L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie

Pascal Quignard, Albucius, P.O.L., 1990, p. 194.
Je veux travailler dans l'édition car, toute petite déjà, j'aimais respirer l'odeur de l'encre dans les livres.
Ce furent presque exclusivement des étudiantes qui, à chaque rentrée pendant plus de dix ans, ont formulé par écrit – dans ces termes, toujours, à de minimes variantes près – les raisons qui les poussaient à préparer le BTS édition, où j'enseignais. L'homme – le visiteur, ici en ces murs – se contente d'un lieu commun timide : Ah ! l'odeur des vieux livres…
J'ai connu l'encre fraîche qui se dépose à la spatule dans l'encrier de la presse à épreuves. Elle sent assez précisément, je suppose, ce à quoi se déclarait allergique ma mère, fille de conducteur d'Heidelberg, épouse d'un chef de fabrication qui, certains jours, descendait aux machines et en rapportait le relent – lui reprochait-elle, le soir, quand il s'approchait d'elle pour l'embrasser. Les livres neufs qu'il m'arrive parfois d'acheter sont aseptisés jusqu'au tréfonds du petit fond (jadis nommé blanc de couture, mais l'expression n'est plus de mise). Quant aux volumes que me cèdent les bouquinistes, dans le meilleur des cas, il en émane un goût rance, qui est celui de la moisissure pour peu qu'ils aient connu l'attente de plusieurs marchés aux livres avant que je ne jette sur eux mon dévolu.
L'odeur des livres, en conséquence, semble ressortir à l'étude hautement problématique et complexe des phéromones.
Michel Tournier a publié, il y a plus de trente ans, un monologue intitulé Le Fétichiste [1], qui ne serait qu'un exercice assez servile de psychopathologie appliquée s'il ne recelait cette trouvaille : son cas clinique, banalement entiché de lingeries aguichantes, est caissier dans une banque et découvre, par hasard, les délices de ce qu'il nomme les billets couvés : ceux qu'il retire d'un portefeuille qui a passé plusieurs heures dans la poche revolver d'un pantalon d'homme ou couvés dans la moiteur de l'aisselle, comme des œufs dans un nid au printemps [2], s'il est allé soustraire le porte-monnaie dans la poche intérieure du veston. Tournier – qui a lu Clérambault, comme il a épluché René Zazzo pour écrire Les Météores – fait de son fétichiste un cleptomane. Non par appât du gain, mais par passion des liasses tièdes.
[Posons l'hypothèse suivante : un libraire d'ancien qui connaît mes goûts m'indique qu'il disposera, tel jour, à telle heure, de l'exemplaire d'un titre qu'il sait convoité par moi de longue date, dans son édition d'origine, dont un de ses clients souhaite se défaire. À l'heure dite, je me présente dans l'officine. L'ancien propriétaire sort d'ici, me dit le libraire, en me tendant le livre. Il n'est pas découpé. Devant mon interlocuteur, dont les traits se figent, je plonge le visage entre deux cahiers du volume entrouvert et je respire longuement l’androsténone de l'homme que j'ai peut-être croisé à quelques pas de là, il y a un instant.]
Tout reste peut-être à écrire sur le livre de seconde main. Sur la passe que constitue peu ou prou sa cession. Sur les raisons qui contraignent certains à le vêtir de cristal, afin que crisse cette soie rapportée (l'abomination du corps nu – du corps – dans le petit et le grand fétichismes décrits par Clérambault). Sur la possession, dans le cas d'un objet qui n'est pas manufacturé pour lui-même, mais comme sauf-conduit de la pensée, de l'immatérialité de l'âme.
Vieillissant il disait : « J'ai éprouvé ce que le caractère des femmes a de plus douloureux et présente d'incompréhensible. Je les ai plaintes et je me suis éloigné d'elles. Mais l'odeur de leurs parties intimes m'emplit de nostalgie à chaque fois que l'idée m'en revient à l'esprit. Même les parties de Spuria sentaient bon. Je ne m'approche plus de ces grands corps mous et récriminants à moins de dix pas. Mais j'achète du linge macéré [3]. »
[1] Michel Tournier, Le Fétichiste (Un acte pour un homme seul), supplément au n° 190 de La Quinzaine littéraire, 48 p, 1974.
[2] Op. cit, p. 35.
[3] Pascal Quignard, Albucius, op. cit., p. 195.
Langes de la passion, Éditions L'Éther vague / Patrice Thierry, 1995. Exemplaire relié par Paul-Émile Autié.
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Dominique Autié
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