blog dominique autie

 

Jeudi 9 novembre 2006

05: 26

 

Nécessité de la lexicographie
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Rencontre de François Gaudin

 

pierre_bayle
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Zoom

 

À propos de la parution de l'ouvrage
Le monde perdu de Maurice Lachâtre (1814-1900),
sous la direction de François Gaudin, aux éditions Honoré Champion, 2006 ;
et du colloque consacré à La lexicographie militante
les 9 et 10 décembre 2006 à l'université Paris 7 - Denis-Diderot.
Programme : cliquez ici.

 

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C'est la publication, peu après l'ouverture de ce blog, de deux chroniques consacrées à Maurice Lachâtre qui m'a permis de faire la connaissance de François Gaudin. Il avait organisé avec Yannick Marec, l'année précédente à Rouen, un colloque intitulé Le monde perdu de Maurice Lachâtre, que le livre récemment paru prolonge plus qu'il n'en donne stricto sensu les actes.

J'espère que cet ouvrage permettra de mieux connaître un personnage singulier et haut en couleurs, écrit François Gaudin dans sa présentation du volume, qui s'inscrit dans de nombreux courants caractéristiques de ce dix-neuvième siècle, qui nous devient étranger sans cesser d'être attachant.
À travers ses convictions, ses initiatives et ses contradictions, Maurice Lachâtre témoigne de la nécessité des utopies et des combats collectifs. Et, plus ponctuellement, il nous rappelle combien est précieuse l'indépendance éditoriale, si menacée de nos jours.
Tant il est vrai que l'œuvre éditoriale – celle que je suis le mieux à même de jauger, parmi l'activité étonnamment féconde de Lachâtre – force le respect.

Aujourd'hui, François Gaudin prépare un autre colloque, qui se tiendra dans moins d'un mois, sur la lexicographie militante. Je me réjouis d'assister à ces deux journées. Les usages de langue, qui feront l'objet d'une quinzaine de communications, me semblent au cœur de préoccupations dont ce site fait état de façon lancinante : les mots ne sont-ils pas, in fine, ce que cherchent à nous confisquer, dans leur affolement, ceux qui préparent notre perte ?

Quand, il y a deux ans, grâce à Armel Louis, j'ai entrevu l'intérêt du Nouveau Dictionnaire universel de Maurice Lachâtre, c'est bien ce militantisme du mot juste – du mot ajusté – qui m'aimantait. Les travaux que François Gaudin m'a adressés depuis comme ce que préfigure le programme de décembre (dans lequel l'œuvre lexicographique de Maurice Lachâtre sera placée en perspective cavalière, dans son siècle mais surtout dans une problématique qui excède cette seule époque-là) me confirment que nous sommes loin de seules préoccupations d'érudits ou d'historiens. Sans doute suis-je moins serein que François Gaudin devant la mercantilisation de ce qui reste de mots pour le dire. J'ai toujours été frappé qu'à l'éternelle question : Quel livre emporteriez-vous sur une île déserte ? nul, en règle générale, ne songe à répondre – Un dictionnaire, bien entendu !

 

Entretien avec François Gaudin

 

Dominique Autié : Vous contribuez à faire extraire d’une chape d’indifférence la figure étonnante et l’œuvre non moins singulière de Maurice Lachâtre. Vers quelles réflexions, fécondes pour l’éditeur autant que pour l’universitaire, pour l’érudit autant que pour l’étudiant d’aujourd’hui, ce patient travail de mise au jour oriente-t-il nos contemporains ?

François Gaudin : L’exhumation d’un personnage tel que Maurice Lachâtre suscite en premier lieu un étonnement lié au statut de la mémoire collective et, en particulier, celui de la mémoire des œuvres. Comment l’éditeur, le militant, le lexicographe put-il basculer de façon si rapide dans un oubli si profond ? Évoqué ponctuellement dans certains travaux, il restait
inconnu de l’histoire de l’édition ; ses cinq dictionnaires et ses
deux compléments lexicographiques étaient à peu près ignorés des
historiens des dictionnaires ; le militant, actif depuis le temps des socialismes utopiques jusqu’à la grande période de l’anarchie, voyait ses engagements et ses réalisations passés sous silence. À peine se souvenait-on de l’édition française du Livre 1 du Capital. Même l’histoire de la littérature méconnaît le procès des Mystères du peuple d’Eugène Sue alors que le procureur Pinard, qui poursuit ce roman, est resté célèbre pour les procès des Fleurs du mal de Baudelaire et de Madame Bovary de Flaubert, dont les condamnations sont bien peu sévères. De plus, Maurice Lachâtre l’éditeur est ensuite condamné deux fois à la peine maximale comme auteur de dictionnaires de langue. Un tel acharnement aurait pu retenir l’attention.

