L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
Pourquoi, vers ma trentième année, la langue en moi n'a-t-elle plus trouvé enviable le poème, en tant que forme ? Pourquoi, ces temps-ci, semble-t-elle faire discrètement pression pour que je reconsidère ma position ?
Ces années d'absence au poème correspondent à l'exercice de mon métier d'éditeur de sciences humaines. Ce qu'on nomme assez justement l'édition de savoir suscite une attention au livre sans doute différente de celle requise par la publication de la poésie – sur laquelle il y aurait d'ailleurs à méditer, tant la supposée réticence du public des librairies pour le genre ne me semble pas se confondre avec l'intime relevé cadastral, éminemment singulier, que chacun, dans son existence, pourrait dresser du territoire des poèmes. C'est en ouvrant un livre, qu'il me fallut prendre en main pour accéder à une rangée d'autres devant laquelle il était posé, qu'une intuition m'a saisi : sans doute, dans mon cheminement, le poème a-t-il eu partie trop liée avec le papier des livres qui tentent d'en fixer provisoirement l'insaisissable mouvement. Au point que, faute de recueils assez pondéreux, assez matériels, mon désir s'est tourné vers d'inaccessibles inscriptions, trop anciennes et lointaines dans l'espace et le temps pour que j'y accède d'où je me trouve. Le poème est devenu, sans que j'y prenne garde, rêve d'une langue perdue, recouverte par les vents et les limons. En retrouver trace relève de la fouille et de l'épigraphie.
Touchant de nouveau ce bel objet que m'ont offert, en 1977, l'éditeur Jean-Hugues Malineau et le graveur Jean Coulon (je retrouve sur la Toile, non sans émotion, l'œuvre étonnante dans laquelle ce dernier s'avançait à l'époque), je songe qu'il a peut-être scellé cet arrêt – comme laisse interdit la survenue d'un phénomène d'exception : le marcheur suspend sa marche.
J'offris le livre à Roger Caillois, qui m'avait reçu quelque temps auparavant [2]. La lettre qu'il m'écrivit est de celles qui vous haussent, en assignant un horizon plus vaste à la respiration que vous cherchez.
En 1977, la « Dédicace » de Pierres m'avait indiqué le monde froid de la roche, pour y déchiffrer – et peut-être y tracer – des signes ; et j'avais lu le texte liminaire de Stèles de Victor Segalen [3]. Que Caillois fût familier de ces pages, tout permet de le supposer. Ce qui saisit, à leur lecture conjointe, tient dans une parenté de forme – de régime, serait plus exact – qui semble émaner non d'une affinité littéraire, stylistique, entre les deux auteurs, mais de l'impassibilité même des pierres devant lesquelles leur livre convie le lecteur. Une densité lithique, qui congédie le moi et dépeuple le regard, souffre à peine les inscriptions – plus que poèmes – que ces pages sévères introduisent. Je n'ai trouvé nulle revendication de Victor Segalen concernant l'attribution d'un genre à ses Stèles. Et l'on sait en quelle suspicion Roger Caillois tenait les impostures de la poésie. C'est abus, me semble-t-il, que d'avoir réédité ces deux œuvres dans une collection de poche dont le titre est « Poésie ». C'est vouloir formater aux normes ordinaires une langue qui ne saurait l'être que par l'objet qu'elle approche, et qui lui communique certaines de ses propriétés.
Il me semble toutefois que vous-même aspirez à plus vaste registre. Par cet envoi, qui faisait suite à ses réserves, mon maître entendait-il que la voie de la minéralisation serait longue et ardue, devrait en passer par le silence, par une mise au secret prophylactique de la forme poétique et un renoncement aux territoires dont elle règle l'accès ? J'aime le lire ainsi, aujourd'hui.
Je tire encore un enseignement de cette visite pour ainsi dire fortuite aux gestes visionnaires du graveur sur le pur chiffon de Rupestres : cherchant des stèles dans l'imagier de Google en vue de cette chronique, j'ai découvert l'existence des pierres à cerfs de Gol Mod, en Mongolie. Qu'on veuille rapprocher les empreintes de Jean Coulon des pierres gravées de la steppe, celles-ci comme apprêtées pour produire celles-là, selon une technique immémoriale qui préfigure la lithographie – dès lors tenue du règne minéral, non de l'art des hommes. L'artiste aurait reçu de l'inorganique, non plus ses modèles d'inspiration, mais ses matrices mêmes : la mémoire minérale, qui estampe les formes du Vivant, mais archive aussi le geste (et la pensée qui anime le geste), mettrait ainsi à notre disposition le plus sûr procédé d'impression de l'âme.
[Tout en composant cette page, laissant cheminer mon propos à mesure que j'en rassemble les images et en recherche les échos, je mesure l'impudence d'invoquer l'œuvre de Victor Segalen dans une note de bas de page. Et, circonstance aggravante, de prendre le risque de suggérer qu'il y aurait dans les furtives notations de Rupestres le moindre mérite qui souffre de les placer sous l'invocation de ses Stèles et de leur austère perfection. On l'aura, je le souhaite, entendu ainsi : seul est en cause dans ma méditation le statut singulier de quelques objets dont les propriétés minéralisent certains états, non moins singuliers, de la langue.]
