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xDe choses esmerveillables
…………………………………II
Les éléphants de Pline
«
Chaque animal a son adresse particulière, qui est merveilleuse, et dont voici un exemple. Le serpent a de la peine à se hausser jusqu'à l'éléphant : aussi épie-t-il la route que se frayent les éléphants pour aller paître, et il se jette sur l'un d'eux du haut d'un arbre. L'autre sait qu'il ne peut livrer qu'une lutte inégale contre cette étreinte ; aussi cherche-t-il à broyer son adversaire contre des arbres ou des rochers. Le dragon s'en méfie, et il commence par entraver avec sa queue la marche de l'éléphant. Celui-ci défait les nœuds avec sa trompe. Mais le dragon lui enfonce sa tête dans les narines, et du même coup lui ferme la respiration, et le blesse dans ses parties les plus vulnérables. Quand il se trouve surpris en chemin, le serpent se dresse contre son adversaire et vise surtout les yeux ; de là vient qu'on trouve souvent des éléphants aveugles, consumés par la faim et le chagrin. Quelle raison apporter d'une telle inimitié, sinon que la nature se compose pour elle-même le spectacle de ces duels ?
Les éléphants ne connaissent pas l'adultère, et ne se livrent pas pour les femelles de ces combats mortels chez les autres animaux : non qu'ils ignorent la puissance de l'amour, car on cite un éléphant qui fut amoureux d'une marchande de couronnes ; et ne croyez pas qu'il l'eût choisie au hasard : elle était la favorite du célèbre grammairien Aristophane. Un autre fut épris de Ménandre, jeune Syracusain qui servait dans l'armée de Ptolémée, et, quand il ne le voyait pas, il manifestait son regret en refusant de manger. Juba raconte qu'une parfumeuse fut aussi aimée par l'un d'eux. Tous donnèrent des preuves de leur affection : joie à la vue de la personne aimée, caresses naïves, pièces de monnaie qu'on leur avait données, mises en réserve et répandues dans le giron de leurs amours.
»
En ouverture de la page :
Le Livre des conquestes et faits d'Alexandre le Grand,
manuscrit fr. 9342, Bibliothèque nationale de France. Planche XV (fol. 135).
Reproduite dans le Conquérant de l'Absolu, Alexandre Le Grand – La vie légendaire, traduite du grec, présentée et commentée par Jacques Lacarrière, avec une étude de Christiane Raynaud sur les enluminures du manuscrit fr. 9342 de la Bibliothèque nationale [de France], éditions du Félin, 1993.
Le Voyage en Inde d'Alexandre le Grand, textes d'Arrien traduits et commentés par Pascal Charvet et Fabrizia Baldissera, Nil Éditions, 2002.
…Pour cette rubrique, la vignette du renvoi à l'Index
est choisie parmi les gravures
du Prodigiorum ac ostentorum chronicon de Lycosthenes.


On sait que les tissus ne meurent que peu à peu après le dernier soupir ; pendant plus ou moins longtemps, les muscles et les nerfs réagissent encore aux excitations électriques et même mécaniques ; nous verrons que cela n'a pas été inutile. Somme toute, mes expériences ont porté, étant faites aussitôt après l'amputation du bras, sur des mains réellement vivantes, mis à part la circulation du sang [1].





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Durant l'entre-deux-guerres, Pierre Barbet (1884-1961) fut chirurgien à l'hôpital Saint-Joseph de Paris. Il est au nombre des médecins que les clichés photographiques pris du Suaire de Turin – par Secondo Pia en 1898, par le commandeur Enrie durant l'ostension de 1931 [figure 1] – ont, intimement, mis à la question. La plupart avaient (ont) la foi, ce que je tiens pour un point sans incidence sur leur légitimité, dans l'inachevable débat sur le Linge : qu'un scientifique (ce fut, en 1902, le cas de Delage) mette en avant son athéisme comme caution de sa bonne foi à défendre l'authenticité du Saint Suaire sonne comme une argutie un peu pitoyable. Toujours, les médecins m'ont paru les plus crédibles devant le cas clinique de l'homme du Suaire. C'est leur métier de l'être. En raison de la foi ardente dont il témoigne, Pierre Barbet n'est pas le moins attachant.
Les deux clichés, de face et de profil, qu'il reproduit dans le cahier iconographique de sa Passion de Jésus-Christ selon le chirurgien ont été réalisés dans les années 1930, dans les sous-sols de Saint-Joseph. En son temps, l'ouvrage obtint l'imprimatur et le nihil obstat. Sa treizième édition date de 2005. Elle est disponible au catalogue de l'éditeur religieux Médiaspaul.
Au bras qu'il venait d'amputer, Pierre Barbet suspendait un poids d'une quarantaine de kilos, non sans avoir rappelé, dans le récit qu'il rédige de l'expérience [2], la formule mathématique qui permet de calculer la décompositions d'un poids en deux forces symétriques obliques. L'enjeu était d'étayer la thèse selon laquelle les clous des mains n'avaient pas été plantés dans la paume, mais dans le poignet. L'angulation des bras comptait pour l'autre thèse que défendait Pierre Barbet, la mort par asphyxie. Dans les décennies qui suivirent, un médecin américain, Frederick T. Zugibe, a reprendra cette question, vérifiera la pertinence des calculs établis par Pierre Barbet. Au regard de la clinique, l'affaire paraît entendue de longue date. Pourtant, on y revient. On rejoue cette scène, sans relâche [figure 2].
La crucifiction du cadavre marque, dans le livre de Pierre Barbet, l'entrée en scène d'un autre protagoniste, lui aussi médecin, lui aussi croyant, mais également sculpteur : Charles Villandre. Barbet précise que son collègue et ami avait déjà modelé son crucifix, conforme aux données anatomiques fournies par le Suaire et vérifiées par les expériences de Pierre Barbet, quand tous deux se retrouvèrent dans les sous-sols de Saint-Joseph. Barbet cloue. Villandre cliche [figure 3].
On doit à Charles Villandre une médaille à l'effigie d'Anatole France, frappée dans ces mêmes années [figure 4]. Autant que son collègue, la physionomie de l'homme du Suaire le hante.
