

Jean-Luc Aribaud est poète, photographe et éditeur. Et vice versa, serait-on tenté d'ajouter.
J'ai présenté en 2005 l'un de ses recueils, Une brûlure sur la joue, et recommandé – quelques jours avant Noël – d'ouvrir le catalogue des éditions n&b, qu'il a fondées, pour y choisir quelques livres à offrir.
J'ai plaisir, aujourd'hui, à lui donner ici visage et voix, à l'occasion de la parution récente de ses Prophéties.
• Jean-Luc Aribaud, Prophéties, préface de Didier Periz, Le Castor Astral, 2006 – ISBN 2-85920-680-9 – 12 €.
Dominique Autié : Vous avez fondé les éditions n&b en 1985. Quels sont les principaux enseignements que vous tirez de ces vingt années de travail éditorial ?

Jean-Luc Aribaud : Comme dans tout bilan, je retiens des enseignements positifs et d’autres qui le sont moins. Il y a dans notre pays une merveilleuse diversité poétique, et les poèmes sont bien présents, donnant à entendre une langue qui propose, en ce début de siècle, de nouvelles alchimies. Mais la rencontre avec le public, avec un lectorat curieux d’une authentique recherche poétique est toujours aussi difficile. Et la mondialisation, et la réorganisation des économies libérales ne sont pas les seules responsables. Une maison d’édition, aussi volontaire et imaginative soit-elle, ne peut inverser à elle seule le sens des réalités. Être un lecteur de poésie requiert un long apprentissage et nécessite, que nous le voulions ou non, des énergies rigoureuses s’appuyant autant sur le système éducatif et pédagogique que sur des supports médiatiques capables de proposer autre chose qu’une pensée liée à un commerce immédiat et omniprésent. Nous en sommes très loin pour l’instant… D’où cette quête, parfois épuisante, du lecteur de poésie qui semble inclassable et échapper à tout moteur de recherche. Et pourtant, nous savons bien que la demande est là, confuse, inaudible presque : alors à nous d’inventer de nouvelles formes, de trouver cette articulation moderne entre le recueil de poèmes et un lectorat plus vaste, plus jeune aussi.
D. A. : Il me semble qu’éditer de la poésie depuis Toulouse, tout en restant un exercice ardu, bénéficie toutefois d’un atout précieux : la présence active de Serge Pey. Vous avez sollicité sa participation pour développer une collection internationale. Que représente à vos yeux l’inlassable engagement de Serge Pey (ceux qui le connaissent savent que c’est aussi un engagement physique, une sorte de « montée au front », avec les mots, la langue et le corps…) ?
J.-L. A. : Serge Pey est un exemple même de vitalité. On est très loin de l’image d’Épinal du poète souffreteux, hypocondriaque et recroquevillé sur lui-même. J’ai vu des foules enthousiastes applaudir ses poèmes, alors… C’est un activiste du mot, un homme qui a su se décentrer, chercher, peut-être se chercher dans d’autres langues, monter à l’assaut de cultures lointaines que les colonisations diverses avaient méprisées et rejetées au rang de cultures secondaires. Il a su saisir la puissance structurelle des ésotérismes au cœur du poétique ; il a compris que le mythe était à la disposition de tous et de celui qui, par le miracle de la langue, savait se l’approprier ; il est sans complexe, l’homme hurlant Quetzalcoatl à Lavelanet, l’homme levant haut ses bâtons vers les cercles solaires qui nous font et nous défont. Son engagement, physique et moral, à travers le monde réel et poétique (ce qui est souvent la même chose) est irréprochable. Je me souviens du grand poète bosniaque Izet Sarajlic, dont les éditions n&b ont publié deux recueils, me pressant sur le quai de la gare Matabiau, à la descente du train : « Je veux voir Serge... Je veux voir Serge de Toulouse… ».
D. A. : Vous êtes photographe et vous êtes auteur. Pratiquer le métier d’éditeur lorsqu’on est soi-même engagé dans une œuvre personnelle (et la vôtre recourt à deux modes majeurs, la littérature et l’image !) exige quelques vertus… Comment les joies et les peines de l’édition composent-elles, dans votre vie, avec les exigences tyranniques de l’écriture – l’écrit dans sa plus large tessiture, à savoir la langue et le regard photographique ?
J.-L. A. : Pour des raisons à la fois spirituelles et politiques, j’ai fait le choix d’être un éditeur bénévole et de vivre d’un métier différent. Les bénéfices entraînés par un livre – excepté les droits d’auteur – sont intégralement utilisés pour l’ouvrage suivant. Cette idée de passage invisible ou de liens d’artistes à artistes qui ne se connaissent pas et qui de fait, s’entraident sans parfois l’avoir consciemment décidé, m’a toujours procuré un grand bonheur. C’est une position quelquefois inconfortable mais qui m’offre – peu de personnes le soupçonnent – une grande liberté de choix et d’action… Et c’est bien parce que j’écris moi-même (avec des mots ou la lumière), que je suis venu à l’édition : je désirais œuvrer pour d’autres et je ne comprends toujours pas pourquoi tous les artistes vivants sur cette planète n’ont pas une démarche similaire. Il y a donc, au bout du compte, peu de heurts entre les joies et les peines de l’édition et – c’est bien le mot juste – la tyrannie de l’écriture. Je vois là, plutôt, une continuité, et j’évoquerais volontiers une existence unifiée, l’édition étant, pour mon cas, une forme particulière de création : œuvrer pour que d’autres écritures émergent, qui – pour une multitude de raisons – ne verront jamais le jour entre mes mains…
D. A. : Quelles réflexions, voire projets, suscite la montée en régime d’Internet dans les pratiques de lecture et, surtout, de diffusion des œuvres auprès des publics auxquels vous vous adressez. Qu’il s’agisse de votre travail éditorial et, peut-être aussi, de votre travail de photographe ?
J.-L. A. : Après avoir hésité, comme beaucoup d’autres, je suis désormais persuadé que cette montée en régime d’Internet est sûrement une solution aux difficultés éditoriales que j’évoquais ci-dessus. Il y a là une possibilité de contact direct et immédiat entre les individus, une simplicité, je crois, qui fait la richesse de ce système. Notre société, confrontée à une complexification croissante, trop souvent soumise aux lois arbitraires et injustes des hiérarchies décisionnelles ne permet plus ce genre d’approche. Oserait-on dire que se développe sur le Net une liberté retrouvée… Peut-être, par le biais de sites qui ont su combler les manques évidents d’une certaine offre vers des demandes trop longtemps ignorées. Et pour beaucoup, les résultats, bien réels, sont là… Internet ouvre un nouveau champ d’action, un champ critique aussi, absolument inattendu, où les intermédiaires ne sont plus les seuls autorisés à diffuser sur le grand marché ce qui leur plaît ou ce qui leur convient. De fait, en particulier pour les artistes, la notion même de marché se redéfinit presque d’elle-même : qui aime quoi ? Existe-t-il véritablement, comme on voudrait nous obliger à le penser, une esthétique dominante? Quoi qu’il en soit, il me paraît évident aujourd’hui qu’une maison d’édition comme n&b a tout intérêt à utiliser Internet comme outil de diffusion mais aussi de relations privilégiées avec les professionnels du livre et un lectorat enfin fidélisé.



