When I hold you in my arms / And I feel my finger on your trigger / I know no one can do me no harm / Because happiness is a warm gun / Yes it is.
Il ne s'agissait pas de quelque spectacle de rue, ni d'une improvisation, ni d'un bœuf. Mais bien d'une prestation qui leur avait été commandée, à laquelle ils ont travaillé pendant plusieurs semaines, qu'ils ont répétée sur place. Il leur était demandé, en quelque sorte, de présenter les lieux à la communauté professionnelle qui va les faire vivre afin de les rendre accueillants au public – auquel ils s'ouvriront dans peu de mois. Un intérieur immense, complexe, encore vierge de tout aménagement, ou presque. Une sorte d'étonnante dédicace, en ces temps profanés, voulue par celui qui a la charge de ce qui n'est désormais plus un chantier, ni encore le musée qui a inspiré l'architecture que voici.
La troupe a conçu tout un itinéraire, balisé de musique, de mots, de corps évaluant l'espace, le dépliant, le déroulant sous les pas de ceux qui s'avançaient à leur suite – qui, pour certains le découvraient.
Dès la première station, ils étaient là. Non prévus, non conviés dans la chorégraphie, mais évidents, auto-érigés, opaques et denses de la seule nécessité de leur autofocus, anticipant les évolutions des danseurs, mettant un genou à terre, se courbant, faisant de leur corps pro(s)thétique des courbes, des plis et des nœuds plus hiératiques que n'en auraient fait eux-mêmes des hiérophantes. Deux appareils photographiques numériques de gros calibre, l'un avec flash, et une caméra d'épaule – parabellum et lance-roquette. Les trois servants ont assuré le tir, à bout touchant parfois, en contre-plongée, en travelling compensé. Ils ont coïté avec les danseurs, plongé le zoom dans le pavillon du saxophone bariton, flashé les pieds, les mains, la bouche, les oreilles de qui déclamait. Ils réglaient entre eux trois l'évolution de leurs objectifs et n'abandonnaient la scène qu'une fois la performance terminée, se portant au-devant de la suivante, ouvrant le cortège, maîtres de cérémonie, hôtes et chefs du protocole.
Personne n'a songé à les congédier, les artistes sont restés tendus sur leur jeu, agrippés à leur partition. Ma rage froide n'a suscité qu'un sourire poli auprès des assistants à qui j'ai eu l'imprudence d'en confier le motif.
Ces gens d'image n'auraient pas compris qu'on émette le moindre doute sur leur légitimité à occulter au public la scène qu'ils mitraillaient. Tant cette image du réel qu'ils produisent est aujourd'hui notre seule réalité œcuménique, notre visible politiquement, esthétiquement, spirituellement correcte. Ce sont leurs clichés qui nous donneront la clé de lecture des corps qui évoluaient devant nous. Jusqu'à ce qu'ils affichent en temps réel les centaines de plans mémorisés provisoirement dans la carte à puce de leur Nikon, nous n'aurons rien vu, rien entendu, notre corps n'aura pas eu d'existence, hic et nunc, dans la proximité des corps qui venaient à notre rencontre.
Bras armé du journaliste, le photographe est partout en son royaume, il peut piétiner, polluer, conchier le monde qui l'entoure, celui-ci ne saurait prétendre exister tant qu'il ne l'a pas accouché de ses pixels. Il est le maître du monde. Il est Dieu, son regard nous surplombe de cette certitude muette quand, exténué par l'effort de création, il baisse la garde – rapporte sous la ceinture l'énorme bite du zoom, avec la rondeur m'as-tu-vu des burnes, héritée de l'ancien magasin à film et du moteur qui permettaient aux correspondants de guerre d'immortaliser en quinze images par seconde la chute d'un hélico descendu par les Viêts, plus sûrement que ne l'aurait fait leur collègue cameraman.
On sait qu'aujourd'hui cette technologie peut tenir dans un dispositif moins volumineux que mon paquet de cigarillos. Mais Dieu est couillu, Il entend que ça se sache, qu'il soit dit que notre âme est suspendue à l'extrémité de Son gland. La noire silhouette – profilée comme un 6,35 – du D2Xs reflex à capteur CMOS de 12,4 millions de pixels avec lequel Il consent à nous identifier est la première image qu'Il nous inculque d'un réel dont nous avons eu la folie de nous déprendre.

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Dominique Autié
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