Il n'y avait ce jour-là que des cadavres de femmes et j'ai choisi la moins vilaine. Son poids léger ne me gênait pas : il ne s'agissait pas d'une épreuve de résistance, déjà faite sur des bras vivants, mais d'une simple vérification d'angulation [3]. Si la photographie de la crucifiée de Saint-Joseph est une chimère – le produit improbable du croisement de la foi et de la science –, rien ne singularise, au premier regard, le crucifix de Charles Villandre parmi l'imposante production sulpicienne de l'époque dont, aujourd'hui encore, le commerce reste prospère [figure 5]. Pas plus qu'il ne rivalise avec les grandes œuvres statuaires ou picturales de l'art occidental. Ni le sculpteur, ni l'anatomiste n'auront acquis de postérité dans leur discipline qui ne soit liée, directement ou indirectement, à l'homme du Suaire.
Sans doute existe-t-il une forme de folie de Dieu qui apparente ceux qu'elle frappe, plus qu'à des intégristes, aux fous littéraires. La photographie de son Golgotha underground me glace, Pierre Barbet me touche (pour ne pas dire qu'il me bouleverse) par la voie saisissante qu'emprunte sa foi, une modalité de l'âme qui appartient désormais au monde ancien. Le fou est en littérature – qui oserait l'exclure ? nier son droit à la différence ? –, et le Palais idéal du facteur Cheval, certains le défendent, est encore de l'art.
[1] Pierre Barbet, La Passion de Jésus-Christ selon le chirurgien, Apostolat des éditions/Éditions Paulines, 1965, p. 147. Première édition : Éditions Dillen & Cie, 1950. La pagination mentionnée ici dans les références (notes et légendes des illustrations) est celle de la huitième édition (décembre 1971).
L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie

L'expérience est familière : un livre me rejoint (ici, En Islam, jardins et mosquées [1], la brève plaquette qui reproduit trois textes de Louis Massignon), et c'est sur un tout autre pan, soudain, de mes lectures qu'ouvre impérieusement un paragraphe – sur quoi l'œil se pose en feuilletant les pages, avant même l'heure d'engager la lecture suivie, linéaire, de ce qu'enchâsse le mince volume.
Isolé dans son contexte d'études islamiques, le propos de Massignon semble réducteur : première grande prose publiée de la langue arabe, le Coran fait de celle-ci une langue de civilisation. Pour accéder à ce statut, l'écrit doit s'affranchir de la poésie et de ses rythmes, qui paralysent la libération de la pensée, captive de la mnémotechnique, ajoute Massignon.
Assertion glaciale du chercheur qui congédie le mystique, l'exécutant virtuose des rythmes intérieurs ? rien ne devrait étonner dans ce parti pris sévère chez une âme écartelée.
Mais il y a cette allusion, en un mot – les mnémotechniques –, à l'une des fonctions fondatrices du poème.
On a débattu à l'envi de ces questions : les rythmes, les rimes de la prière et de l'épopée en vers comme auxiliaire de la mémoire, à des époques où l'homme ne disposait pas de support léger et bon marché pour écrire. C'est, parfois, passer un peu hardiment sous silence la joie profonde et gratuite de la langue dans le chant. Massignon avait-il de l'oreille ? chantait-il juste ? priait-il a bocca chiusa ou pratiquait-il la lecture marmottante des médiévaux ?
Dans son édition des Poèmes mystiques de Hallâj, tout en en marquant allégeance au magistral travail de l'historien, Sami-Ali ne s'est pas fait faute de reprocher à la traduction de Louis Massignon d'avoir transposé un contenu sans en retenir la puissance suggestive [2]. Tant il est vrai que sa lecture, aride s'il en est, ne recourt à aucune des vibrations de la langue d'Occident, ne sollicite aucun code poétique acquis au lecteur français, ne cède à aucune musicalité de la gamme égale… Qui, sauf à cumuler la familiarité de l'un et l'autre des deux traducteurs avec la langue arabe d'Hallâj, les départagera quant à décider de celui qui fut le plus proche de ces textes ? Ce qu'on en déduira prudemment, c'est que la poétique – l'horloge interne, le métabolisme de la langue – de Massignon n'est pas (n'est plus ?) celle qui domine chez l'Occidental de la fin du second millénaire.
Quoi qu'il en soit, le rappel des vertus mnémotechniques de la poésie me fit soudain penser que, pendant deux millénaires, jusqu'au terme de l'époque dite baroque, l'Occident entretint et perfectionna les stratégies du langage iconique réglées par l'art de la mémoire pour l'aider à fixer dans son esprit des textes aux contenus abstraits et linéaires, comme pouvaient l'être une plaidoirie d'avocat, les arguments d'une dispute théologique, un exposé scientifique.
Se dessine une partition, qui validerait l'affirmation de Massignon : la poésie pour mémoriser la formule rituelle, les jeux de la pensée magique ; la prose pour la dialectique et le savoir, relayée par l'ars memorandi qui subvient à la perte des béquilles du ânonnement. L'analyse ne s'encombre pas de subtilités que l'histoire – si ce n'est la linguistique – semblerait suggérer, et Massignon ne recrutera pas de nouveaux lecteurs parmi les adeptes de René Char ; mais, comme toute entreprise taxinomique, le théorème gagne en performance opératoire ce qu'il abdique de finesse dans l'observation.
S'impose dès lors à mon esprit un autre rapprochement : c'est la prose, plus que le poème – qui n'en éprouve nulle nécessité–, qu'honorent la typographie, les grands papiers à marges amples, les blancs tournants comptés selon le nombre d'or, le pli non rogné, le fil qui assemble les cahiers comme la conjonction coud le discours. Le livre, dans sa matérialité nécessaire, est le linge de la pensée discursive – vêtement liturgique, nappe d'un festin de l'esprit, linceul…
[1] Le Nouveau Commerce, 1981.
[2] Sindbad/Actes Sud, 1985, p. 21.
Coran, sourate XIX, Maryam (Marie).
Turquie ?, XIVe siècle ? Papier, 302 f., 34,5 x 24,8 cm. Provient de la collection Schefer ;
acquis par la Bibliothèque nationale en 1899. Bibliothèque nationale de France, département des manuscrits, fonds arabe 6073, f. 148 v°-149.
Sur le site de notre collection à risque d'éditeur « D'Orient et d'Occident », Jean Moncelon et moi-même avions inauguré une rubrique proposant un choix de textes brefs et d'extraits destinés à conforter la tonalité de notre démarche éditoriale.
Par manque de temps, nous avions laissé ce projet en jachère. Nous l'avons complété ces derniers jours. Un premier ensemble cohérent est désormais en ligne. La page à la laquelle je renvoie aujourd'hui pour lire le texte de Massigon à l'origine de ma chronique en fait partie.
