blog dominique autie

 

Vendredi 8 décembre 2006

21: 00

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie
blanc_mince

 

27 – Un livre n'a pas d'odeur

Dimension olfactive de la possession délirante

 

 

Pour Jean-Paul D***,
et cet autre
amateur connu de lui.

 

langes_detail

Zoom

 

 

Cestius dit qu'il consacrait, dans les dernières années
de sa vie, tout son argent dans l'achat de vins et de volumes
mais réservait toujours quelques pièces de monnaie
pour faire imbiber des linges intimes à des personnes du voisinage
qu'il s'appliquait sur le nez tandis qu'on tirait de lui
du plaisir avec les doigts.

Pascal Quignard, Albucius, P.O.L., 1990, p. 194.

 

 

Je veux travailler dans l'édition car, toute petite déjà, j'aimais respirer l'odeur de l'encre dans les livres.

Ce furent presque exclusivement des étudiantes qui, à chaque rentrée pendant plus de dix ans, ont formulé par écrit – dans ces termes, toujours, à de minimes variantes près – les raisons qui les poussaient à préparer le BTS édition, où j'enseignais. L'homme – le visiteur, ici en ces murs – se contente d'un lieu commun timide : Ah ! l'odeur des vieux livres…

J'ai connu l'encre fraîche qui se dépose à la spatule dans l'encrier de la presse à épreuves. Elle sent assez précisément, je suppose, ce à quoi se déclarait allergique ma mère, fille de conducteur d'Heidelberg, épouse d'un chef de fabrication qui, certains jours, descendait aux machines et en rapportait le relent – lui reprochait-elle, le soir, quand il s'approchait d'elle pour l'embrasser. Les livres neufs qu'il m'arrive parfois d'acheter sont aseptisés jusqu'au tréfonds du petit fond (jadis nommé blanc de couture, mais l'expression n'est plus de mise). Quant aux volumes que me cèdent les bouquinistes, dans le meilleur des cas, il en émane un goût rance, qui est celui de la moisissure pour peu qu'ils aient connu l'attente de plusieurs marchés aux livres avant que je ne jette sur eux mon dévolu.

L'odeur des livres, en conséquence, semble ressortir à l'étude hautement problématique et complexe des phéromones.

*

Michel Tournier a publié, il y a plus de trente ans, un monologue intitulé Le Fétichiste [1], qui ne serait qu'un exercice assez servile de psychopathologie appliquée s'il ne recelait cette trouvaille : son cas clinique, banalement entiché de lingeries aguichantes, est caissier dans une banque et découvre, par hasard, les délices de ce qu'il nomme les billets couvés : ceux qu'il retire d'un portefeuille qui a passé plusieurs heures dans la poche revolver d'un pantalon d'homme ou couvés dans la moiteur de l'aisselle, comme des œufs dans un nid au printemps [2], s'il est allé soustraire le porte-monnaie dans la poche intérieure du veston. Tournier – qui a lu Clérambault, comme il a épluché René Zazzo pour écrire Les Météores – fait de son fétichiste un cleptomane. Non par appât du gain, mais par passion des liasses tièdes.

[Posons l'hypothèse suivante : un libraire d'ancien qui connaît mes goûts m'indique qu'il disposera, tel jour, à telle heure, de l'exemplaire d'un titre qu'il sait convoité par moi de longue date, dans son édition d'origine, dont un de ses clients souhaite se défaire. À l'heure dite, je me présente dans l'officine. L'ancien propriétaire sort d'ici, me dit le libraire, en me tendant le livre. Il n'est pas découpé. Devant mon interlocuteur, dont les traits se figent, je plonge le visage entre deux cahiers du volume entrouvert et je respire longuement l’androsténone de l'homme que j'ai peut-être croisé à quelques pas de là, il y a un instant.]

*

Tout reste peut-être à écrire sur le livre de seconde main. Sur la passe que constitue peu ou prou sa cession. Sur les raisons qui contraignent certains à le vêtir de cristal, afin que crisse cette soie rapportée (l'abomination du corps nu – du corps – dans le petit et le grand fétichismes décrits par Clérambault). Sur la possession, dans le cas d'un objet qui n'est pas manufacturé pour lui-même, mais comme sauf-conduit de la pensée, de l'immatérialité de l'âme.

*

Vieillissant il disait : « J'ai éprouvé ce que le caractère des femmes a de plus douloureux et présente d'incompréhensible. Je les ai plaintes et je me suis éloigné d'elles. Mais l'odeur de leurs parties intimes m'emplit de nostalgie à chaque fois que l'idée m'en revient à l'esprit. Même les parties de Spuria sentaient bon. Je ne m'approche plus de ces grands corps mous et récriminants à moins de dix pas. Mais j'achète du linge macéré [3]. »

 

 

À suivre.