L'éditeur du présent site rappelle qu'il a déjà rendu hommage public, ici même, à ceux qui ont le beau souci de la qualité de ce qu'ils lisent – et que d'autres, et je les remercie de le supposer – liront après eux.
Ces pages étant écrites, pour la plupart, sur le solde de temps d'éveil que me laisse mon travail professionnel à l'écran, le nerf optique est le plus souvent contraint au surrégime lorsque je les compose et les relis. On sait, par ailleurs, qu'il n'est pas de pire correcteur d'un texte que celui qui l'a composé. Or, je tiens chaque coquille pour la seule injure (atteinte à son bon droit) que mon texte puisse infliger au lecteur à mon insu.
Enfin, pour prévenir un argument qui peut se présenter assez naturellement à l'esprit, je respecte que ce prétexte à laisser signe de sa lecture puisse équivaloir à ce qui prendrait, chez d'autres, la forme d'une opinion, d'un commentaire circonstancié ou non. Ce qui aboutit d'ailleurs à la situation, qui peut étonner – mais que je suis, pour ma part, loin de trouver choquante – ou l'on ne trouve plus trace dans mon texte des coquilles ou manquements concernés, que je corrige scrupuleusement dès que j'en ai connaissance, alors que je laisse en place le message qui me les signale.
Merci à chacun de sa lecture.
Dominique Autié.Les commentaires sont fermés pour cet article.
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