Pour deux de ces pages – consacrées à Djalâl-ud-Dîn Rûmî et à Nezâmî de Gandjeh –, je me suis livré, sous le contrôle de Jean Moncelon, à un exercice auquel je finis par prendre goût : mettre en rythme (je ne saurais dire retraduire ni récrire) la traduction le plus souvent littérale que nous proposent les orientalistes. J'avais ainsi revisité, il y a deux ans, un poème de Rabindranath Tagore et, plus récemment, recomposé un quatrain de Rûmî pour figurer sur la couverture de La Danse de l'âme.
Je vois dans ces textes ce que j'ai nommé, ici même, ces creusets de la langue où la langue doit, hors du temps, puiser sa chair. Creusets écrits – Le Cantique des Cantiques, l’amour désertique de Majnûn et Laylâ, la geste de Krishna… – et non écrits – un soleil qui se couche, le martyre d’un peuple, un amour… C’est ce que je nomme écrire, se couler dans un texte en instance qui exige tout de ma langue. J’ai cessé de prêter crédit à l’illusion que la littérature invente quoi que ce soit. Elle écrit, sans relâche, un monde qui lui est résolument étranger mais que la langue porte en elle. C’est peut-être là notre seul lien vital avec le monde : inciser la langue pour écrire le monde.
Si nous parvenons à surmonter les obstacles, devenus extravagants, de la commercialisation (ce qui n'est pas gagné, à ce jour), l'un des projets de « D'Orient et d'Occident » est de publier un choix d'odes mystiques de Rûmî remis en rythme selon cette méthode.
Appel aux lecteurs du blog
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Je remercie d'avance celles et ceux qui voudront bien lier, sur leur site personnel, le site de notre collection « D'Orient et d'Occident » (ou la Petite Anthologie Aurora, dont elle constitue une rubrique). Seul un patient travail de rayonnement, pour lequel Internet est désormais un fort précieux outil – le seul que nous maîtrisions vraiment, pour tout dire –, permettra aux livres que nous publions de rejoindre leurs lecteurs. Confrontés à la demande de clients souhaitant acquérir tel ou tel de ces titres, les libraires seront incités, mieux et plus directement que par le diffuseur, d'accueillir la collection dans leur fonds. Il en va de même dans les bibliothèques.Merci à vous, d'emblée.
Le Simorg – © J.M., D'Orient et d'Occident.
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e n’habite plus à la Maison de l’air sur le coteau, tout près de cet étrange portique dressé à la rencontre des rues Piat et des Envierges, au-dessus du Jardin de Belleville. Certains jours, quand j’y pense, je l’idéalise pour rire, cette charpente métallique où siffle le vent, à la manière d’une œuvre conceptuelle, forcément dédiée à une hypothétique mémoire des lieux ; d’autres fois, je n’y vois plus sûrement, selon l’expression consacrée des architectes, que les « fers de l’espoir » des constructions laissées en plan à peine sorties de terre, dans l’attente d’événements propices. L’endroit forme une terrasse sur Paris des plus déconcertantes, où il y a foule pour assister au spectacle des feux d’artifice les soirs de 14 Juillet, où plus tard encore la nuit tout entière se pare de ce fleuve de lumières.
De vie en ville pourtant, je n’imagine pas de condition plus enviable que celle de locataire temporel à la Maison de l’air. Y quêter le moindre signe sur les visages, cela signifierait déjà considérer les autres dans une position que l’on pourrait qualifier de « paysage », les yeux tout en lignes de fuite vers l’intérieur, comme un horizon de pensées dans lequel on n’entrera jamais.
La fallacieuse expression de « signes extérieurs » renseigne bien sur la nature insensée, incongrue, de ce rite de passage : de ce point de vue éthéré, il n’est rien que l’on puisse tenir pour acquis, toute chose signifiante en soi ne l’est, ne le demeure, qu’au travers de la perception que l’on s’en fait dans le moment ; tout n’est que pensée, tout est pensé, c’est-à-dire que tout existe en chacun et partout et meurt de même l’instant d’après si l’on n’y prend garde.
Souvent je me demande à quoi je pourrais bien cesser de penser. Mais c’est tout à fait inutile. Mes pensées sont déjà ailleurs, reviennent invariablement à cette représentation obsédante qui trône sur ces hauteurs, comme un tic à la place du visage. Elles s’engouffrent dans le paysage de cette béance urbaine où elles m’enchaînent à leurs présences fantomatiques, comme si en elles pouvaient secrètement s’affronter, puis se délier l’enfance et la destinée. Ce qu’elles veulent, c’est cela que je veux maintenant, caressant la toile des images sans que la mort en son centre ne se précipite ni ne m’aveugle, délivrant leurs motifs, si étrangement immobiles l’instant d’avant, sur une ligne d’ombre qui se teinte de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel en tombant, par-delà la cime des arbres du Jardin de Belleville en contrebas, sur les immeubles de façade des avenues, où s’agite le poignet des places nerveuses.
Lentilles écloses à la surface d’un fleuve innommable et plein de vie, sans ces pensées errantes, je le sais, je ne parviendrai plus à me représenter la Maison de l’air, ce symbole de pauvre, ni les rues quasi effacées de toute mémoire où elles sont les premières, ces vues sans prise d’aucune sorte sur le réel, depuis ma venue en ce lieu, à être promises à ce sacrifice entre les doigts écartés des rayons de soleil.
© Patrice Beray pour le texte et Damien MacDonald pour le dessin.
Patrice Beray a publié en 2006, aux éditions Verdier, Benjamin Fondane, au temps du poème, qui a fait l'objet d'un entretien publié sur le blog de Dominique Autié quelques jours avant la mise en ligne de La Maison de l'air.
Il a fondé et animé la revue Delta Station blanche de la nuit (quatorze numéros parus de 1984 à 1992) et publié plusieurs recueils de poèmes, parmi lesquels Les Jours sans relève suivi de Toulouse, le 19 février, éditions Ubacs/Le Noroît (Montréal), 1992.
[la poésie] préfère l’esclavage doré du connaître »
En proposant, peu avant Noël, l'essai que Patrice Beray a consacré à Benjamin Fondane (1898-1944), Benjamin Fondane, au temps du poème, ainsi que, de ce dernier, la nouvelle édition du Mal des fantômes (ces deux livres aux éditions Verdier), je me promettais de donner un plus large écho au travail éditorial et à l'œuvre personnelle de Patrice Beray.
