septembre derniers. »
François de Roubaix en 1973, dans son salon de musique, rue de Courcelles.
© Association Les amis de François de Roubaix.
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Je m'avise tardivement de l'arrivée, au courrier de ce matin, du numéro que la revue Zodiaque lui a consacré en avril 1962 : à l'heure où je mettrai ce bref billet en ligne, il y aura trente ans à presque la minute près, j'apprenais la mort d'André Malraux.
Les noirs profonds des clichés pris par Pierre Belzeaux le 2 mai 1958 au domicile de l'écrivain, reproduits en héliogravure par l'Atelier du Cœur Meurtry de l'abbaye de La Pierre-Qui-Vire, m'en sont ce soir plus doux encore, au terme d'une nouvelle journée d'un travail qui, cet automne plus que jamais, me confisque à moi-même.
Combien cette mort, annoncée pourtant, me prit à la tignasse ! combien elle me reste emblématique ! Elle a clos un temps dans ma vie.
Le fascicule, enchéri sur eBay, présente quelques rousseurs.
[L'un de nos collaborateurs se rend, tous les jeudis à l'heure du déjeuner, au marché aux livres anciens qui se tient place Arnaud-Bernard. Quand il est parti, ce soir, je me suis enquis de ses trouvailles. Il avait hésité, me dit-il, devant un exemplaire des Voix du silence. J'en disposais de deux, je lui en ai donné un. Les livres sont faits pour circuler de main en main. J'ignorais toujours, à cette heure-là, que je répondais malgré moi à l'injonction d'une célébration nationale.]
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Encore une fois, tout ce que nous savons est que nous sommes doués à un certain degré de la parole et que,
par elle, quelque chose de grand et d’obscur tend impérieusement à s’exprimer à travers nous, que chacun
de nous a été choisi et désigné à lui-même entre mille
pour formuler ce qui, de notre vivant, doit être formulé.
C’est un ordre que nous avons reçu une fois pour toutes
et que nous n’avons jamais eu loisir de discuter.
Il peut nous apparaître, et c’est même assez paradoxal,
que ce que nous disons n’est pas ce qu’il y a de plus nécessaire à dire et qu’il y aurait manière de le mieux dire. Mais c’est comme si nous y avions été condamnés
de toute éternité. Écrire, je veux dire écrire si difficilement, et non pour séduire, et non, au sens où on l’entend d’ordinaire, pour vivre, mais, semble-t-il, tout au plus
pour se suffire moralement, et faute de pouvoir rester sourd à un appel singulier et inlassable,
écrire ainsi n’est jouer ni tricher, que je sache.
Ceux qui ont fréquenté l'appartement que j'habitais vers le milieu des années 1990 se souviennent que ce texte d'André Breton était placardé dans mes toilettes, sur la face intérieure de la porte. Nulle provocation dans le choix – mais un choix résolu, toutefois : celui de le [faire] lire dans la nécessité – de sorte que le sens, un instant, surplombe celle ou celui qui le déchiffre, ou le lit pour la trois cent soixante-cinquième fois ; de sorte qu'il requière au profit de la langue les rythmes et les forces en nous de l'organique, dans la seule instance d'où nos sociétés n'ont pas encore trouvé à congédier le corps.
Programmation en langage html de la citation d'André Breton
en vue de la mise en ligne de la présente chronique.
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• À propos de la parution de l'ouvrage
Le monde perdu de Maurice Lachâtre (1814-1900),
sous la direction de François Gaudin, aux éditions Honoré Champion, 2006 ;
et du colloque consacré à La lexicographie militante
les 9 et 10 décembre 2006 à l'université Paris 7 - Denis-Diderot.
Programme : cliquez ici.
C'est la publication, peu après l'ouverture de ce blog, de deux chroniques consacrées à Maurice Lachâtre qui m'a permis de faire la connaissance de François Gaudin. Il avait organisé avec Yannick Marec, l'année précédente à Rouen, un colloque intitulé Le monde perdu de Maurice Lachâtre, que le livre récemment paru prolonge plus qu'il n'en donne stricto sensu les actes.
J'espère que cet ouvrage permettra de mieux connaître un personnage singulier et haut en couleurs, écrit François Gaudin dans sa présentation du volume, qui s'inscrit dans de nombreux courants caractéristiques de ce dix-neuvième siècle, qui nous devient étranger sans cesser d'être attachant.
