blog dominique autie

 

Vendredi 12 janvier 2007

05: 49

 

Dites-nous…

 

bartholin_fetus
Die Tränen greiser Kinderschar / Ich ziehe sie auf ein weißes Haar

Rammstein.

 

Pour Grégory,
qui a inspiré cette méditation.

 

 

Dites-nous comment survivre à notre folie.

Certains textes, certains livres, semblent ainsi contenus dans leur titre, qui parfois les excède – loin s'en faut du recueil et de la nouvelle éponyme d'Ōe Kenzaburō [1].

Il suffirait, me semble-t-il, qu'un seul de ses lecteurs lui adresse cette injonction tacite, et que lui-même y apporte l'indication ou la promesse d'une possible réponse pour qu'un auteur se trouve légitimé dans la publication de ses écrits. Il en va ainsi pour le peintre, le musicien, le chorégraphe et le danseur dans la dépossession qui leur est familière dès l'instant qu'une onde de la voix, ou du corps dansant, tel un caillou jeté dans l'eau (une seule mesure, un pas, une tache de couleur peuvent y suffire) atteint celle ou celui qui se trouvait à portée. C'est ce qui distingue le peintre, l'auteur, le danseur… du prédicateur et du missionnaire, qui sont les sup' de co d'une cause entendue.

Cette dépossession – le sentiment qui en est éprouvé, à tout le moins – me semble une clé. Sans doute, par elle, l'artiste (le mot n'est pas satisfaisant, mais on ne lira pas sous mon clavier celui de créateur) rejoint-il au désert, par le désir de la pensée, par l'aimantation de l'âme, le spirituel solitaire. Ce qui, curieusement, loin de le retrancher, lui accorderait le peu d'efficace qui puisse, sur le long cours, le consoler de son effort et de ses doutes [2].

 

bartholin_fetus_culdelampe

 

L'une des nouvelles du recueil d'Ōe, Agwîî le monstre des nuages, recèle l'étrange dialogue d'un étudiant et d'une actrice dont l'enfant, conçu avec son amant – un homme marié qui lui avait promis de divorcer pour l'épouser –, est mort le jour même de sa naissance [3] : Dites-moi, dit l'actrice, ne pensez-vous pas que c'est une chose affreuse que de mourir sans avoir fait quoi que ce soit d'humain pendant qu'on était vivant, et par conséquent sans connaître quoi que ce soit, sans avoir le souvenir de quoi que ce soit ? C'est pourtant ce qui se passe pour un bébé qui meurt, n'est-ce pas ?

L'actrice, qui boit cognac sur cognac, évoque alors le monde d'après la mort et poursuit son raisonnement. Si ce monde existe, les âmes des morts y sont sans nul doute pour toute l'éternité, avec tous les souvenirs qui étaient les leurs à la dernière seconde de leur existence. Mais l'âme d'un bébé qui ne connaît rien à rien, quelle peut bien être sa situation à elle ? Avec quelle espèce de souvenirs vivra-t-elle l'éternité ?

Lui vient alors l'hypothèse suivante pour rendre compte de la folie dans laquelle cette mort a plongé D., son amant, qui dit ne plus vivre dans le temps d'aujourd'hui et entretient une relation déréelle avec le fantôme de l'enfant : Je pense que tout de suite après la mort du bébé, D. a décidé de ne plus se créer d'autres souvenirs, comme s'il était mort lui aussi ; et que c'est la raison pour laquelle il a cessé de vivre dans le présent. Ce n'est pas tout : si, dans toutes sortes d'endroits à travers Tokyo, il appelle son fantôme, s'il le fait descendre sur terre, ne croyez-vous pas que c'est pour lui créer toujours de nouveaux souvenirs ?

Terrible, superbe – exigeante folie !

J'ai sèchement noté ce passage quand j'ai lu Dites-nous comment survivre à notre folie, vers la fin des années 1980. Il me vient aujourd'hui que c'était pour plus tard y reconnaître, l'ignorant sans doute à l'époque – quelque chose en moi le pressentait-il ? –, l'une des plus saisissantes métaphores possibles, et des plus rigoureuses, de la raison d'être de celui qui écrit. Ne sommes-nous pas les laitiches d'un monde obsédé de mémoire qui, par défaut de langue, confisque leurs souvenirs à ses ressortissants ?