Fondane tout d'abord, aujourd'hui : Patrice Beray a retenu, je l'en remercie, la formule d'un entretien pour évoquer l'exigence de celui qui prévenait : Ma demeure est hors du camp.
Vendredi, fera suite un texte inédit de Patrice Beray, dont l'œuvre poétique n'est pas dissociable d'une vie d'écriture.
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Dominique Autié : Dans Benjamin Fondane, au temps du poème, vous citez un texte dans lequel Fondane s’adresse avec force aux poètes de son temps : « De Mallarmé à Valéry, aux surréalistes, la poésie fait des efforts désespérés pour ne plus se retrouver, pour se perdre, happée par une raison obscure qui l’égare à volonté. Elle a peur de la vie, qu’elle prend pour un matériau antilyrique, tout juste bon pour être décrit, mais non créé et recréé. Elle veut n’être qu’une connaissance, poursuit-il ; à la liberté sans conditions, qui s’ignore, elle préfère l’esclavage doré du connaître [1]. » Où en sommes-nous de cette injonction deux tiers de siècle plus tard ?
Patrice Beray : J’effleure votre question, Dominique, pour mieux y revenir, en notant d’abord que par ces lignes exemplaires, par-delà cette « pente critique » qu’il relève chez ces poètes (non des moindres), l’essayiste Fondane n’exige d’eux qu’une réponse, et précisément celle qu’on est en droit d’attendre de poètes : une réponse par le poème.
N’empêche, on peut légitimement s’étonner qu’il s’en prenne en particulier à des poètes qui passent parmi les plus grands découvreurs en matière de langage poétique. Ainsi, pour les témoins privilégiés, à distance, que nous sommes des années 1920-1930, ce sont les surréalistes qui ont mis au jour, et de façon incomparable, les réalisations sensibles du poème. Les premiers, ils ont montré l’inconnu du langage. D’un coup, d’un seul, ils ont révélé l’irreprésentable, par l’image poétique.
Mais voilà, Fondane vient à eux, pour ainsi dire, par le versant opposé de l’imagination créatrice, il vient à eux par la vie concrète, et plus précisément par ce qu’il nomme « l’affectivité créatrice ». C’est que, pour faire vite, toute sa pensée, toute son œuvre poétique sont une réponse à la crise du sujet de l’idéalisme, si magnifiquement contenue dans ces lignes d’Adorno à propos de la plénitude de la vie, du « bonheur » nietzschéen : « Même les manifestations les plus hautes de l’esprit qui l’expriment sont toujours coupables en même temps d’y faire obstacle, tant qu’elles ne sont qu’esprit. »
Dans cette lutte que conçoit Fondane contre les forces réductrices, totalisantes de l’esprit rationaliste, on peut s’accorder à penser que les poètes (parmi tous les créateurs) ont pour eux l’inconnu du langage, l’inconnu de la vie même du langage, dont le propre est de résoudre, d’où qu’elle vienne (y compris des affects), par les trouvailles de l’écriture, les oppositions neutralisantes pour la pensée abstraite. Et c’est l’antinomie vie/esprit que vise ici exemplairement Fondane. Il faut bien voir que s’il dissuade de la sorte les poètes de s’approprier « en toute connaissance de cause » leur art, c’est précisément parce qu’il leur reconnaît une « intelligence » particulière, tout autre, tenant à la pratique de leur art, et qui n’a à être justifiée d’aucune façon, pour l’essentiel parce qu’elle relève selon lui d’« une pensée chantée irréductible aux lois de la raison ».
C’est ce point de vue, qui est celui du poème, de sa rythmique congédiant forcément les nécessités logiques des connaissances « vraies » rationalistes, qui prévaut dans tous ces derniers textes, lesquels dénotent une grande communauté de pensée sur l’écriture poétique avec Tzara, avec Desnos (relire son extraordinaire poème « Art poétique » de 1944).
Comme le prévoyait Fondane, force est de constater que le discours dominant de la pensée a depuis fait litière du poème en langue française, à l’exception de quelques œuvres alibis. Mais tous les poètes n’ont pas quêté un signe de reconnaissance de cette nouvelle patrologie d’intellectuels qui a régné sans partage sur les lettres françaises (un peu pour le meilleur, beaucoup pour le pire : rien pour le poème dans tous les cas à l’exception plus que notable d’Henri Meschonnic).
Le poème est toujours en ses œuvres vives, là où aucune place ne lui est réservée parmi les « congressistes » du Théâtre de bouche de Ghérasim Luca. Et il y a dans les années 1950 à 1970 comme en d’autres temps (celui de Remy de Gourmont, par exemple) tout un courant d’œuvres souterraines sans égales auxquelles le poème peut être ressourcé dans l’invention de sa propre vie, de la vie.
D.A. : Pendant presque dix ans, vous avez animé et publié Delta Station blanche de la nuit. Les revues ont été, au moins pendant tout le vingtième siècle, un lieu majeur de la poésie. Est-ce toujours vrai aujourd’hui ?
P.B. : L’importance des revues pour la poésie, et inversement, est à proportion de celle qu’on s’accorde à reconnaître à leurs instigateurs, sachant que c’est à eux, et à personne d’autre, de la motiver…
Cela dit, je me suis toujours représenté ma revue comme un « non lieu », celui de l’utopie, sécrétant du temps partagé, de pure énergie. En elle, comme dans tout projet collectif (qui ne nous éloigne pas de celui de vivre au sens qui a été dit plus haut), nous avons été quelques-uns à lire idéalement, autrement dit simultanément, un instant, ces mots de Tzara :
D.A. : Votre essai indique l’œuvre de Benjamin Fondane à notre temps – vous savez quel prix j’attache à ce beau geste d’indiquer ; et votre livre est exemplaire de cette démarche, qui s’abstient de toute normalisation, de tout formatage critique. Faire, en direction de possibles lecteurs, cette part inaugurale du cheminement, laissant l’œuvre vous relayer le moment venu, c’est écrire (que je sache…, ajouterait Breton). L’écrivain, aujourd’hui, peut-il faire plus ? (vous n’auriez publié, si j’en crois votre bibliographie, aucun recueil personnel depuis Les Jours sans relève, paru aux éditions Ubacs en 1992, l’année où vous avez suspendu la publication de Delta Station blanche de la nuit).
P.B. : Je conçois l’écriture de l’essai comme une authentique création. Nietzsche a ce mot, je ne sais plus où (c’est bien le problème avec Nietzsche) : « Ce qu’il aime, il veut encore le créer. »
[1] Benjamin Fondane, au temps du poème, p. 142.
