blog dominique autie

 

Lundi 18 décembre 2006

05: 16

 

Happiness is a Warm Gun

Courts manuels portatifs de survie
en milieux hostiles – 23

 

warm_gunWhen I hold you in my arms / And I feel my finger on your trigger / I know no one can do me no harm / Because happiness is a warm gun / Yes it is.
Lennon-McCartney, 1968.

 

Pour Jean-Claude Bastos,
les musiciens, les danseurs et les comédiens de Gare aux Artistes.

 

 

 

Il ne s'agissait pas de quelque spectacle de rue, ni d'une improvisation, ni d'un bœuf. Mais bien d'une prestation qui leur avait été commandée, à laquelle ils ont travaillé pendant plusieurs semaines, qu'ils ont répétée sur place. Il leur était demandé, en quelque sorte, de présenter les lieux à la communauté professionnelle qui va les faire vivre afin de les rendre accueillants au public – auquel ils s'ouvriront dans peu de mois. Un intérieur immense, complexe, encore vierge de tout aménagement, ou presque. Une sorte d'étonnante dédicace, en ces temps profanés, voulue par celui qui a la charge de ce qui n'est désormais plus un chantier, ni encore le musée qui a inspiré l'architecture que voici.

La troupe a conçu tout un itinéraire, balisé de musique, de mots, de corps évaluant l'espace, le dépliant, le déroulant sous les pas de ceux qui s'avançaient à leur suite – qui, pour certains le découvraient.

Dès la première station, ils étaient là. Non prévus, non conviés dans la chorégraphie, mais évidents, auto-érigés, opaques et denses de la seule nécessité de leur autofocus, anticipant les évolutions des danseurs, mettant un genou à terre, se courbant, faisant de leur corps pro(s)thétique des courbes, des plis et des nœuds plus hiératiques que n'en auraient fait eux-mêmes des hiérophantes. Deux appareils photographiques numériques de gros calibre, l'un avec flash, et une caméra d'épaule – parabellum et lance-roquette. Les trois servants ont assuré le tir, à bout touchant parfois, en contre-plongée, en travelling compensé. Ils ont coïté avec les danseurs, plongé le zoom dans le pavillon du saxophone bariton, flashé les pieds, les mains, la bouche, les oreilles de qui déclamait. Ils réglaient entre eux trois l'évolution de leurs objectifs et n'abandonnaient la scène qu'une fois la performance terminée, se portant au-devant de la suivante, ouvrant le cortège, maîtres de cérémonie, hôtes et chefs du protocole.

Personne n'a songé à les congédier, les artistes sont restés tendus sur leur jeu, agrippés à leur partition. Ma rage froide n'a suscité qu'un sourire poli auprès des assistants à qui j'ai eu l'imprudence d'en confier le motif.

dieu

Ces gens d'image n'auraient pas compris qu'on émette le moindre doute sur leur légitimité à occulter au public la scène qu'ils mitraillaient. Tant cette image du réel qu'ils produisent est aujourd'hui notre seule réalité œcuménique, notre visible politiquement, esthétiquement, spirituellement correcte. Ce sont leurs clichés qui nous donneront la clé de lecture des corps qui évoluaient devant nous. Jusqu'à ce qu'ils affichent en temps réel les centaines de plans mémorisés provisoirement dans la carte à puce de leur Nikon, nous n'aurons rien vu, rien entendu, notre corps n'aura pas eu d'existence, hic et nunc, dans la proximité des corps qui venaient à notre rencontre.

Bras armé du journaliste, le photographe est partout en son royaume, il peut piétiner, polluer, conchier le monde qui l'entoure, celui-ci ne saurait prétendre exister tant qu'il ne l'a pas accouché de ses pixels. Il est le maître du monde. Il est Dieu, son regard nous surplombe de cette certitude muette quand, exténué par l'effort de création, il baisse la garde – rapporte sous la ceinture l'énorme bite du zoom, avec la rondeur m'as-tu-vu des burnes, héritée de l'ancien magasin à film et du moteur qui permettaient aux correspondants de guerre d'immortaliser en quinze images par seconde la chute d'un hélico descendu par les Viêts, plus sûrement que ne l'aurait fait leur collègue cameraman.

On sait qu'aujourd'hui cette technologie peut tenir dans un dispositif moins volumineux que mon paquet de cigarillos. Mais Dieu est couillu, Il entend que ça se sache, qu'il soit dit que notre âme est suspendue à l'extrémité de Son gland. La noire silhouette – profilée comme un 6,35 – du D2Xs reflex à capteur CMOS de 12,4 millions de pixels avec lequel Il consent à nous identifier est la première image qu'Il nous inculque d'un réel dont nous avons eu la folie de nous déprendre.