À travers ses convictions, ses initiatives et ses contradictions, Maurice Lachâtre témoigne de la nécessité des utopies et des combats collectifs. Et, plus ponctuellement, il nous rappelle combien est précieuse l'indépendance éditoriale, si menacée de nos jours. Tant il est vrai que l'œuvre éditoriale – celle que je suis le mieux à même de jauger, parmi l'activité étonnamment féconde de Lachâtre – force le respect.
Aujourd'hui, François Gaudin prépare un autre colloque, qui se tiendra dans moins d'un mois, sur la lexicographie militante. Je me réjouis d'assister à ces deux journées. Les usages de langue, qui feront l'objet d'une quinzaine de communications, me semblent au cœur de préoccupations dont ce site fait état de façon lancinante : les mots ne sont-ils pas, in fine, ce que cherchent à nous confisquer, dans leur affolement, ceux qui préparent notre perte ?
Quand, il y a deux ans, grâce à Armel Louis, j'ai entrevu l'intérêt du Nouveau Dictionnaire universel de Maurice Lachâtre, c'est bien ce militantisme du mot juste – du mot ajusté – qui m'aimantait. Les travaux que François Gaudin m'a adressés depuis comme ce que préfigure le programme de décembre (dans lequel l'œuvre lexicographique de Maurice Lachâtre sera placée en perspective cavalière, dans son siècle mais surtout dans une problématique qui excède cette seule époque-là) me confirment que nous sommes loin de seules préoccupations d'érudits ou d'historiens. Sans doute suis-je moins serein que François Gaudin devant la mercantilisation de ce qui reste de mots pour le dire. J'ai toujours été frappé qu'à l'éternelle question : Quel livre emporteriez-vous sur une île déserte ? nul, en règle générale, ne songe à répondre – Un dictionnaire, bien entendu !
Dominique Autié : Vous contribuez à faire extraire d’une chape d’indifférence la figure étonnante et l’œuvre non moins singulière de Maurice Lachâtre. Vers quelles réflexions, fécondes pour l’éditeur autant que pour l’universitaire, pour l’érudit autant que pour l’étudiant d’aujourd’hui, ce patient travail de mise au jour oriente-t-il nos contemporains ?
François Gaudin : L’exhumation d’un personnage tel que Maurice Lachâtre suscite en premier lieu un étonnement lié au statut de la mémoire collective et, en particulier, celui de la mémoire des œuvres. Comment l’éditeur, le militant, le lexicographe put-il basculer de façon si rapide dans un oubli si profond ? Évoqué ponctuellement dans certains travaux, il restait
inconnu de l’histoire de l’édition ; ses cinq dictionnaires et ses
deux compléments lexicographiques étaient à peu près ignorés des
historiens des dictionnaires ; le militant, actif depuis le temps des socialismes utopiques jusqu’à la grande période de l’anarchie, voyait ses engagements et ses réalisations passés sous silence. À peine se souvenait-on de l’édition française du Livre 1 du Capital. Même l’histoire de la littérature méconnaît le procès des Mystères du peuple d’Eugène Sue alors que le procureur Pinard, qui poursuit ce roman, est resté célèbre pour les procès des Fleurs du mal de Baudelaire et de Madame Bovary de Flaubert, dont les condamnations sont bien peu sévères. De plus, Maurice Lachâtre l’éditeur est ensuite condamné deux fois à la peine maximale comme auteur de dictionnaires de langue. Un tel acharnement aurait pu retenir l’attention.
Pour terminer sur cet aspect mémoriel, il est stupéfiant de constater que la mairie de sa ville de naissance, qui avait débaptisé la rue Maurice Lachâtre sous Vichy, ait, depuis, refusé de réintroduire ce nom dans sa nomenclature des voies malgré la demande d’érudits ; et encore le maire actuel est-il membre du parti socialiste…
Sur le plan de l’histoire de l’édition, Lachâtre utilise des techniques de vente modernes, qui anticipent les procédés de fidélisation contemporains moins dans un souci de profit que de démocratisation de la lecture. Et sur ce point, il est sans doute le meilleur disciple du pédagogue Joseph Jacotot, pionnier de l’émancipation au siècle de l’instruction – que Jacques Rancière a sorti de l’oubli dans Le Maître ignorant. Il cherche également à plusieurs reprises à donner une dimension européenne à son réseau éditorial ; lui-même, en tant qu’auteur d’une Histoire des papes, sera traduit de son vivant en espagnol, en italien et en portugais.
