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e n’habite plus à la Maison de l’air sur le coteau, tout près de cet étrange portique dressé à la rencontre des rues Piat et des Envierges, au-dessus du Jardin de Belleville. Certains jours, quand j’y pense, je l’idéalise pour rire, cette charpente métallique où siffle le vent, à la manière d’une œuvre conceptuelle, forcément dédiée à une hypothétique mémoire des lieux ; d’autres fois, je n’y vois plus sûrement, selon l’expression consacrée des architectes, que les « fers de l’espoir » des constructions laissées en plan à peine sorties de terre, dans l’attente d’événements propices. L’endroit forme une terrasse sur Paris des plus déconcertantes, où il y a foule pour assister au spectacle des feux d’artifice les soirs de 14 Juillet, où plus tard encore la nuit tout entière se pare de ce fleuve de lumières.
De vie en ville pourtant, je n’imagine pas de condition plus enviable que celle de locataire temporel à la Maison de l’air. Y quêter le moindre signe sur les visages, cela signifierait déjà considérer les autres dans une position que l’on pourrait qualifier de « paysage », les yeux tout en lignes de fuite vers l’intérieur, comme un horizon de pensées dans lequel on n’entrera jamais.
La fallacieuse expression de « signes extérieurs » renseigne bien sur la nature insensée, incongrue, de ce rite de passage : de ce point de vue éthéré, il n’est rien que l’on puisse tenir pour acquis, toute chose signifiante en soi ne l’est, ne le demeure, qu’au travers de la perception que l’on s’en fait dans le moment ; tout n’est que pensée, tout est pensé, c’est-à-dire que tout existe en chacun et partout et meurt de même l’instant d’après si l’on n’y prend garde.
Souvent je me demande à quoi je pourrais bien cesser de penser. Mais c’est tout à fait inutile. Mes pensées sont déjà ailleurs, reviennent invariablement à cette représentation obsédante qui trône sur ces hauteurs, comme un tic à la place du visage. Elles s’engouffrent dans le paysage de cette béance urbaine où elles m’enchaînent à leurs présences fantomatiques, comme si en elles pouvaient secrètement s’affronter, puis se délier l’enfance et la destinée. Ce qu’elles veulent, c’est cela que je veux maintenant, caressant la toile des images sans que la mort en son centre ne se précipite ni ne m’aveugle, délivrant leurs motifs, si étrangement immobiles l’instant d’avant, sur une ligne d’ombre qui se teinte de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel en tombant, par-delà la cime des arbres du Jardin de Belleville en contrebas, sur les immeubles de façade des avenues, où s’agite le poignet des places nerveuses.
Lentilles écloses à la surface d’un fleuve innommable et plein de vie, sans ces pensées errantes, je le sais, je ne parviendrai plus à me représenter la Maison de l’air, ce symbole de pauvre, ni les rues quasi effacées de toute mémoire où elles sont les premières, ces vues sans prise d’aucune sorte sur le réel, depuis ma venue en ce lieu, à être promises à ce sacrifice entre les doigts écartés des rayons de soleil.
© Patrice Beray pour le texte et Damien MacDonald pour le dessin.
Patrice Beray a publié en 2006, aux éditions Verdier, Benjamin Fondane, au temps du poème, qui a fait l'objet d'un entretien publié sur le blog de Dominique Autié quelques jours avant la mise en ligne de La Maison de l'air.
Il a fondé et animé la revue Delta Station blanche de la nuit (quatorze numéros parus de 1984 à 1992) et publié plusieurs recueils de poèmes, parmi lesquels Les Jours sans relève suivi de Toulouse, le 19 février, éditions Ubacs/Le Noroît (Montréal), 1992.
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Dominique Autié
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