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: P.D [Visiteur]
Et en plus ils n'ont même pas besoin de mettre de capote ...
Permalien Lundi 18 décembre 2006 @ 13:00
Commentaire de: Ni-kon Ni-soumis [Visiteur] · http://www.rsf.org/article.php3?id_article=17913
Vous auriez pu limiter votre énervement à ces photographes en particulier qui ont gâché le spectacle. Cette généralité sur les photographes est au moins aussi exaspérante que l'agacement tout légitime qu'a pu être le votre lors de cette scène. Photographier, c'est "écrire avec la lumière" et nombreux sont les grands photographes à avoir écrit de très belles pages que nos yeux n'auront pu voir. Ils sont nos yeux ailleurs, là où nous n'irons jamais, autant qu'ils nous dévoilent ce que nous croisons tous les jours sans ne rien voir vraiment. Cet amalgame, qui plus est vulgaire, à tous les considérer comme des gens stupides est aussi crétin que de s'allonger dans une rue au milieu d'un spectacle de danse.
Permalien Lundi 18 décembre 2006 @ 13:41
Commentaire de: admin [Membre]
Cher Monsieur, Je ne pense pas avoir accusé votre profession de stupidité.
Je n’ai en aucun cas procédé à un amalgame entre la photographie, en tant qu’art, et l’activité très spécifique qui consiste, pour un professionnel de la photographie, à couvrir un événement (l’expression est d’usage, ce n’est pas de mon fait qu’elle renvoie à la notion de fécondation : de sorte que, stricto sensu, le photographe de presse accouche pour nous le réel en couvrant ce à quoi nous ne participons pas).
Avec mes sentiments les plus respectueux. Dominique Autié.
(Vous m'écrivez depuis une adresse Internet fantaisiste mais vous vous mettez sous la bannière du site de Reporters sans Frontières. Je suppose que cet anonymat ressortit à votre liberté d'exercer votre métier et de venir, sur ce site, comme vos confrères, au centre de la scène sans que personne ait à y redire.)
Permalien Lundi 18 décembre 2006 @ 13:53
Commentaire de: cheval blanc [Visiteur] · http://outremerchevalblanc.hautetfort.com
vécu, survécu, de la scène par bibi...le printemps dernier dans une salle parisienne fameuse, pour l'ouverture d'un genre de festival, un rang de ces spécimens à lorgnettes noires et longues est venu s'ammasser au bord de la scène qui m'était confié un instant, au point qu'ils en devenaient l'attraction, et moi pov bibi la bande son un poil interloqué j'ai cru un instant que le vent de la hype parisienne me lovait, que nenni pour sur, et toujours de la gauche à la droite, de jésus à christ, mes bons fotopéniblus sont restés tout le long de mon concert, empêchant intimidant les curieux de s'approcher, de mon petit coin de lumière intime...(je fais court)inutile de vous dire qu'aucun de ces malotrusduculs ne c'est présenté àprès coup, pour je ne sais pas moi me proposé des clichés par exemple ! ah si un qui manque de chance pour lui devait écrire l'article ce coup ci,il a fait trois fautes graves de sens à mon nom et au reste, pute borgne la prochaine fois j'crache du feu

votre note m'aura bien fait rire, merci !

bien à vous
Permalien Mardi 19 décembre 2006 @ 00:49
Commentaire de: Olivier Bruley [Visiteur] · http://oliviermb.hautetfort.com/
Je me fais souvent cette réflexion qu’avec l’avènement d’Internet les hommes ont trouvé un moyen pratique et rapide de donner libre cours au penchant qu’ils semblent avoir presque tous pour la rédaction de lettres anonymes. L’immense majorité des articles qu’on lit dans les blogues, des commentaires qui suivent ou des interventions dans les forums sont de ces sortes de lettres : non signées ou signées de faux noms. Les internautes, en s’affublant de pseudonymes souvent ridicules ou en ne se présentant que sous leur prénom deviennent tous, de fait, des espèces de corbeaux. Imaginez-vous, par exemple, que sur le site de pédés que je fréquente, où l’on n’a pas intérêt à manifester ne serait-ce que la plus petite réticence contre la bizarrement nommée Gay Pride, Fierté homosexuelle, sous peine d’ostracisme, pas un des membres ne veut se montrer sous sa véritable et complète identité. On préfère se faire appeler Zaza ou Kevin. Drôle de fierté, tout de même. Et si par hasard on fait remarquer qu’il est paradoxal d’être anonyme et fier, alors on se fait accuser, soi, de tirer vanité de son nom (à consonance française, ce qui peut être suspect), qu’on a tort de ne pas cacher, comme le voudrait le bon (et néanmoins fort mauvais) usage sur la toile. On en voit même qui signent anonymement des pétitions !
Permalien Mardi 19 décembre 2006 @ 00:52
Commentaire de: Pierre Mestre [Visiteur] · http://www.afleurdenet.com/journalextime
Quelle déception de trouver un billet aussi simpliste, démagogue et diffamatoire sur ce blog que je trouve par ailleurs de bonne tenue.
Photographe amateur, travaillant dans la "communication" et plus précisément sur Internet, je suis toujours fasciné par mes "collègues " (car le propriétaire de ce site fait manifestement partie de la grande famille des "communicants")qui poussent des cris d'orfraies quand ils sont éclaboussés par les dommages collatéraux de leur domaine d'activité.
Diable, vous fûtes dérangé par ceux qui étaient chargé d'immortaliser l'évènement. Mais à qui s'adressait donc la manifestation ? Aux seules personnes conviées (alors pourquoi faire appel à des photographes) ou était-ce bien un acte fort de médiation ? Dans ce cas comment songer à se plaindre de la présence de ceux qui, dument mandatés et agissant dans un cadre totalement professionnel, essayaient de faire au mieux leur travail et de vous mettre au passage le mieux en valeur sur leur cliché.
La présence des photographes et le plein exercice de leur activité, aussi gênante soit elle pour les heureux spectateurs privilégiés que vous étiez, semble donc à mes yeux au moins autant justifiée que la vôtre en ces lieux.
D'ailleurs, je ne suis pas certain que les artistes aient été si mécontents d'être photographiés : leur métier est précisément la représentation.