Sur le plan de l’histoire des dictionnaires, il conçoit la lexicographie comme une auxiliaire de l’autodidaxie et de l’émancipation : imagine-t-on que, sous le Second empire, les fascicules de son Dictionnaire universel circulaient sous le manteau en même temps que les pamphlets de Victor Hugo ? Et l’on reste étonné que les historiens de l’anarchie aient méconnu l’ensemble des notices recueillies dans le Dictionnaire-journal et dont l’ensemble forme une sorte d’encyclopédie de l’anarchisme fin de siècle.
Sur le plan de l’histoire du militantisme social, il fut acteur dans plusieurs domaines ; notamment, il créa une « commune-modèle », jamais citée ni étudiée, et une banque basée sur des principes proches de ceux de la Banque du peuple de Proudhon. Enfin, je laisse de côté l’aspect spirite, qui lui vaut d’être connu au Brésil.
Le parcours individuel de Maurice Lachâtre a valeur d’exemple par sa volonté de synthèse, son syncrétisme visant à réunir et concilier les progressismes de son temps : il est fidèle à la fois à Cabet et à Proudhon, il admire Blanqui et édite Marx ; il s’entoure à la fin de sa vie d’anarchistes du courant éducationnel ; mais il est aussi partisan de l’homéopathie, féministe, anticolonialiste. En tant qu’homme privé, sa fidélité à son ami Eugène Sue le conduit à faire rédiger, cinquante ans plus tard, la suite des Mystères du peuple que l’écrivain n’avait pu mener à bien – ce sont Les Mystères du monde qu’il confie à Hector France.
Enfin, il ménagea les intérêts de ses deux familles et veilla à ne léser ni ses filles légitimes, ni sa fille illégitime, avec laquelle il vivait et travaillait.
D.A. : Des contributions attendues lors du colloque consacré à la lexicographie militante concernent, l’une le nationalisme lexicographique québécois, une autre les attitudes de féminisation lexicales. Les enjeux et, surtout, le pouvoir d’une langue « officielle », normée, ainsi que ceux d’un contre-pouvoir assumé par une lexicographie militante sont-ils aussi puissants qu’au dix-neuvième siècle ? Dit autrement : n’est-ce pas aujourd’hui la presse, la télévision, la diffusion massive de produits culturels réputés œcuméniques et métissés qui « norment » la langue, plus que les lexicographes, orthodoxes ou militants ?
F.G. : L’industrialisation des médias culturels a des conséquences sur la « balkanisation » des instances normatives en matière de langue, c’est un fait. Toutefois, les hommes et les femmes qui travaillent dans la presse (ou ce qu’il en reste...), les télévisions, les industries culturelles, s’ils contribuent à « normer » la langue, agissent surtout, à mes yeux, au plan de l’idéologie : ils parviennent à imposer des nouvelles façons de dire qui deviennent des façons de penser ; ce sont eux qui ont appris à nos concitoyens à se dire clients et non usagers de la poste ; ce sont eux qui mêlent islam et islamisme, qui remplacent banlieue par quartier, etc. J’arrête là ; ce serait ouvrir la question du politiquement correct.
Pour ce qui est de la langue proprement dite, ces professionnels restent demandeurs d’outils de référence et le français a fait l’objet de recueils lexicographiques d’une grande qualité, qu’il soient issus de la recherche universitaire (Trésor de la langue française) ou d’excellentes entreprises privées (les éditions Le Robert). Mais pour qu’ils continuent à jouer leur rôle, il faut que les lexicographes soient préservés des groupes de pression qui tentent de redessiner à leur profit les contours de notre héritage lexical et sémantique. Une bonne définition doit résulter de l’application rigoureuse d’une méthodologie et non d’une conférence de consensus.
D.A. : Dans un article passionnant, paru cette année dans les Cahiers de lexicologie, vous évoquez le Dictionnaire-journal que publie Maurice Lachâtre de 1888 à 1899 : ces mises à jour et compléments périodiques de son Nouveau Dictionnaire universel ne sont pas sans évoquer les éditions désormais millésimées du Petit Larousse illustré. Pourtant, quelle différence dans la motivation ! Quel regard portez-vous sur le mercantilisme furieux qui s’est emparé du « produit » lexicographique depuis une vingtaine d’années ? Toute idéologie est-elle pour autant absente dans cet assujettissement du lexique au rythmes et aux modes de la presse plus que de l’édition de savoir ?