Nous nous croyons en vie mais c'est comme si nous étions morts sans que la langue nous ait ondoyés [4].

Ōe Kenzaburo a rédigé sa nouvelle il y a plus de quarante ans. Il se peut, dès lors, que les enfants mort-nés d'Hiroshima soient devenus ces bandes [Kinderschar] muettes et menaçantes de

vieillards prématurés dont j'enfile les larmes
sur l'un de mes cheveux blancs
.

 

puce_grise

 

[1] Traduit du japonais par Marc Mécréant, collection « Du monde entier », Gallimard, 1982.
[2] Je ne laisse pas, sans m'insurger, Le Robert codifier efficace comme forme vieillie ou littéraire pour efficacité ! Il m'importe peu qu'on me juge, hâtivement, précieux. Je découvre d'ailleurs qu'à l'appui de sa définition disqualifiante, mon édition 1995 du Nouveau Petit Robert cite un passage de Rober Caillois : Un roman perd toute efficace […] s'il se borne à illustrer le fonctionnement des viscères. Bien mauvais choix de la part des collaborateurs de Josette Rey-Debove et d'Alain Rey, pour une fois, d'un exemple qui démontre tout le contraire de ce pour quoi on le convoque !
[3] Op. cit., pp. 163-134.
[4] Parmi les noms vernaculaires de Mustela erminea. L. (l'hermine), dont la robe devient blanche comme lait en hiver, les folkloristes ont relevé, principalement dans l'aire normande, létiche, laitisse ou encore laitiche – ce dernier vocable désignant également, dans les mêmes zones, les âmes – blanches comme l'hermine en hiver – des nouveau-nés morts sans avoir été baptisés. Source : Eugène Rolland, Faune populaire de France, 1877-1911, treize tomes ; réédition G.P. Maisonneuve et Larose, 1967, tome I, p. 63. [Eugène Rolland (Metz, 1846 – Paris, 1909) fut, avec Arnold Van Gennep, Pierre Saintyves et Paul Sébillot, l'un des fondateurs des études folkloriques. On lui doit également une tout aussi précieuse Flore populaire de France ainsi qu'un Recueil de Chansons populaires, réédités par Maisonneuve en 1967. Sa Faune et sa Flore, que j'ai eu l'intuition d'acquérir dans les années 1970, constituent un irremplaçable trésor de la langue, l'inventaire des noms attribués localement à chaque espèce étant suivi d'un florilège de dictons, de contes et légendes, de rappels mythologiques et de ponts ainsi jetés – comme il en va ici pour la laitiche – entre la nomination du monde naturel et celle de l'esprit.]
L'ondoiement est le baptême réduit au seul rituel de l'eau, que toute personne est en droit d'administrer sans cérémonie en cas d'urgence, notamment à un nouveau-né en danger de mort. Valide au regard du droit canon, il doit être complété dès que possible par des compléments de cérémonie sous l'autorité d'un prêtre. Face à l'urgence, une personne non baptisée elle-même peut administrer le baptême. En 1439, le concile de Florence confirma la validité du baptême administré par un païen, reconnu par l'Église dès 314.

En ouverture de la page :
Thomas Bartholin (1616-1680), gravure extraite de l'Anatomia, La Haye, 1651.
En zoom :
Illustration de l'album Mutter, Rammstein, Motor Music GMBH, 2001. L'épigraphe en allemand reproduit les premiers vers du chant éponyme ; traduction libre de Dominique Autié au dernier paragraphe de la chronique.

En zoom de la reprise en vignette :
L'Inconsolable [lien vers la chronique].

index_anatomie_nerfs………………

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Lambert Saint-Paul [Visiteur] · http://lambertsaintpaul.hautetfort.com/
Dominique,

Dans la délivrance d'accoucher d'une oeuvre (fut-elle morte née ?), il reste la trace presque physique d'un assaut tangible, tel la pichenette habile qui peut changer la trajectoire d'une bille lors d'une récréation. Le fil de votre pensée est troublant, me renvoyant à Sénèque, à un échange récent avec un être cher, à une volonté d'accoucher (justement)d'un cadran solaire, à frôler finalement un mur qui dût pourtant être fatal.

Merci de partager vos territoires tout en préservant l'essentiel.

Amitiés.

Permalien Lundi 15 janvier 2007 @ 20:59

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