blog dominique autie

 

Vendredi 3 novembre 2006

05: 37

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie
blanc_mince

 

26 – La symétrie est l'ennemie de l'œil

et, peut-être, de l'âme.

 

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À propos de la parution de La Danse de l'âme,
dans la collection « D'Orient et d'Occident »,
dirigée par Jean Moncelon aux éditions InTexte.

 

Il est séduisant […] d'examiner (ou d'imaginer) comment,
le long de l'escalade de complexité croissante d'une substance qui peu à peu se répartit,
s'anime, conquiert à la fin liberté et conscience,
s'établissent, se brisent, s'engendrent des symétries nouvelles,
comment elles sont en même temps équilibres et carcans, facteurs de stabilité,
mais aussi d'ankylose, conditions indispensables de continuité et, pour le développement,
freins qu'il devient urgent de faire sauter le moment venu.
blanc_mince
Roger Caillois, La Dissymétrie, p. 33.

 

Le troisième titre de la collection « D'Orient et d'Occident », que dirige pour nous Jean Moncelon, est sorti des presses cette semaine. Une bien belle aventure éditoriale, que j'évoquerai dans le numéro 2 d'Aurora, à paraître pour le salon des éditeurs de Midi-Pyrénées, dans quelques jours. Et sans doute ici, bientôt.

Pour l'heure, prenons en main l'objet convoité, longuement rêvé, devant quoi l'éditeur qui l'a conçu marque toujours un temps d'arrêt : que deviendra le volume dans l'imaginaire de ceux à qui nous le destinons ? son contenu inattendu deviendra-t-il enviable par l'effet de cet étrange et pour partie mystérieux précipité qu'est parfois la forme du livre ? avec quels yeux le verront-ils ? L'objet a spontanément suscité des premiers éléments de réponse – à cette dernière question, du moins.

symetrie_figure0
………………Figure 1

xxxx
symetrie_figure2
………………Figure 2

xxxx
symetrie_figure1
………………Figure 3

xxxx
symetrie_figure3
………………Figure 4

xxxx

Le livre encore fermé, plusieurs personnes m'ont fait observer qu'il est dommage que le texte qui compose la couverture soit ainsi déporté vers la gauche [figure 1], et qu'il y ait ce grand vide en bas. Ils ne trouvent pas cela beau. Pire : cela les choque. Leur œil souffre de l'absence d'une stricte symétrie, ils le confirment si je les questionne plus avant. Leur gêne n'est pas feinte.

La mise en page de La Danse de l'âme respecte l'usage le plus classique en matière de blancs tournants : nous avons défini de grandes marges autour de l'œil de page (réservé au texte courant) ; nous utilisons ces marges, ici pour mettre en regard du texte les notes infrapaginales, dans une autre partie du livre pour y reproduire le texte persan des Quatrains de Bâbâ Tâhir [figure 2 (en bas : notre édition ouverte sur une double page où le « plan d'occupation des marges » est particulièrement explicite ; en haut : des blancs tournants pratiquement identiques dans une mise en page de Gallimard pour le volume Esthétique généralisée de Roger Caillois]. C'est, faut-il le préciser, la lisibilité des contenus de l'ouvrage qui guide – impose, souvent – le choix d'une mise en page pour les cahiers intérieurs.

Dès lors, la disposition d'une couverture typographique offre une alternative, une seule : soit la stricte application du protocole retenu pour l'intérieur – et il suffit, dans ce cas, de procéder à un copier/coller de la page de grand titre [figure 3], peu s'en faut si ce n'est de prévoir les débords du papier ; soit faire appel à un maître typographe qui aura licence de créer une composition apparemment affranchie des contraintes de la charte intérieure ; même dans la fantaisie la plus débridée, la liberté ne sera qu'illusion, les règles les plus sévères auront été appliquées : de sorte qu'une harmonie naît de deux états étroitement conjoints d'un même univers graphique. Mieux vaut, il va sans dire, confier la mise en page de l'ensemble du livre au même artiste ; mieux vaut surtout s'en tenir à la plus sobre orthodoxie, sauf à disposer dans son entourage d'un Maximilien Vox, d'un Pierre Faucheux, d'un Robert Delpire, d'un Massin.

C'est au seul prix de cette soumission de l'éditeur à des lois immuables – que dicte le cerveau humain et que l'œil traduit – que le lecteur engagera sa lecture dans des conditions favorables [figure 4].

Force est de constater, non que ces lois ont changé, mais qu'un certain nombre d'écrans et de miroirs déformants en ont altéré la perception, je le mesure aux remarques entendues ces jours-ci. Que notre univers visuel, essentiellement formaté par des publicitaires et des utilisateurs de logiciels de PAO, parvienne à introduire un besoin de symétrie dans l'œil, qui spontanément la congédie, voilà qui serait un symptôme (de plus) de dressage réussi du parc humain qui m'avait échappé, dont La Danse de l'âme me donnerait soudain la mesure.

Que l’œil soit désormais l’esclave de symétries aseptisées et stériles dont nos sociétés le rendent dépendant n’est, somme toute, pas une surprise dans un moment où toute une civilisation cesse de porter crédit à ses propres perspectives de croissance, qu'on lui avait dites sans limites.