F.G. : À vrai dire, je ne suis pas choqué par le « mercantilisme furieux » qui s’est emparé des marchands de dictionnaires. Le marché se porte bien ; c’est une bonne nouvelle qu’on puisse vendre un million de Petit Larousse par an et que des équipes parviennent à maintenir l’intérêt pour leur produit par des artifices. Tant que ceux-ci n’en altèrent pas le contenu. Déplaçons notre regard vers les dictionnaires pour les enfants. Depuis une vingtaine d’années, ce marché a mûri, il s’est segmenté et les grandes maisons d’édition proposent des produits spécifiques et de qualité. C’est un bien. Mais le plus souvent, les enseignants ne connaissent pas leurs caractéristiques, leurs différences, ni même les débats qui opposent les équipes rédactionnelles. Or, il y a des désaccords sur ce que doivent être, par exemple, des définitions pour les enfants ; bien qu’ils soient empiristes, les lexicographes ont des idées, des théories et débattent. Cette évolution a eu lieu pendant ces vingt dernières années.
Quant à l’idéologie, elle tient moins de place car l’objectivité et le consensus règnent en maître. Pour trouver des choix sensibles, il faut se livrer à un examen détaillé : tel dictionnaire pour enfants se distingue des autres en occultant le mot sexualité, tel autre se singularise en enregistrant marxisme. On est loin de l’entre-deux-guerres où le Petit Larousse illustré modifiait la courte notice consacrée à Karl Marx en précisant qu’il était juif, au moment de la montée du nazisme… Mais il est vrai qu’à l’époque certains membres du directoire des éditions Larousse étaient proches de l’extrême-droite. Nous avons de la chance ; nous sommes en 2006 ; nous avons encore Alain Rey. La langue française lui doit beaucoup et il n’est pas soupçonnable de telles sympathies !
Pierre Bayle (1647-1706), pages manuscrites rédigées en 1689
du Dictionnaire historique et critique (paru en 1697).
© Det Kongelige Bibliotek, 2003.
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Université Paris 7, Denis-Diderot,
amphithéâtre 24 (situé au pied de la tour 24).
Organisé par
le Centre interlangues d’études en lexicologie
(université Paris 7 – Denis-Diderot),
le Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines
(université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines)
et le laboratoire Métadif
(université de Cergy-Pontoise).
Comité scientifique :
sous la présidence de Bernard Quemada, Colette Cortès (université Paris 7 – Denis-Diderot), François Gaudin (université de Rouen ), John Humbley (université Paris 7 – Denis-Diderot), Jean-Yves Mollier (université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines).
Comité d’organisation :
Colette Cortès (université Paris 7 – Denis-Diderot), François Gaudin (université de Rouen), Jean-Yves Mollier (université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines).
Thématique :
Les dictionnaires sont réputés décrire et transmettre un patrimoine linguistique et culturel de façon objective. C’est le point de vue qui domine au moins depuis la deuxième moitié du vingtième siècle.
Or, les engagements des auteurs, leurs convictions philosophiques ou scientifiques, leur conception de l’enseignement, de l’émancipation ou de la langue ont pu les conduire à effectuer des choix personnels qui transparaissent peu ou prou dans leurs ouvrages. On sait que Pierre Larousse était proudhonien, on sait moins que ses successeurs furent proches parfois de l’extrême-droite. Comment concilia-t-il son socialisme anticlérical et l’imprimatur de l’église catholique ? Dans quelle mesure le socialisme de Maurice Lachâtre ou le jansénisme d’Augustin Gazier marquèrent-ils leurs productions lexicographiques ? Quelle traduction les luttes anticléricales eurent-elles dans les lexiques ? Pierre Bayle et Diderot sont-ils les pères d’une lignée auctoriale ?
Le militantisme peut être lié à un statut sociolinguistique menacé : combien de dictionnaires québécois fallut-il pour que l’idée d’une norme indépendante s’impose ?