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Dites-nous comment survivre à notre folie.
Certains textes, certains livres, semblent ainsi contenus dans leur titre, qui parfois les excède – loin s'en faut du recueil et de la nouvelle éponyme d'Ōe Kenzaburō [1].
Il suffirait, me semble-t-il, qu'un seul de ses lecteurs lui adresse cette injonction tacite, et que lui-même y apporte l'indication ou la promesse d'une possible réponse pour qu'un auteur se trouve légitimé dans la publication de ses écrits. Il en va ainsi pour le peintre, le musicien, le chorégraphe et le danseur dans la dépossession qui leur est familière dès l'instant qu'une onde de la voix, ou du corps dansant, tel un caillou jeté dans l'eau (une seule mesure, un pas, une tache de couleur peuvent y suffire) atteint celle ou celui qui se trouvait à portée. C'est ce qui distingue le peintre, l'auteur, le danseur… du prédicateur et du missionnaire, qui sont les sup' de co d'une cause entendue.
Cette dépossession – le sentiment qui en est éprouvé, à tout le moins – me semble une clé. Sans doute, par elle, l'artiste (le mot n'est pas satisfaisant, mais on ne lira pas sous mon clavier celui de créateur) rejoint-il au désert, par le désir de la pensée, par l'aimantation de l'âme, le spirituel solitaire. Ce qui, curieusement, loin de le retrancher, lui accorderait le peu d'efficace qui puisse, sur le long cours, le consoler de son effort et de ses doutes [2].
L'une des nouvelles du recueil d'Ōe, Agwîî le monstre des nuages, recèle l'étrange dialogue d'un étudiant et d'une actrice dont l'enfant, conçu avec son amant – un homme marié qui lui avait promis de divorcer pour l'épouser –, est mort le jour même de sa naissance [3] : Dites-moi, dit l'actrice, ne pensez-vous pas que c'est une chose affreuse que de mourir sans avoir fait quoi que ce soit d'humain pendant qu'on était vivant, et par conséquent sans connaître quoi que ce soit, sans avoir le souvenir de quoi que ce soit ? C'est pourtant ce qui se passe pour un bébé qui meurt, n'est-ce pas ?
L'actrice, qui boit cognac sur cognac, évoque alors le monde d'après la mort et poursuit son raisonnement. Si ce monde existe, les âmes des morts y sont sans nul doute pour toute l'éternité, avec tous les souvenirs qui étaient les leurs à la dernière seconde de leur existence. Mais l'âme d'un bébé qui ne connaît rien à rien, quelle peut bien être sa situation à elle ? Avec quelle espèce de souvenirs vivra-t-elle l'éternité ?
Lui vient alors l'hypothèse suivante pour rendre compte de la folie dans laquelle cette mort a plongé D., son amant, qui dit ne plus vivre dans le temps d'aujourd'hui et entretient une relation déréelle avec le fantôme de l'enfant : Je pense que tout de suite après la mort du bébé, D. a décidé de ne plus se créer d'autres souvenirs, comme s'il était mort lui aussi ; et que c'est la raison pour laquelle il a cessé de vivre dans le présent. Ce n'est pas tout : si, dans toutes sortes d'endroits à travers Tokyo, il appelle son fantôme, s'il le fait descendre sur terre, ne croyez-vous pas que c'est pour lui créer toujours de nouveaux souvenirs ?
Terrible, superbe – exigeante folie !
J'ai sèchement noté ce passage quand j'ai lu Dites-nous comment survivre à notre folie, vers la fin des années 1980. Il me vient aujourd'hui que c'était pour plus tard y reconnaître, l'ignorant sans doute à l'époque – quelque chose en moi le pressentait-il ? –, l'une des plus saisissantes métaphores possibles, et des plus rigoureuses, de la raison d'être de celui qui écrit. Ne sommes-nous pas les laitiches d'un monde obsédé de mémoire qui, par défaut de langue, confisque leurs souvenirs à ses ressortissants ?
Nous nous croyons en vie mais c'est comme si nous étions morts sans que la langue nous ait ondoyés [4].
Ōe Kenzaburo a rédigé sa nouvelle il y a plus de quarante ans. Il se peut, dès lors, que les enfants mort-nés d'Hiroshima soient devenus ces bandes [Kinderschar] muettes et menaçantes de
[1] Traduit du japonais par Marc Mécréant, collection « Du monde entier », Gallimard, 1982.
[2] Je ne laisse pas, sans m'insurger, Le Robert codifier efficace comme forme vieillie ou littéraire pour efficacité ! Il m'importe peu qu'on me juge, hâtivement, précieux. Je découvre d'ailleurs qu'à l'appui de sa définition disqualifiante, mon édition 1995 du Nouveau Petit Robert cite un passage de Rober Caillois : Un roman perd toute efficace […] s'il se borne à illustrer le fonctionnement des viscères. Bien mauvais choix de la part des collaborateurs de Josette Rey-Debove et d'Alain Rey, pour une fois, d'un exemple qui démontre tout le contraire de ce pour quoi on le convoque !
[3] Op. cit., pp. 163-134.
[4] Parmi les noms vernaculaires de Mustela erminea. L. (l'hermine), dont la robe devient blanche comme lait en hiver, les folkloristes ont relevé, principalement dans l'aire normande, létiche, laitisse ou encore laitiche – ce dernier vocable désignant également, dans les mêmes zones, les âmes – blanches comme l'hermine en hiver – des nouveau-nés morts sans avoir été baptisés. Source : Eugène Rolland, Faune populaire de France, 1877-1911, treize tomes ; réédition G.P. Maisonneuve et Larose, 1967, tome I, p. 63. [Eugène Rolland (Metz, 1846 – Paris, 1909) fut, avec Arnold Van Gennep, Pierre Saintyves et Paul Sébillot, l'un des fondateurs des études folkloriques. On lui doit également une tout aussi précieuse Flore populaire de France ainsi qu'un Recueil de Chansons populaires, réédités par Maisonneuve en 1967. Sa Faune et sa Flore, que j'ai eu l'intuition d'acquérir dans les années 1970, constituent un irremplaçable trésor de la langue, l'inventaire des noms attribués localement à chaque espèce étant suivi d'un florilège de dictons, de contes et légendes, de rappels mythologiques et de ponts ainsi jetés – comme il en va ici pour la laitiche – entre la nomination du monde naturel et celle de l'esprit.]