 

[1] Michel Tournier, Le Fétichiste (Un acte pour un homme seul), supplément au n° 190 de La Quinzaine littéraire, 48 p, 1974.
[2] Op. cit, p. 35.
[3] Pascal Quignard, Albucius, op. cit., p. 195.

 

Langes de la passion, Éditions L'Éther vague / Patrice Thierry, 1995. Exemplaire relié par Paul-Émile Autié.

 

 

puce_grise

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley 23 – Promenade aux puces
24 – De quelques ennemis du livre 24 bis – Les marginalia de l'ogre
25 – Risques et périls – Sur l'exercice du métier d'éditeur
26 – La symétrie est l'ennemie de l'œil (et peut-être de l'âme)

 

 

……………puce_grise
N O U V E A U : L'agenda / bloc-notesCliquez ici.

 

index_garamond

Commentaires:

Commentaire de: sylvie [Visiteur] · http://detoutderien.over-blog.com
...

l'odeur du papier
de l'encre et des crayons
des livres qu'on emporte
partout
avec soi
comme des trésors
qui s'endorment avec nous
après avoir tant fatigué nos yeux

tous ces mots dessinés
qui nous transportent
nous remplissent
sans lesquels comment vivre

... au plaisir cher Monsieur Autié ...



Permalien Samedi 9 décembre 2006 @ 11:43
Commentaire de: Près de la porte [Visiteur]
"Près de la porte, le linge ébouillanté macère le bois du baquet. Contre l'éxiguïté de la lumière dans la courette, la vieille femme appareillait des nefs et des absides, des transepts de draps, des archivoltes de cretonne et de serge. Ces matins-là, la silhouette noirâtre de la tante prenait des proportions de Titan ; il n'était plus permis d'aller jouer au robinet de fonte et l'architecte alors en imposait. C'était sa seule grâce - un ghetto de pouvoir sorcier, solaire, primitif, enchâssé dans une âme mercenaire. Au point qu'elle attribua au travail de la tante, négociant ses façades de taies et de nappes détrempées, l'odeur suave du péché. Elle en guettait le flagrant délit, chaque lundi de grande lessive."
Dominique Autié, Blessures exquises, p. 140.
Permalien Samedi 9 décembre 2006 @ 12:43
Commentaire de: Claude [Visiteur]
Mais de quel livre parlez vous Dominique ? Il y en a tant, et de toutes sortes.

Le livre que je préfère est celui de la pierre où se fossilise la calligraphie de l'Être qu'elle a pétrifié.
Il me raconte le souffre, l'odeur calcaire, sa chair se délite sur le rebord de mes lèvres déposant la craie qui se dissous à l'humidité. Je le caresse de mes doigts par mouvements circulaires afin de dégager la forme et la posséder, me l'approprier de façon intemporelle.
Son arôme ne m'est pas inconnu, il m'attire, m'inspire.
Je pourrais vous parler des visages sur lesquels on peut lire et qui se parcheminent au fil du temps par l'endurance à affronter le "sel" de la vie à la fois souffrance et joie. A livre ouvert.

Si vous parlez de livres tel qu'on les entend ici sous forme papier, j'ai là un exemplaire de l'ouvrage de Jacques Brel illustré par Steinlen de la collection Poètes et Troubadours comprenant 110 lithographies originales, textes composés à la main par Pierre Jean Mathan sur grand Velin d'Arches,exemplaire numéroté. Je le l’effleurement de ma main et le frôle pareillement à un bijou, un trésor. Il est ma possession, si j'ouvre les pages l'effluve qui s'en dégage est le mien en osmose à l'encre du texte et des illustrations manuelles sur papier d'arches. Disposé face à moi dans le bureau, rituel du regard et de la séduction à l'invitation de pénétrer au voyage, entre texte et le vélin dans une séance d'effeuillage.
Effeuillage de la pensée purifiée, en attente, désirante, effeuillage des pages, qui s'offrent à la vitesse de mon envie.
Lorsque vous sortirez celui dont je parle de sa robe de cristal sauf conduit de la pensée, ne le faites jamais par obligation mais par désir et laissez vous enivrer de la description et de l'odeur non pas des pages mais du sens pour en sentir l'essence.
Ce que les femmes en pense (vos étudiantes), c'est qu'il s'agit bien là d'une véritable histoire d'Amour et d'érotisme où tous les sens du désir sont en éveil au travers du sacré et du mystique.
Phéromone ou pas, il n'y a que l’odeur de la moisissure saprophyte ou de la pourriture,qui incline à l' horreur, le livre à ce compte se décompose et suit déjà la forme du recyclage. Il nous échappe et se meure comme toutes les choses et ce n'est plus qu'une question de temps.

Permalien Samedi 9 décembre 2006 @ 23:24
Commentaire de: Benjamin Malaussène [Visiteur] · http://lambertsaintpaul.hautetfort.com/
La reine Zabo, serait forçément d'accord avec vous, cher Dominique.

Permalien Dimanche 10 décembre 2006 @ 21:31

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
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