Il peut enfin s’exercer sur le code linguistique lui-même : les combats en faveur de l’émancipation féminine ont-ils été relayés par des attitudes de féminisation lexicale ? Les réformateurs de l’orthographe se recrutent-ils parmi les lexicographes ? Le perfectionnement des techniques de la dictionnairique contemporaine interdit-elle le retour à une lexicographie militante ?
Vendredi 9 décembre
Matin
9 h – Accueil
9 h 30
Introduction Bernard Quemada et François Gaudin
10 h - 10 h 30
La Cyclopaedia d’Ephraim Chambers et la lexicographie militante, Henri Béjoint
10 h 30 - 11 h
L’Encyclopédie, Sylvain Auroux
11 h 30 - 12 h
Le Trévoux : un dictionnaire anti-Encyclopédie, Chantal Wionet
Après-midi
14 h - 14 h 30
Le nationalisme lexicographique québécois, Jean Quirion
14 h 30 - 15 h
La lexicographie espagnole, Manuel Alvar Esquerra
15 h 30 - 16 h
La lexicographie du domaine germanique, Colette Cortès
16 h - 16 h 30
De l’usage militant de la langue allemande, Marie-Claire Hoock-Demarle
Samedi 10 décembre
Matin
10 h - 10 h 30
Pierre Larousse, éditeur républicain, Jean-Yves Mollier
10 h 30 - 11 h
Le militantisme syncrétique de Maurice Lachâtre, François Gaudin
11 h - 11 h 30
Les mots de l’anticléricalisme, Jacqueline Lalouette
11 h 30 - 12 h
Un pieux lexicographe : Paul Guérin, Jean Pruvost
Après-midi
14 h 30 - 15 h
Le militantisme dans la lexicographie coloniale, Papa Alioune N’Dao
15 h - 15 h 30
L’abeille : Roi ou Reine ?, Chrystel Breysse
16 h - 16 h 30
Le militantisme néologique dans quelques grands dictionnaires du XIXe siècle, Jean-François Sablayrolles
16 h 45
La conclusion du président de séance
17 h
Conclusion par Bernard Quemada
L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
• À propos de la parution de La Danse de l'âme,
dans la collection « D'Orient et d'Occident »,
dirigée par Jean Moncelon aux éditions InTexte.
Le troisième titre de la collection « D'Orient et d'Occident », que dirige pour nous Jean Moncelon, est sorti des presses cette semaine. Une bien belle aventure éditoriale, que j'évoquerai dans le numéro 2 d'Aurora, à paraître pour le salon des éditeurs de Midi-Pyrénées, dans quelques jours. Et sans doute ici, bientôt.
Pour l'heure, prenons en main l'objet convoité, longuement rêvé, devant quoi l'éditeur qui l'a conçu marque toujours un temps d'arrêt : que deviendra le volume dans l'imaginaire de ceux à qui nous le destinons ? son contenu inattendu deviendra-t-il enviable par l'effet de cet étrange et pour partie mystérieux précipité qu'est parfois la forme du livre ? avec quels yeux le verront-ils ? L'objet a spontanément suscité des premiers éléments de réponse – à cette dernière question, du moins.




Le livre encore fermé, plusieurs personnes m'ont fait observer qu'il est dommage que le texte qui compose la couverture soit ainsi déporté vers la gauche [figure 1], et qu'il y ait ce grand vide en bas. Ils ne trouvent pas cela beau. Pire : cela les choque. Leur œil souffre de l'absence d'une stricte symétrie, ils le confirment si je les questionne plus avant. Leur gêne n'est pas feinte.
La mise en page de La Danse de l'âme respecte l'usage le plus classique en matière de blancs tournants : nous avons défini de grandes marges autour de l'œil de page (réservé au texte courant) ; nous utilisons ces marges, ici pour mettre en regard du texte les notes infrapaginales, dans une autre partie du livre pour y reproduire le texte persan des Quatrains de Bâbâ Tâhir [figure 2 (en bas : notre édition ouverte sur une double page où le « plan d'occupation des marges » est particulièrement explicite ; en haut : des blancs tournants pratiquement identiques dans une mise en page de Gallimard pour le volume Esthétique généralisée de Roger Caillois]. C'est, faut-il le préciser, la lisibilité des contenus de l'ouvrage qui guide – impose, souvent – le choix d'une mise en page pour les cahiers intérieurs.