L'ondoiement est le baptême réduit au seul rituel de l'eau, que toute personne est en droit d'administrer sans cérémonie en cas d'urgence, notamment à un nouveau-né en danger de mort. Valide au regard du droit canon, il doit être complété dès que possible par des compléments de cérémonie sous l'autorité d'un prêtre. Face à l'urgence, une personne non baptisée elle-même peut administrer le baptême. En 1439, le concile de Florence confirma la validité du baptême administré par un païen, reconnu par l'Église dès 314.
En ouverture de la page :
Thomas Bartholin (1616-1680), gravure extraite de l'Anatomia, La Haye, 1651.
En zoom :
Illustration de l'album Mutter, Rammstein, Motor Music GMBH, 2001. L'épigraphe en allemand reproduit les premiers vers du chant éponyme ; traduction libre de Dominique Autié au dernier paragraphe de la chronique.
En zoom de la reprise en vignette :
L'Inconsolable [lien vers la chronique].
………………

Les conditions de notre survie précisent leurs contours ; des indices s'ajoutent à d'autres, engrangés le plus souvent sans trop de certitude sur leur signification et leur valeur d'échange, que confirment longtemps après un amendement, une modification des règles du jeu pourtant dénués de relation manifeste avec eux. Cette survie, on le suppose, concerne moins nos corps bientôt renouvelables que la transmission de gestes et d'objets, d'outils et de matières – premières et manufacturées –, mais aussi de saveurs, de sons, de textures, l'indication de structures affines, de marges, de limites indécidables entre le neuf et l'ancien, l'état d'usage et la flétrissure, la souillure et la faute.
Cultiver son jardin est désormais tenu pour un délit. L'amateur, quelle que soit la nature de sa prédilection, doit tirer les enseignements des innombrables actions reçues ces temps-ci par la justice contre tout citoyen qui, seul ou en groupe, s'enchante du monde hors des quotas, des normes et nomenclatures internationales qui légalisent le réel.
Il n'existe aucune raison objective pour que l'amour des livres de seconde main échappe plus longtemps à une réglementation qui en définira strictement l'objet et les modalités. Les principes de précaution, de traçabilité, de brevetabilité et d'éthique applicables à l'embryon, aux semences de fruits et légumes et aux définitions du dictionnaire le seront enfin à l'édition princeps d'œuvres de l'esprit désormais commercialisées au format de poche, dont les normes se conforment au décret n° 89-662 du 12 septembre 1989 (imaginons les conséquences imprescriptibles de notre passe-temps sur la santé du jeune enfant qui portera à sa bouche le maroquin d'une originale de Pierre Louÿs reliée par l'un de nous, collectionneur de curiosa). Outre le préjudice porté aux grands groupes semenciers, ceux qui font commerce de livres anciens dérogent aux règlements sanitaires et contribuent au développent de maladies vectorielles.
Les premiers avertissements nous ont été donnés, sans éclat, de façon pour ainsi dire cauteleuse : jusqu'à ce que la raison économique – qui ne saurait se confondre tout à fait avec le sens des affaires et recouvre la régulation morale que tout dispositif, même pervers, exerce sur lui-même pour mieux garantir ses fins dernières – avant, donc, que les détaillants n'en organisent la pénurie, la commercialisation en feuilles de certaine qualité de papier, toujours produite par l'industrie papetière pour la fabrication des pochettes qui protègent les négatifs photographiques, encourageait sans nul une forme pernicieuse de bibliophilie offshore ; tout comme les anciennes lames de rasoir constituaient une incitation au suicide.
Il semblerait que de petites communautés tacites se tissent plus aisément pour accéder à un produit dont le cours échappe aux grandes places boursières. Nous pouvons encore désigner l'objet de notre commerce par son nom, celui-ci n'étant pas encore mémorisé dans les alertes des services de répression des fraudes qui balaient la Toile en temps réel, aidés par les dénonciations émanant du monde associatif. Toutefois, par prudence, nous observons une grande discrétion : j'écris en poste restante à l'interlocuteur qui a négocié, chez un receleur étranger, ce petit stock ancien d'une étonnante qualité ; il le partage en fonction de l'urgence où se trouve chacun de nous. Secrètement, nous lui en savons gré. Il nous connaît et nous a choisis, nous ignorons jusqu'à notre nombre et ne saurions nous joindre sans son entremise.
J'ai jugé bon lui faire observer que le nom de code par lequel il se désigne dans nos échanges pourrait mettre la puce à l'oreille de ceux qui auront bientôt mission de nous traquer, nous aussi. Je lui ai suggéré des sobriquets passe-partout – Nasdaq, Dow Jones, Stock Option… Mais il tient à Noé.
Je suppose qu'il a ses raisons.
…………
xxx


Jean-Luc Aribaud est poète, photographe et éditeur. Et vice versa, serait-on tenté d'ajouter.
J'ai présenté en 2005 l'un de ses recueils, Une brûlure sur la joue, et recommandé – quelques jours avant Noël – d'ouvrir le catalogue des éditions n&b, qu'il a fondées, pour y choisir quelques livres à offrir.
J'ai plaisir, aujourd'hui, à lui donner ici visage et voix, à l'occasion de la parution récente de ses Prophéties.
• Jean-Luc Aribaud, Prophéties, préface de Didier Periz, Le Castor Astral, 2006 – ISBN 2-85920-680-9 – 12 €.
Dominique Autié : Vous avez fondé les éditions n&b en 1985. Quels sont les principaux enseignements que vous tirez de ces vingt années de travail éditorial ?

Jean-Luc Aribaud : Comme dans tout bilan, je retiens des enseignements positifs et d’autres qui le sont moins. Il y a dans notre pays une merveilleuse diversité poétique, et les poèmes sont bien présents, donnant à entendre une langue qui propose, en ce début de siècle, de nouvelles alchimies. Mais la rencontre avec le public, avec un lectorat curieux d’une authentique recherche poétique est toujours aussi difficile. Et la mondialisation, et la réorganisation des économies libérales ne sont pas les seules responsables. Une maison d’édition, aussi volontaire et imaginative soit-elle, ne peut inverser à elle seule le sens des réalités. Être un lecteur de poésie requiert un long apprentissage et nécessite, que nous le voulions ou non, des énergies rigoureuses s’appuyant autant sur le système éducatif et pédagogique que sur des supports médiatiques capables de proposer autre chose qu’une pensée liée à un commerce immédiat et omniprésent. Nous en sommes très loin pour l’instant… D’où cette quête, parfois épuisante, du lecteur de poésie qui semble inclassable et échapper à tout moteur de recherche. Et pourtant, nous savons bien que la demande est là, confuse, inaudible presque : alors à nous d’inventer de nouvelles formes, de trouver cette articulation moderne entre le recueil de poèmes et un lectorat plus vaste, plus jeune aussi.