Pour m'assurer qu'il existe une relation nécessaire entre la conscience malheureuse de l'époque et sa déroute devant une dissymétrie non fortuite, j'ai relu le bref impeccable essai que Roger Caillois a consacré à cette notion [1]. La dissymétrie y est décrite comme entropie inverse, dont Caillois formalise ainsi le principe :

XXX
XXX
XXX
XXX
XXX
XXX
XXX
XXX
XXX
XXX

I. – Tout milieu homogène et isotrope peut être défini indifféremment comme une absence complète de symétrie ou comme une symétrie virtuelle infinie, sans axe ni centre ni plan privilégiés. Un tel état constitue, à justement parler, l'asymétrie.
II. – Tout état symétrique tend naturellement à une stabilité, laquelle engendre un équilibre capable d'introduire une ou plusieurs symétries effectives.
III. – Dans toute symétrie établie peut surgir une rupture partielle et non accidentelle qui tend à compliquer l'équilibre formé. Une telle rupture est proprement une dissymétrie. Elle a pour effet d'enrichir la structure ou l'organisme où elle se produit, c'est-à-dire de les doter d'une propriété nouvelle ou de les faire passer à un niveau supérieur d'organisation [2].

On ne saurait mieux décrire ce qu'est un livre, dans sa matérialité comme dans son intention.

J'aime nommer déhanchement cette rupture féconde d'un rythme qui, sinon, se perdrait dans une coda soporifique, d'une phrase qui, sans un tel accroc, aurait l'insipidité d'un lieu commun. Caillois suggère que cette entropie inverse – que la dissymétrie oppose au deuxième principe de la thermodynamique – agit aussi dans les sociétés humaines : Comme toute symétrie, la stabilité triomphante se révèle à la longue paralysie et verrou. Le respect, la règle se dégradent. Le vertige les remplace. La sollicitation du paroxysme, de la frénésie, le goût du gaspillage ostentatoire, de la destruction en pure perte, l'ivresse de la puissance, les investitures chèrement acquises, les exploits et les défis appellent un autre ordre, fondé sur le blasphème et sur la démesure, c'est-à-dire sur la rupture délibérée, provocante, de la symétrie [3].

Il est aussi des dissymétries discrètes ou instituées. Des déhanchements prévisibles. Celui que nous avons pratiqué dans cette mise en page satisfait à la plus stricte orthodoxie typographique.

Car l'œil sait tout cela. Les typographes, les créateurs de mise en page de l’époque classique, qui ont inventé le livre moderne à la suite de Gutenberg, sont les plus fins psychologues qui furent. Ils ont mesuré, parmi les forces et les tensions mises en jeu par l'acte de lecture, celles qui en assurent la continuité – permettent qu'un sens se tisse sur plusieurs pages et que le lecteur en discerne la droite ligne – et celles qui lancent le pas de côté que l'imaginaire exécute, dans la marge blanche de grand fond – l'écart qui justifie qu'on ne puisse trouver deux lecteurs qui aient fait la même lecture d'un même texte de Balzac.

Je crois que l'éditeur que je reste, sans doute plus profondément que je n'en ai conscience, rêvait de ce livre pour de telles raisons : que, pour danser, l'âme – qui pas mieux que l'œil ne souffre les symétries virtuelles infinies, sans axe ni centre ni plan privilégiés – fasse sienne une dissymétrie non accidentelle qu'un livre lui tend.

 

À suivre.

 

Une galerie pour découvrir La Danse de l'âme

Le site de la collection « D'Orient et d'Occident »

 

[1] Roger Caillois, La Dissymétrie, Gallimard, 1973. Ce texte est développé de la Zahroff Lecture que fit Caillois à Oxford en 1971, sur ce thème ; André Lwoff, prix Nobel de physiologie ou médecine, en 1965, avec Jacques Monod et François Jacob, en assura le contrôle scientifique à la demande de Roger Caillois. Par leur clarté, les quatre-vingt-dix pages de cette synthèse sont aussi précieuses qu'un « Que sais-je ? » de la grande époque.
[2] Op. cit., pp. 77-78.
[3] Ibid., p 86.

 

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……….Aux lecteurs de Toulouse et de la région :

InTexte présentera La Danse de l'âme et l'ensemble de la collection
dans le cadre du salon des éditeurs de Midi-Pyrénées
[cliquez ici].

 

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1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley 23 – Promenade aux puces
24 – De quelques ennemis du livre 24 bis – Les marginalia de l'ogre
25 – Risques et périls – Sur l'exercice du métier d'éditeur

 

 

……………puce_grise
N O U V E A U : L'agenda / bloc-notesCliquez ici.

 

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Commentaires:

Commentaire de: Olivier Bruley [Visiteur] · http://oliviermb.hautetfort.com/
La métrique aussi a ses dissymétries. Votre déhanchement rappelle évidemment l'enjambement. Mais ce terme d'enjambement n'est peut-être pas très heureux: il fait penser à une gêne, un obstacle qu'il faudrait enjamber. Alors que le déhanchement évoque tout une tenue, tout une manière de se tenir différente, plus sensuelle, peut-être. Il faudrait distinguer, en poésie, entre les pénibles enjambements et les gracieux déhanchements.
Permalien Vendredi 3 novembre 2006 @ 12:03
Commentaire de: Pierre Driout [Visiteur]
Je me demande pourquoi vous publiez des livres brochés ou reliés (surtout d'une manière aussi pauvre), ce serait peut-être mieux d'éditer des portefeuilles de feuilles volantes car il me semblait que les vrais bibliophiles faisaient relier leurs livres à leur convenance (avec leurs armes souvent, leurs ex-libris etc) dans le temps !
Vous me direz tout cela est une époque enfuie, l'amour de la belle ouvrage, de l'artisanat, du mécénat des belles choses est parti avec la vie moderne trop rapide ... dommage !
Il faut savoir attendre un livre, non ?
Les riches heures ... de la lecture ! Sont-elles donc toutes vaines ?

Permalien Lundi 6 novembre 2006 @ 13:37

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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