Dès lors, la disposition d'une couverture typographique offre une alternative, une seule : soit la stricte application du protocole retenu pour l'intérieur – et il suffit, dans ce cas, de procéder à un copier/coller de la page de grand titre [figure 3], peu s'en faut si ce n'est de prévoir les débords du papier ; soit faire appel à un maître typographe qui aura licence de créer une composition apparemment affranchie des contraintes de la charte intérieure ; même dans la fantaisie la plus débridée, la liberté ne sera qu'illusion, les règles les plus sévères auront été appliquées : de sorte qu'une harmonie naît de deux états étroitement conjoints d'un même univers graphique. Mieux vaut, il va sans dire, confier la mise en page de l'ensemble du livre au même artiste ; mieux vaut surtout s'en tenir à la plus sobre orthodoxie, sauf à disposer dans son entourage d'un Maximilien Vox, d'un Pierre Faucheux, d'un Robert Delpire, d'un Massin.
C'est au seul prix de cette soumission de l'éditeur à des lois immuables – que dicte le cerveau humain et que l'œil traduit – que le lecteur engagera sa lecture dans des conditions favorables [figure 4].
Force est de constater, non que ces lois ont changé, mais qu'un certain nombre d'écrans et de miroirs déformants en ont altéré la perception, je le mesure aux remarques entendues ces jours-ci. Que notre univers visuel, essentiellement formaté par des publicitaires et des utilisateurs de logiciels de PAO, parvienne à introduire un besoin de symétrie dans l'œil, qui spontanément la congédie, voilà qui serait un symptôme (de plus) de dressage réussi du parc humain qui m'avait échappé, dont La Danse de l'âme me donnerait soudain la mesure.
Que l’œil soit désormais l’esclave de symétries aseptisées et stériles dont nos sociétés le rendent dépendant n’est, somme toute, pas une surprise dans un moment où toute une civilisation cesse de porter crédit à ses propres perspectives de croissance, qu'on lui avait dites sans limites.
Pour m'assurer qu'il existe une relation nécessaire entre la conscience malheureuse de l'époque et sa déroute devant une dissymétrie non fortuite, j'ai relu le bref impeccable essai que Roger Caillois a consacré à cette notion [1]. La dissymétrie y est décrite comme entropie inverse, dont Caillois formalise ainsi le principe :
XXXI. – Tout milieu homogène et isotrope peut être défini indifféremment comme une absence complète de symétrie ou comme une symétrie virtuelle infinie, sans axe ni centre ni plan privilégiés. Un tel état constitue, à justement parler, l'asymétrie.
II. – Tout état symétrique tend naturellement à une stabilité, laquelle engendre un équilibre capable d'introduire une ou plusieurs symétries effectives.
III. – Dans toute symétrie établie peut surgir une rupture partielle et non accidentelle qui tend à compliquer l'équilibre formé. Une telle rupture est proprement une dissymétrie. Elle a pour effet d'enrichir la structure ou l'organisme où elle se produit, c'est-à-dire de les doter d'une propriété nouvelle ou de les faire passer à un niveau supérieur d'organisation [2].
On ne saurait mieux décrire ce qu'est un livre, dans sa matérialité comme dans son intention.
J'aime nommer déhanchement cette rupture féconde d'un rythme qui, sinon, se perdrait dans une coda soporifique, d'une phrase qui, sans un tel accroc, aurait l'insipidité d'un lieu commun. Caillois suggère que cette entropie inverse – que la dissymétrie oppose au deuxième principe de la thermodynamique – agit aussi dans les sociétés humaines : Comme toute symétrie, la stabilité triomphante se révèle à la longue paralysie et verrou. Le respect, la règle se dégradent. Le vertige les remplace. La sollicitation du paroxysme, de la frénésie, le goût du gaspillage ostentatoire, de la destruction en pure perte, l'ivresse de la puissance, les investitures chèrement acquises, les exploits et les défis appellent un autre ordre, fondé sur le blasphème et sur la démesure, c'est-à-dire sur la rupture délibérée, provocante, de la symétrie [3].
Il est aussi des dissymétries discrètes ou instituées. Des déhanchements prévisibles. Celui que nous avons pratiqué dans cette mise en page satisfait à la plus stricte orthodoxie typographique.