D. A. : Il me semble qu’éditer de la poésie depuis Toulouse, tout en restant un exercice ardu, bénéficie toutefois d’un atout précieux : la présence active de Serge Pey. Vous avez sollicité sa participation pour développer une collection internationale. Que représente à vos yeux l’inlassable engagement de Serge Pey (ceux qui le connaissent savent que c’est aussi un engagement physique, une sorte de « montée au front », avec les mots, la langue et le corps…) ?
J.-L. A. : Serge Pey est un exemple même de vitalité. On est très loin de l’image d’Épinal du poète souffreteux, hypocondriaque et recroquevillé sur lui-même. J’ai vu des foules enthousiastes applaudir ses poèmes, alors… C’est un activiste du mot, un homme qui a su se décentrer, chercher, peut-être se chercher dans d’autres langues, monter à l’assaut de cultures lointaines que les colonisations diverses avaient méprisées et rejetées au rang de cultures secondaires. Il a su saisir la puissance structurelle des ésotérismes au cœur du poétique ; il a compris que le mythe était à la disposition de tous et de celui qui, par le miracle de la langue, savait se l’approprier ; il est sans complexe, l’homme hurlant Quetzalcoatl à Lavelanet, l’homme levant haut ses bâtons vers les cercles solaires qui nous font et nous défont. Son engagement, physique et moral, à travers le monde réel et poétique (ce qui est souvent la même chose) est irréprochable. Je me souviens du grand poète bosniaque Izet Sarajlic, dont les éditions n&b ont publié deux recueils, me pressant sur le quai de la gare Matabiau, à la descente du train : « Je veux voir Serge... Je veux voir Serge de Toulouse… ».
D. A. : Vous êtes photographe et vous êtes auteur. Pratiquer le métier d’éditeur lorsqu’on est soi-même engagé dans une œuvre personnelle (et la vôtre recourt à deux modes majeurs, la littérature et l’image !) exige quelques vertus… Comment les joies et les peines de l’édition composent-elles, dans votre vie, avec les exigences tyranniques de l’écriture – l’écrit dans sa plus large tessiture, à savoir la langue et le regard photographique ?
J.-L. A. : Pour des raisons à la fois spirituelles et politiques, j’ai fait le choix d’être un éditeur bénévole et de vivre d’un métier différent. Les bénéfices entraînés par un livre – excepté les droits d’auteur – sont intégralement utilisés pour l’ouvrage suivant. Cette idée de passage invisible ou de liens d’artistes à artistes qui ne se connaissent pas et qui de fait, s’entraident sans parfois l’avoir consciemment décidé, m’a toujours procuré un grand bonheur. C’est une position quelquefois inconfortable mais qui m’offre – peu de personnes le soupçonnent – une grande liberté de choix et d’action… Et c’est bien parce que j’écris moi-même (avec des mots ou la lumière), que je suis venu à l’édition : je désirais œuvrer pour d’autres et je ne comprends toujours pas pourquoi tous les artistes vivants sur cette planète n’ont pas une démarche similaire. Il y a donc, au bout du compte, peu de heurts entre les joies et les peines de l’édition et – c’est bien le mot juste – la tyrannie de l’écriture. Je vois là, plutôt, une continuité, et j’évoquerais volontiers une existence unifiée, l’édition étant, pour mon cas, une forme particulière de création : œuvrer pour que d’autres écritures émergent, qui – pour une multitude de raisons – ne verront jamais le jour entre mes mains…
D. A. : Quelles réflexions, voire projets, suscite la montée en régime d’Internet dans les pratiques de lecture et, surtout, de diffusion des œuvres auprès des publics auxquels vous vous adressez. Qu’il s’agisse de votre travail éditorial et, peut-être aussi, de votre travail de photographe ?
J.-L. A. : Après avoir hésité, comme beaucoup d’autres, je suis désormais persuadé que cette montée en régime d’Internet est sûrement une solution aux difficultés éditoriales que j’évoquais ci-dessus. Il y a là une possibilité de contact direct et immédiat entre les individus, une simplicité, je crois, qui fait la richesse de ce système. Notre société, confrontée à une complexification croissante, trop souvent soumise aux lois arbitraires et injustes des hiérarchies décisionnelles ne permet plus ce genre d’approche. Oserait-on dire que se développe sur le Net une liberté retrouvée… Peut-être, par le biais de sites qui ont su combler les manques évidents d’une certaine offre vers des demandes trop longtemps ignorées. Et pour beaucoup, les résultats, bien réels, sont là… Internet ouvre un nouveau champ d’action, un champ critique aussi, absolument inattendu, où les intermédiaires ne sont plus les seuls autorisés à diffuser sur le grand marché ce qui leur plaît ou ce qui leur convient. De fait, en particulier pour les artistes, la notion même de marché se redéfinit presque d’elle-même : qui aime quoi ? Existe-t-il véritablement, comme on voudrait nous obliger à le penser, une esthétique dominante? Quoi qu’il en soit, il me paraît évident aujourd’hui qu’une maison d’édition comme n&b a tout intérêt à utiliser Internet comme outil de diffusion mais aussi de relations privilégiées avec les professionnels du livre et un lectorat enfin fidélisé.



……………
xDe choses esmerveillables
…………………………I
L'Arbre à Canards

Nous avons autrefois entendu qu'en Écosse il y avait un arbre, lequel, étant crû sur le rivage d'une rivière, produisait des fruits qui avaient la forme de canes, et qu'étant près de mûrir ils tombaient d'eux-mêmes, les uns en terre, les autres en l'eau ; et que ceux qui tombaient en terre pourrissaient, ceux qui étaient tombés en l'eau, prenant vie, nageaient sur les eaux et s'envolaient avec plumes et ailes en l'air ; de laquelle chose comme, étant en Écosse, nous enquérions de Jacques, roi d'icelle, homme bien carré et chargé de graisse, nous apprîmes que les merveilles s'enfuient toujours plus loin, et que cet arbre tant renommé ne se trouve pas en Écosse, mais aux îles Orcades.
Æneas Sylvius Piccolomini, futur pape Pie II (1405-1464). Traduit et cité par Claude Duret, op. cit. (voir ci-dessous), pp. 304-305 ; texte reproduit dans Albert-Marie Schmidt, La Mandragore, Flammarion, 1958, p. 15.
