

On sait que les tissus ne meurent que peu à peu après le dernier soupir ; pendant plus ou moins longtemps, les muscles et les nerfs réagissent encore aux excitations électriques et même mécaniques ; nous verrons que cela n'a pas été inutile. Somme toute, mes expériences ont porté, étant faites aussitôt après l'amputation du bras, sur des mains réellement vivantes, mis à part la circulation du sang [1].





…
Durant l'entre-deux-guerres, Pierre Barbet (1884-1961) fut chirurgien à l'hôpital Saint-Joseph de Paris. Il est au nombre des médecins que les clichés photographiques pris du Suaire de Turin – par Secondo Pia en 1898, par le commandeur Enrie durant l'ostension de 1931 [figure 1] – ont, intimement, mis à la question. La plupart avaient (ont) la foi, ce que je tiens pour un point sans incidence sur leur légitimité, dans l'inachevable débat sur le Linge : qu'un scientifique (ce fut, en 1902, le cas de Delage) mette en avant son athéisme comme caution de sa bonne foi à défendre l'authenticité du Saint Suaire sonne comme une argutie un peu pitoyable. Toujours, les médecins m'ont paru les plus crédibles devant le cas clinique de l'homme du Suaire. C'est leur métier de l'être. En raison de la foi ardente dont il témoigne, Pierre Barbet n'est pas le moins attachant.
Les deux clichés, de face et de profil, qu'il reproduit dans le cahier iconographique de sa Passion de Jésus-Christ selon le chirurgien ont été réalisés dans les années 1930, dans les sous-sols de Saint-Joseph. En son temps, l'ouvrage obtint l'imprimatur et le nihil obstat. Sa treizième édition date de 2005. Elle est disponible au catalogue de l'éditeur religieux Médiaspaul.
Au bras qu'il venait d'amputer, Pierre Barbet suspendait un poids d'une quarantaine de kilos, non sans avoir rappelé, dans le récit qu'il rédige de l'expérience [2], la formule mathématique qui permet de calculer la décompositions d'un poids en deux forces symétriques obliques. L'enjeu était d'étayer la thèse selon laquelle les clous des mains n'avaient pas été plantés dans la paume, mais dans le poignet. L'angulation des bras comptait pour l'autre thèse que défendait Pierre Barbet, la mort par asphyxie. Dans les décennies qui suivirent, un médecin américain, Frederick T. Zugibe, a reprendra cette question, vérifiera la pertinence des calculs établis par Pierre Barbet. Au regard de la clinique, l'affaire paraît entendue de longue date. Pourtant, on y revient. On rejoue cette scène, sans relâche [figure 2].
La crucifiction du cadavre marque, dans le livre de Pierre Barbet, l'entrée en scène d'un autre protagoniste, lui aussi médecin, lui aussi croyant, mais également sculpteur : Charles Villandre. Barbet précise que son collègue et ami avait déjà modelé son crucifix, conforme aux données anatomiques fournies par le Suaire et vérifiées par les expériences de Pierre Barbet, quand tous deux se retrouvèrent dans les sous-sols de Saint-Joseph. Barbet cloue. Villandre cliche [figure 3].
On doit à Charles Villandre une médaille à l'effigie d'Anatole France, frappée dans ces mêmes années [figure 4]. Autant que son collègue, la physionomie de l'homme du Suaire le hante.
Il n'y avait ce jour-là que des cadavres de femmes et j'ai choisi la moins vilaine. Son poids léger ne me gênait pas : il ne s'agissait pas d'une épreuve de résistance, déjà faite sur des bras vivants, mais d'une simple vérification d'angulation [3]. Si la photographie de la crucifiée de Saint-Joseph est une chimère – le produit improbable du croisement de la foi et de la science –, rien ne singularise, au premier regard, le crucifix de Charles Villandre parmi l'imposante production sulpicienne de l'époque dont, aujourd'hui encore, le commerce reste prospère [figure 5]. Pas plus qu'il ne rivalise avec les grandes œuvres statuaires ou picturales de l'art occidental. Ni le sculpteur, ni l'anatomiste n'auront acquis de postérité dans leur discipline qui ne soit liée, directement ou indirectement, à l'homme du Suaire.
Sans doute existe-t-il une forme de folie de Dieu qui apparente ceux qu'elle frappe, plus qu'à des intégristes, aux fous littéraires. La photographie de son Golgotha underground me glace, Pierre Barbet me touche (pour ne pas dire qu'il me bouleverse) par la voie saisissante qu'emprunte sa foi, une modalité de l'âme qui appartient désormais au monde ancien. Le fou est en littérature – qui oserait l'exclure ? nier son droit à la différence ? –, et le Palais idéal du facteur Cheval, certains le défendent, est encore de l'art.