Car l'œil sait tout cela. Les typographes, les créateurs de mise en page de l’époque classique, qui ont inventé le livre moderne à la suite de Gutenberg, sont les plus fins psychologues qui furent. Ils ont mesuré, parmi les forces et les tensions mises en jeu par l'acte de lecture, celles qui en assurent la continuité – permettent qu'un sens se tisse sur plusieurs pages et que le lecteur en discerne la droite ligne – et celles qui lancent le pas de côté que l'imaginaire exécute, dans la marge blanche de grand fond – l'écart qui justifie qu'on ne puisse trouver deux lecteurs qui aient fait la même lecture d'un même texte de Balzac.
Je crois que l'éditeur que je reste, sans doute plus profondément que je n'en ai conscience, rêvait de ce livre pour de telles raisons : que, pour danser, l'âme – qui pas mieux que l'œil ne souffre les symétries virtuelles infinies, sans axe ni centre ni plan privilégiés – fasse sienne une dissymétrie non accidentelle qu'un livre lui tend.
[1] Roger Caillois, La Dissymétrie, Gallimard, 1973. Ce texte est développé de la Zahroff Lecture que fit Caillois à Oxford en 1971, sur ce thème ; André Lwoff, prix Nobel de physiologie ou médecine, en 1965, avec Jacques Monod et François Jacob, en assura le contrôle scientifique à la demande de Roger Caillois. Par leur clarté, les quatre-vingt-dix pages de cette synthèse sont aussi précieuses qu'un « Que sais-je ? » de la grande époque.
[2] Op. cit., pp. 77-78.
[3] Ibid., p 86.
……….Aux lecteurs de Toulouse et de la région :
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L'agenda
BLOC-NOTES
de Dominique Autié
pour novembre-décembre 2006
Les 8 et 9 décembre, à l'université Paris 7, Denis Diderot –
En auteur invité, dans un colloque de lexicographes.Deux chroniques consacrées à Maurice Lachâtre, il y a deux ans, m'ont permis de faire la connaissance du François Gaudin, professeur à l’université de Rouen (IRED/UPRESA CNRS 6065), membre du conseil scientifique de la Société française de terminologie. Je présenterai ces jours-ci sur le blog, assorti d'un entretien avec lui, l'ouvrage qu'il vient de faire paraître, qui restitue des communications d'un précédent colloque, Le monde perdu de Maurice Lachâtre.
Les vendredi 8 et samedi 9 décembre prochains, c'est sur le thème de la lexicographie militante qu'il réunit un ensemble de confrères à l'université Paris 7. Ma contribution consistera en un texte d'auteur, écrit après la tenue du colloque et destiné à paraître dans les actes : une sorte de retour, de mise en perspective vers les universitaires de la part d'un usager de la langue. Une belle idée, singulière, de François Gaudin – que je rencontrerai de visu pour la première fois à cette occasion.
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Jacques Brianti, à l'abbaye de l'Escaladieu
jusqu'au 4 juin 2007.Peintre et plasticien, ogre visionnaire rencontré à Toulouse dans les années 1980, Jacques Brianti m'a fait la surprise de venir se joindre, en voisin (il vit et peint à quelques kilomètres de là, à Pouzac) aux visiteurs nocturnes de Gargas, lors de la seconde Présentation à Gargas de l'Homme-aux-liens.
L'abbaye de l'Escaladieu, dans les Hautes-Pyrénées, accueille son œuvre depuis le 21 octobre, jusqu'au 4 juin 2007 : un parcours intitulé Les peintres du ciel, peintres des utopies…, dont j'ai le catalogue sous les yeux. Les œuvres reproduites rendent enviable ma visite à venir, que j'évoquerai ici.
Le catalogue est édité par Atlantica.
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À suivre…[Archives]
Du 10 au 12 novembre – En éditeur,
à la rencontre des lecteurs toulousains.Première confrontation directe avec les lecteurs à qui nous destinons la collection « D'Orient et d'Occident »… Elle se fera dans le cadre du Salon des Éditeurs de Midi-Pyrénées [zoom sur l'affiche], qu'organisent le Centre régional des Lettres et la Région Midi-Pyrénées du vendredi 10 au dimanche 12 novembre à l'Hôtel-Dieu Saint-Jacques, dans la magnifique salle des Pèlerins (ci-dessus). Nocturne le vendredi 10 de 18 h à 21 h, ouvert le samedi 11 de 10 h à 20 h et le dimanche 12 de 10 h à 19 h.
Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.
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