Enfin, vos propos réellement offensants qui font l'amalgame entre photographes professionnels (qui on donc besoin d'un matériel adéquat pour faire autre chose que de l'image) et simples mitrailleurs sont donc aussi ridicules que si je faisais un parallèle entre ceux qui travaillent aujourd'hui sur Internet et la horde de ceux qui tentent d'attraper ce train médiatique en marche, parasitant à coups de poncifs et d'auto proclamation un média qui a bien du mal à se structurer.
Pour finir, un appareil photo, même massif, ne me semble pas être un appendice beaucoup plus phallique qu'un stylo plume de marque , et leur capacité de nuisance me semble tout à fait comparable.

PS : je signe ce billet sans aucun scrupule, mais là encore le commentaire d'Olivier Bruley me laisse songeur... Le pseudonyme est une pratique inhérente à Internet et à ses usages. En dénoncer l'usage revient à critiquer le virtuel d'être virtuel...
Permalien Vendredi 22 décembre 2006 @ 10:30
Commentaire de: admin [Membre]
Édifiant, non ? J'ai abordé un sujet interdit, taboué – au sens religieux du terme – par décret d'une caste qui se connaît tout pouvoir. La nouvelle cléricature de l'image avec, en prime, une petite haine épidermique des mots…
(Quille à la vanille ! Gars en chocolat !)
Dominique Autié.

[Je prie instamment le visiteur de passage de vérifier qu'une page sur deux de ce site constitue un hommage émerveillé à l'image – partie intégrante, indissociable de l'écrit – et, plus qu'à son tour, à la photographie et aux photographes !]
Permalien Samedi 23 décembre 2006 @ 10:39
Commentaire de: Francis Duranthon [Visiteur]
Dès avant la première station, ils étaient là. Tous là. Eux n’étaient pas dans la confidence… Prévus, non conviés mais convoqués dans leur futurs espaces de travail, troupe hétéroclite de métiers différents formant une communauté professionnelle, se demandant ce qui allait se passer. Surpris, décontenancés, interloqués puis fascinés, ils se sont petit à petit laissés prendre au jeu subtil des artistes. Bercés par les notes de musique qui sillonnaient entre les côtes de la baleine, leur regard courant d’un danseur à l’autre, des danseurs aux musiciens, emportés par la magie des mots des comédiens, ils ont cheminé d’un espace au suivant en frémissant à l’idée de la surprise qui allait arriver.
Ils étaient au travail ; vous, averti, vous étiez au spectacle. Parmi les rustres que vous dénoncez, il y avait lui, le trutatologue. Ses collègues ne l’ont pas vu. Pour eux, il était aussi transparent que ce qu’il vous apparaissait incongru. Il fait partie de leur décor, de leur monde habituel. Ils n’ont eu d’yeux que pour l’extraordinaire performance des interprètes. La puissance évocatrice des chorégraphies, le choix des textes, le dépouillement volontaire des partitions ont su faire voler en éclats la paroi de verre que franchira dorénavant leurs publics, ceux pour qui ils s’investissent pleinement depuis plusieurs années, avec vous. Ils ont oublié l’espace d’un instant où ils se trouvaient. Lui oeuvrait pour vous, pour eux, ses collègues présents et à venir, sur commande lui aussi, cherchant à fixer ces instants éphémères du mieux possible pour alimenter demain le travail de mémoire, dont je sais par ailleurs qu’il vous est cher.
Si votre révolte est légitime dans une société où les dictats de l’image et de ceux qui la font (que ce soit au sens propre ou métaphorique du terme) sont omniprésents, l’exemple que vous avez choisi de traiter de votre plume vengeresse stigmatise inutilement un membre d’une communauté professionnelle à laquelle vous revendiquez une forme d’appartenance. Quelques mots, à ce moment là, auraient certainement suffi…
Permalien Mercredi 27 décembre 2006 @ 01:03

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Quand le labeur
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vous tendent un seul
et même miroir
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à créer votre blog :
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