L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie

L'expérience est familière : un livre me rejoint (ici, En Islam, jardins et mosquées [1], la brève plaquette qui reproduit trois textes de Louis Massignon), et c'est sur un tout autre pan, soudain, de mes lectures qu'ouvre impérieusement un paragraphe – sur quoi l'œil se pose en feuilletant les pages, avant même l'heure d'engager la lecture suivie, linéaire, de ce qu'enchâsse le mince volume.
Isolé dans son contexte d'études islamiques, le propos de Massignon semble réducteur : première grande prose publiée de la langue arabe, le Coran fait de celle-ci une langue de civilisation. Pour accéder à ce statut, l'écrit doit s'affranchir de la poésie et de ses rythmes, qui paralysent la libération de la pensée, captive de la mnémotechnique, ajoute Massignon.
Assertion glaciale du chercheur qui congédie le mystique, l'exécutant virtuose des rythmes intérieurs ? rien ne devrait étonner dans ce parti pris sévère chez une âme écartelée.
Mais il y a cette allusion, en un mot – les mnémotechniques –, à l'une des fonctions fondatrices du poème.
On a débattu à l'envi de ces questions : les rythmes, les rimes de la prière et de l'épopée en vers comme auxiliaire de la mémoire, à des époques où l'homme ne disposait pas de support léger et bon marché pour écrire. C'est, parfois, passer un peu hardiment sous silence la joie profonde et gratuite de la langue dans le chant. Massignon avait-il de l'oreille ? chantait-il juste ? priait-il a bocca chiusa ou pratiquait-il la lecture marmottante des médiévaux ?
Dans son édition des Poèmes mystiques de Hallâj, tout en en marquant allégeance au magistral travail de l'historien, Sami-Ali ne s'est pas fait faute de reprocher à la traduction de Louis Massignon d'avoir transposé un contenu sans en retenir la puissance suggestive [2]. Tant il est vrai que sa lecture, aride s'il en est, ne recourt à aucune des vibrations de la langue d'Occident, ne sollicite aucun code poétique acquis au lecteur français, ne cède à aucune musicalité de la gamme égale… Qui, sauf à cumuler la familiarité de l'un et l'autre des deux traducteurs avec la langue arabe d'Hallâj, les départagera quant à décider de celui qui fut le plus proche de ces textes ? Ce qu'on en déduira prudemment, c'est que la poétique – l'horloge interne, le métabolisme de la langue – de Massignon n'est pas (n'est plus ?) celle qui domine chez l'Occidental de la fin du second millénaire.
Quoi qu'il en soit, le rappel des vertus mnémotechniques de la poésie me fit soudain penser que, pendant deux millénaires, jusqu'au terme de l'époque dite baroque, l'Occident entretint et perfectionna les stratégies du langage iconique réglées par l'art de la mémoire pour l'aider à fixer dans son esprit des textes aux contenus abstraits et linéaires, comme pouvaient l'être une plaidoirie d'avocat, les arguments d'une dispute théologique, un exposé scientifique.
Se dessine une partition, qui validerait l'affirmation de Massignon : la poésie pour mémoriser la formule rituelle, les jeux de la pensée magique ; la prose pour la dialectique et le savoir, relayée par l'ars memorandi qui subvient à la perte des béquilles du ânonnement. L'analyse ne s'encombre pas de subtilités que l'histoire – si ce n'est la linguistique – semblerait suggérer, et Massignon ne recrutera pas de nouveaux lecteurs parmi les adeptes de René Char ; mais, comme toute entreprise taxinomique, le théorème gagne en performance opératoire ce qu'il abdique de finesse dans l'observation.
S'impose dès lors à mon esprit un autre rapprochement : c'est la prose, plus que le poème – qui n'en éprouve nulle nécessité–, qu'honorent la typographie, les grands papiers à marges amples, les blancs tournants comptés selon le nombre d'or, le pli non rogné, le fil qui assemble les cahiers comme la conjonction coud le discours. Le livre, dans sa matérialité nécessaire, est le linge de la pensée discursive – vêtement liturgique, nappe d'un festin de l'esprit, linceul…
[1] Le Nouveau Commerce, 1981.
[2] Sindbad/Actes Sud, 1985, p. 21.
Coran, sourate XIX, Maryam (Marie).
Turquie ?, XIVe siècle ? Papier, 302 f., 34,5 x 24,8 cm. Provient de la collection Schefer ;
acquis par la Bibliothèque nationale en 1899. Bibliothèque nationale de France, département des manuscrits, fonds arabe 6073, f. 148 v°-149.
Sur le site de notre collection à risque d'éditeur « D'Orient et d'Occident », Jean Moncelon et moi-même avions inauguré une rubrique proposant un choix de textes brefs et d'extraits destinés à conforter la tonalité de notre démarche éditoriale.
Par manque de temps, nous avions laissé ce projet en jachère. Nous l'avons complété ces derniers jours. Un premier ensemble cohérent est désormais en ligne. La page à la laquelle je renvoie aujourd'hui pour lire le texte de Massigon à l'origine de ma chronique en fait partie.
Pour deux de ces pages – consacrées à Djalâl-ud-Dîn Rûmî et à Nezâmî de Gandjeh –, je me suis livré, sous le contrôle de Jean Moncelon, à un exercice auquel je finis par prendre goût : mettre en rythme (je ne saurais dire retraduire ni récrire) la traduction le plus souvent littérale que nous proposent les orientalistes. J'avais ainsi revisité, il y a deux ans, un poème de Rabindranath Tagore et, plus récemment, recomposé un quatrain de Rûmî pour figurer sur la couverture de La Danse de l'âme.
Je vois dans ces textes ce que j'ai nommé, ici même, ces creusets de la langue où la langue doit, hors du temps, puiser sa chair. Creusets écrits – Le Cantique des Cantiques, l’amour désertique de Majnûn et Laylâ, la geste de Krishna… – et non écrits – un soleil qui se couche, le martyre d’un peuple, un amour… C’est ce que je nomme écrire, se couler dans un texte en instance qui exige tout de ma langue. J’ai cessé de prêter crédit à l’illusion que la littérature invente quoi que ce soit. Elle écrit, sans relâche, un monde qui lui est résolument étranger mais que la langue porte en elle. C’est peut-être là notre seul lien vital avec le monde : inciser la langue pour écrire le monde.
Si nous parvenons à surmonter les obstacles, devenus extravagants, de la commercialisation (ce qui n'est pas gagné, à ce jour), l'un des projets de « D'Orient et d'Occident » est de publier un choix d'odes mystiques de Rûmî remis en rythme selon cette méthode.
Appel aux lecteurs du blog
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Je remercie d'avance celles et ceux qui voudront bien lier, sur leur site personnel, le site de notre collection « D'Orient et d'Occident » (ou la Petite Anthologie Aurora, dont elle constitue une rubrique). Seul un patient travail de rayonnement, pour lequel Internet est désormais un fort précieux outil – le seul que nous maîtrisions vraiment, pour tout dire –, permettra aux livres que nous publions de rejoindre leurs lecteurs. Confrontés à la demande de clients souhaitant acquérir tel ou tel de ces titres, les libraires seront incités, mieux et plus directement que par le diffuseur, d'accueillir la collection dans leur fonds. Il en va de même dans les bibliothèques.Merci à vous, d'emblée.
Le Simorg – © J.M., D'Orient et d'Occident.
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Dominique Autié
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