Pour terminer sur cet aspect mémoriel, il est stupéfiant de constater que la mairie de sa ville de naissance, qui avait débaptisé la rue Maurice Lachâtre sous Vichy, ait, depuis, refusé de réintroduire ce nom dans sa nomenclature des voies malgré la demande d’érudits ; et encore le maire actuel est-il membre du parti socialiste…

Sur le plan de l’histoire de l’édition, Lachâtre utilise des techniques de vente modernes, qui anticipent les procédés de fidélisation contemporains moins dans un souci de profit que de démocratisation de la lecture. Et sur ce point, il est sans doute le meilleur disciple du pédagogue Joseph Jacotot, pionnier de l’émancipation au siècle de l’instruction – que Jacques Rancière a sorti de l’oubli dans Le Maître ignorant. Il cherche également à plusieurs reprises à donner une dimension européenne à son réseau éditorial ; lui-même, en tant qu’auteur d’une Histoire des papes, sera traduit de son vivant en espagnol, en italien et en portugais.

Sur le plan de l’histoire des dictionnaires, il conçoit la lexicographie comme une auxiliaire de l’autodidaxie et de l’émancipation : imagine-t-on que, sous le Second empire, les fascicules de son Dictionnaire universel circulaient sous le manteau en même temps que les pamphlets de Victor Hugo ? Et l’on reste étonné que les historiens de l’anarchie aient méconnu l’ensemble des notices recueillies dans le Dictionnaire-journal et dont l’ensemble forme une sorte d’encyclopédie de l’anarchisme fin de siècle.

Sur le plan de l’histoire du militantisme social, il fut acteur dans plusieurs domaines ; notamment, il créa une « commune-modèle », jamais citée ni étudiée, et une banque basée sur des principes proches de ceux de la Banque du peuple de Proudhon. Enfin, je laisse de côté l’aspect spirite, qui lui vaut d’être connu au Brésil.

Le parcours individuel de Maurice Lachâtre a valeur d’exemple par sa volonté de synthèse, son syncrétisme visant à réunir et concilier les progressismes de son temps : il est fidèle à la fois à Cabet et à Proudhon, il admire Blanqui et édite Marx ; il s’entoure à la fin de sa vie d’anarchistes du courant éducationnel ; mais il est aussi partisan de l’homéopathie, féministe, anticolonialiste. En tant qu’homme privé, sa fidélité à son ami Eugène Sue le conduit à faire rédiger, cinquante ans plus tard, la suite des Mystères du peuple que l’écrivain n’avait pu mener à bien – ce sont Les Mystères du monde qu’il confie à Hector France.

Enfin, il ménagea les intérêts de ses deux familles et veilla à ne léser ni ses filles légitimes, ni sa fille illégitime, avec laquelle il vivait et travaillait.

D.A. : Des contributions attendues lors du colloque consacré à la lexicographie militante concernent, l’une le nationalisme lexicographique québécois, une autre les attitudes de féminisation lexicales. Les enjeux et, surtout, le pouvoir d’une langue « officielle », normée, ainsi que ceux d’un contre-pouvoir assumé par une lexicographie militante sont-ils aussi puissants qu’au dix-neuvième siècle ? Dit autrement : n’est-ce pas aujourd’hui la presse, la télévision, la diffusion massive de produits culturels réputés œcuméniques et métissés qui « norment » la langue, plus que les lexicographes, orthodoxes ou militants ?