[1] Pierre Barbet, La Passion de Jésus-Christ selon le chirurgien, Apostolat des éditions/Éditions Paulines, 1965, p. 147. Première édition : Éditions Dillen & Cie, 1950. La pagination mentionnée ici dans les références (notes et légendes des illustrations) est celle de la huitième édition (décembre 1971).
Qu'est ce que Dieu ? Il est longueur, largeur, hauteur, profondeur. – Saint Bernard.
Ce que je ne construis pas géométriquement n'existe pas pour moi. – Henri Poincaré.
Un art devient décadent quand il a cessé d'imiter la nature pour imiter l'art lui-même. – Léonard de Vinci.
« S'il est une légende ancrée dans les esprits, c'est celle de la dureté de coeur des chirurgiens : l'entrainement, n'est-ce pas, émousse les sensations et cette accoutumance, étayée par la nécessité d'un mal pour un bien, nous constitue dans un état de sereine insensibilité. Ceci est faux. Si nous nous raidissons contre l'émotion, qui ne doit paraître, ni, même intérieure, entraver l'acte chirurgical, comme le boxeur, d'instinct, contracte l'épigastre où il attend un coup de poing, la pitié en nous reste toujours vivante et s'affine même avec l'âge. Quand on s'est penché pendant des années sur la souffrance d'autrui, quand on y a goûté soi-même, on est certes plus près de la compassion que de l'indifférence, parce que l'on connait mieux les causes et les effets.
« Aussi, lorsqu'un chirurgien a médité sur les souffrances de la Passion, quand il en a décomposé les temps et les circonstances physiologiques, quand il s'est appliqué à reconstituer méthodiquement toutes les étapes de ce martyre d'une nuit et d'un jour, il peut, mieux que le prédicateur le plus éloquent, mieux que le plus saint des ascètes (à part ceux qui en eut la directe vision, et ils en sont anéantis), compatir aux souffrances du Christ. Je vous assure que c'est abominable ; j'en suis venu pour la part à ne plus y penser. C'est lâcheté sans aucun doute, mais j'estime qu'il faut avoir une vertu héroïque ou ne pas comprendre, qu'on doit être un saint ou un inconscient, pour faire un Chemin de Croix. Moi, je n'en peux plus.
« Et c'est pourtant ce Chemin de Croix qu'on m'a demandé d'écrire ; c'est ce que je ne veux pas refuser, parce ce que je suis sûr qu'il doit faire du bien. O bone et dulcissime Jesu, venez à mon aide. Vous qui les avez supportées, faites que je sache bien expliquer vos souffrances. Peut-être, en m'efforçant de rester objectif, en opposant à l'émotion mon "insensibilité" chirurgicale, peut être pourrai-je arriver jusqu'au bout. Lector amice, sub aliena potestate constitutus sum ; si non possis portare modo, habe me excusatum. Si je sanglote avant la fin, hé bien mon pauvre ami, fais comme moi sans honte ; c'est simplement que tu auras compris. Suis-moi donc: nous avons pour guides les Livres sacrés et le Saint Linceul, dont l'étude scientifique m'a démontré l'authenticité. » – Pierre Barbet.
Je vous remercie d'avoir cité ici les premiers paragraphes du texte qui occupe les dernières pages du livre de Pierre Barbet. J'avais hésité à y faire référence, non par frilosité mais pour ne pas allonger cette page au-delà de son volume habituel. Or, c'est presque trahir ce livre que de ne pas en faire mention. Sans doute l'avez-vous ressenti ainsi.
Ce douzième et dernier chapitre est constitué par une méditation du chirurgien sur le supplice du Christ, tel que lui même, par ses recherches et ses expériences cliniques en a mis en lumière la réalité anatomopathologique.
Texte on ne peut plus singulier dans le cadre de l'essai, cet exercice spirituel – par sa tonalité et sa puissance – rejoint la grande tradition des écrits mystiques ; il opère au-delà même des confessions, même si la figure du Crucifié est spécifique du christianisme (seule la mise à mort d'Hallâj, à Bagdad, en 922 en donne, pour le domaine islamique, un troublant écho).
– Dominique Autié.Les commentaires sont fermés pour cet article.
Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.
Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié
| Lun | Mar | Mer | Jeu | Ven | Sam | Dim |
|---|---|---|---|---|---|---|
| << < | > >> | |||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 |
| 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 |
| 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 |
| 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 |
| 29 | 30 | 31 | ||||

Index général
Le fil du temps
Jours précédents
ÉDITION EN LIGNE
Thésaurus de l'éphémère
Paul-Émile Autié
Alcoolisme abstinent
De l'alexithymie
Indications
All the world's a stage
Le sac de billes
Wara'
Corps préparés
Manuels portatifs
Qu'est-ce qu'on va devenir
about Dominique Autié
L'agenda / bloc-notes