En hors texte, la reproduction au trait d'une gravure différente :
En ouverture de la page, gravure de l'édition originale :
Claude Duret, Histoire Admirable des Plantes et Herbes Esmerveillables & Miraculeuses en nature : Mesmes d'Aucunes Qui sont Vrays Zoophytes, ou Plant-Animales, Plantes & Animaux tout ensemble, pour Avoir Vie Vegetative Sensitive & Animale : Avec Leurs Portraicts au Naturel, Selon les Histoires, Descriptions, Voyages, & Navigations des Anciens & Modernes…, à Paris, chez Nicolas Buon, 1605.
…Pour cette rubrique, la vignette du renvoi à l'Index
est choisie parmi les gravures
du Prodigiorum ac ostentorum chronicon de Lycosthenes.
Nouvelle année, nouvelle rubrique… [New is beautiful]
L'existence sait me rappeler que l'habitude, chez moi si féconde, est source d'ennui chez la plupart de mes contemporains. Je sentais, ces temps-ci, se faner à la lumière des néons les stickers fluo de ma tête de gondole. Celui qui prétend écrire doit savoir que soixante-quinze pour cent des produits de consommation courante que dégorge aux caisses le caddie moyen d'un Européen bénéficient d'une offre promotionnelle : sixième bouteille gratuite, nouvelle recette à prix doux, réduction sur le prochain achat.
Pour mieux continuer à faire du neuf avec du vieux, j'ai songé, un moment, à l'opportunité de décréter 2007 année de l'âme, du moins sur l'empire indiscernable de ce site. Mais quelqu'un eut avant moi la délicate sagesse de choisir à celle-ci quelques nuits. Mes trois cent soixante-cinq journées – plus que tripler l'enchère du Marquis ! – me parurent honteusement lourdaudes.

……………………Zoom
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C'est alors que j'ai trouvé cette Mandragore, que je ne cherchais pas ; mais je m'étais délecté d'un volume – Les Couleurs de René-Lucien Rousseau – dans cette même collection des années 1950 chez Flammarion.
La mandragore, je l'ai dans la peau – un tatouage [1]. Et sur mes murs : une épreuve contemporaine réalisée par l'atelier de chalcographie du Louvre à partir de la plaque gravée par Abraham Bosse pour Les Plantes du Roi. Acquérir cette petite monographie, supposée ne rien m'apprendre d'inédit sur Mandragora officinarum L. ni sur les mythes et légendes dont elle est le support relevait du geste de piété. C'était compter, toutefois, sans les vertus de ce petit livre, bien documenté, sans la douceur sédative de son bouffant ni la modestie de ses quelques hors-texte noirs, sans doute eux-mêmes imprimés au plomb. L'auteur, en quelques pages, m'a entraîné dans l'univers perdu des mirabilia, m'offrant dix références à explorer, suscitant même la découverte impromptue des Mirabilia descripta du Dominicain Jordan Catala de Sévérac, premier évêque latin de l'Inde, dont l'existence et les écrits avaient jusqu'alors échappé à ma veille éditoriale pourtant attentive sur tout ce qui concerne le sous-continent.
Un rapide survol des rayonnages m'a fait bénir la prudence qui fut la mienne d'engranger quelques livres aux trésors, tel cet Orient fabuleux de Rudolf Wittkower acquis deux fois – toujours cette peur de manquer ! [Cette bibliothèque vaut-elle mieux que les réserves de sucre en morceaux que ma mère, comme nombre de ses contemporaines qui avaient subi les rationnements de l'Occupation, accumulait dans ses placards ?]
En quelques instants, dix, vingt volumes et plus rejoignaient le « Bestiaire fabuleux » de Jean-Paul Clébert, qui me sert d'index, de glossaire, de boîte à mémoire – l'une des mes cachettes d'amphétamines dès que la nécessité se fait pressante d'échapper à la nomenclature binominale qui assujettit le réel.
L'affaire fut entendue : aux célébrations, aux pièces de la statuaire, aux heures de « L'ordinaire et le propre des livres », aux exercices de survie en milieux sévères s'ajouteront des mirabilia. Tant il est vrai que rien ne nous fait plus défaut, ces temps-ci, que ces dérogations de l'imaginaire. Elles ont tenu lieu de science exacte à l'Occident pendant presque deux millénaires. Si j'en juge au beau livre de souvenirs d'Alain Daniélou [2], lu ces jours-ci, qui conforte ma lectures d'Arrien [3], l'idée qu'on se fit longtemps de l'Inde à travers les chroniqueurs d'Alexandre n'était pas plus extravagante que celle véhiculée par la quincaillerie du New Age. Et la médecine contemporaine ne saurait oublier ce qu'elle doit à la science des monstres d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire.
Je discerne, me semble-t-il, une forme enviable pour ces pages : un document visuel, un texte, de très brèves notes de ma part, indicatives des sources, aussi peu bavardes que possible – quelques éléments mis à la disposition de mon prochain ; qu'à mon insu son imaginaire s'ébroue me paiera amplement de retour.
Aux lecteurs du blog, dont l'assiduité me touche et m'honore, j'offre donc à leur seul usage l'Arbre à Canards, en forme de carte de vœux.
[1] Réalisé en 1989 par Tin-Tin soi-même, alors installé à Toulouse. Les non-initiés sont invités à prendre la mesure de ce scoop. Je détiens toujours, précieusement archivé, le calque que cet artiste (d'une courtoisie et d'une délicatesse rares) avait exécuté d'une réduction au trait de la planche d'Abraham Bosse, qu'il m'avait demandé de préparer afin de la reproduire avec précision sur ma peau. Cet épisode compte parmi les passages les plus fermement autobiographiques de Blessures exquises.
Le Sciapode est emprunté à Lycosthenes
(de son vrai nom Conrad Wolffhart – Rouffach, 1518 - Bâle, 1561),
Prodigiorum ac Ostentarum Chronicon, Bâle, 1557.
Le sciapode fera l'objet d'une livraison ultérieure des Mirabilia.
En marge :
• Rudolf Wittkower, L'Orient fabuleux, traduit de l'anglais par Michèle Hechter, Thames & Hudson, 1991.
• Albert-Marie Schmidt, La Mandragore, Flammarion, 1958.
• Jean-Paul Clébert, Dictionnaire du symbolisme animal, Albin Michel, 1971.
…
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Dominique Autié
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