F.G. : L’industrialisation des médias culturels a des conséquences sur la « balkanisation » des instances normatives en matière de langue, c’est un fait. Toutefois, les hommes et les femmes qui travaillent dans la presse (ou ce qu’il en reste...), les télévisions, les industries culturelles, s’ils contribuent à « normer » la langue, agissent surtout, à mes yeux, au plan de l’idéologie : ils parviennent à imposer des nouvelles façons de dire qui deviennent des façons de penser ; ce sont eux qui ont appris à nos concitoyens à se dire clients et non usagers de la poste ; ce sont eux qui mêlent islam et islamisme, qui remplacent banlieue par quartier, etc. J’arrête là ; ce serait ouvrir la question du politiquement correct.

Pour ce qui est de la langue proprement dite, ces professionnels restent demandeurs d’outils de référence et le français a fait l’objet de recueils lexicographiques d’une grande qualité, qu’il soient issus de la recherche universitaire (Trésor de la langue française) ou d’excellentes entreprises privées (les éditions Le Robert). Mais pour qu’ils continuent à jouer leur rôle, il faut que les lexicographes soient préservés des groupes de pression qui tentent de redessiner à leur profit les contours de notre héritage lexical et sémantique. Une bonne définition doit résulter de l’application rigoureuse d’une méthodologie et non d’une conférence de consensus.

D.A. : Dans un article passionnant, paru cette année dans les Cahiers de lexicologie, vous évoquez le Dictionnaire-journal que publie Maurice Lachâtre de 1888 à 1899 : ces mises à jour et compléments périodiques de son Nouveau Dictionnaire universel ne sont pas sans évoquer les éditions désormais millésimées du Petit Larousse illustré. Pourtant, quelle différence dans la motivation ! Quel regard portez-vous sur le mercantilisme furieux qui s’est emparé du « produit » lexicographique depuis une vingtaine d’années ? Toute idéologie est-elle pour autant absente dans cet assujettissement du lexique au rythmes et aux modes de la presse plus que de l’édition de savoir ?

F.G. : À vrai dire, je ne suis pas choqué par le « mercantilisme furieux » qui s’est emparé des marchands de dictionnaires. Le marché se porte bien ; c’est une bonne nouvelle qu’on puisse vendre un million de Petit Larousse par an et que des équipes parviennent à maintenir l’intérêt pour leur produit par des artifices. Tant que ceux-ci n’en altèrent pas le contenu. Déplaçons notre regard vers les dictionnaires pour les enfants. Depuis une vingtaine d’années, ce marché a mûri, il s’est segmenté et les grandes maisons d’édition proposent des produits spécifiques et de qualité. C’est un bien. Mais le plus souvent, les enseignants ne connaissent pas leurs caractéristiques, leurs différences, ni même les débats qui opposent les équipes rédactionnelles. Or, il y a des désaccords sur ce que doivent être, par exemple, des définitions pour les enfants ; bien qu’ils soient empiristes, les lexicographes ont des idées, des théories et débattent. Cette évolution a eu lieu pendant ces vingt dernières années.

Quant à l’idéologie, elle tient moins de place car l’objectivité et le consensus règnent en maître. Pour trouver des choix sensibles, il faut se livrer à un examen détaillé : tel dictionnaire pour enfants se distingue des autres en occultant le mot sexualité, tel autre se singularise en enregistrant marxisme. On est loin de l’entre-deux-guerres où le Petit Larousse illustré modifiait la courte notice consacrée à Karl Marx en précisant qu’il était juif, au moment de la montée du nazisme… Mais il est vrai qu’à l’époque certains membres du directoire des éditions Larousse étaient proches de l’extrême-droite. Nous avons de la chance ; nous sommes en 2006 ; nous avons encore Alain Rey. La langue française lui doit beaucoup et il n’est pas soupçonnable de telles sympathies !

 

 

Pierre Bayle (1647-1706), pages manuscrites rédigées en 1689
du Dictionnaire historique et critique (paru en 1697).
© Det Kongelige Bibliotek, 2003.

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Pierre Driout [Visiteur]
Je conseille quant à moi d'utiliser un dictionnaire franco-anglais style Harrap's cela évite de succomber aux modes lexicographiques et surtout idéologiques !
Permalien Jeudi 9 novembre 2006 @ 22:59

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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