[1] « Le signal de l'Arctique », Le Point cardinal, 1927 ; repris dans Mots sans mémoire, Gallimard, 1969, p. 48.
[2] Il m'accueillit plusieurs fois avenue Charles-Flocquet et portait une attention bienveillante au livre que j'avais conçu le projet d'écrire pour présenter son œuvre. Il mourra subitement à la fin de l'année suivante, en décembre 1978.

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[3] Je n'ai malheureusement trouvé sur Internet qu'une minuscule vignette reproduisant l'édition originale de Stèles. Par aileurs, je trouve, sur l'un des portails de librairies anciennes, la description (sans illustration) d'un exemplaire actuellement disponible, dont je donne ici la notice, telle que rédigée par le libraire :
– Victor Segalen, Stèles, Georges Crès et Cie, Paris, 1914. Reliure décorative. État : très bon état. Ed. limitée, n° 252/570. In-8 avec deux planchettes de bois reliées par des cordons de soie. Sur la planchette faisant office de premier plat, est gravé le titre en caractères chinois et en français. Quelques légères auréoles d'humidité en marge du texte en première page, et sur les douze dernières pages. L'ouvrage est plié "en portefeuille", suivant les méthodes employées en Chine pour les recueils de lithographies. Les estampages de caractère sont toujours ainsi réunis, afin d'être lus bien à plat, comme la surface de la pierre dont ils proviennent. Exemplaire numéroté sur vergé feutré. Tirage unique limité à 640 exemplaires. Celui-ci est truffé d'une photo de Victor Segalen, probablement avec sa femme, durant son voyage en Chine. Livre de la « Collection Coréenne » composée sous la direction de Victor Segalen à Péking pour Georges Crès, éditeur à Paris. Il est dédié en hommage à Paul Claudel. Trois sceaux apposés à la main en caractères chinois : le premier représente le cachet de l'éditeur, le second, justificateur du tirage, reproduit le titre du recueil, le troisième, en fin d'ouvrage, pourrait être traduit par « Composé durant la période Promulgation de l'Empire du Cœur de la dynastie Sans avènement dynastique ». Très bel ouvrage personnalisé et rare dans cet état de conservation. N° de réf. du libraire 6157. [Proposé par la librairie Rossignol, à Paris].
Cette page est partie intégrante de la chronique
Livre caverne – Des états lapidaires de la langue
parue dans la rubrique L'ordinaire et le propre des livres
«
Elles sont des monuments restreints à une table de pierre, haut dressée, portant une inscription. Elles incrustent dans le ciel de Chine leurs fronts plats. On les heurte à l'improviste : aux bords des routes, dans les cours des temples, devant les tombeaux. Marquant un fait, une volonté, une présence, elles forcent l'arrêt debout, face à leurs faces. Dans le vacillement délabré de l'Empire, elles seules impliquent la stabilité.
Épigraphe et pierre taillée, voilà toute la Stèle, corps et âme, être au complet. Ce qui soutient et ce qui surmonte n'est que pur ornement et parfois oripeau.
Le socle se réduit à un plateau ou à une pyramide trapue. Le plus souvent c'est une tortue géante, cou tendu, menton méchant, pattes arquées recueillies sous le poids. Et l'animal est vraiment emblématique ; son geste ferme et son port élogieux. On admire sa longévité : allant sans hâte, il mène son existence par-delà mille années. N'omettons point ce pouvoir qu'il a de prédire par son écaille, dont la voûte, image de la carapace du firmament, en reproduit toutes les mutations : frottée d'encre et séchée au feu, on y discerne, clairs comme au ciel du jour, les paysages sereins ou orageux des ciels à venir.
Le socle pyramidal est aussi noble. Il représente la superposition magnifique des éléments : flots griffus, à la base ; puis rangées de monts lancéolés ; puis le lieu des nuages, et sur tout, l'espace où le dragon brille, la demeure des Sages Souverains. — C'est de là que la Stèle se hausse.
Quant au faîte, il est composé d'une double torsade de monstres tressant leurs efforts, bombant leurs enchevêtrements au front impassible de la table. Ils laissent un cartouche où s'inscrit la dévolution. Et parfois dans les Stèles classiques, sous les ventres écailleux, au milieu du fourmillement des pattes, des tronçons de queues, des griffes et des épines : un trou rond, aux bords émoussés, qui transperce la pierre et par où l'œil azuré du ciel lointain vient viser l'arrivant.
Sous les Han, voici deux mille années, pour inhumer un cercueil, on dressait à chaque bout de la fosse de larges pièces de bois. Percées en plein milieu d'un trou rond, aux bords émoussés, elles supportaient les pivots du treuil d'où pendait le mort dans sa lourde caisse peinte. Si le mort était pauvre et l'apparat léger, deux cordes glissant dans l'ouverture faisaient simplement le travail. Pour le cercueil de l'Empereur ou d'un prince, le poids et les convenances exigeaient un treuil double et par conséquent quatre appuis.
Or, ces appuis de bois percés d'un œil se désignaient dès lors sous le même nom de « Stèles ». On les décorait d'inscriptions qui disaient les vertus et les charges du défunt. Plus tard ils s'affranchirent de leur emploi seulement funèbre : ils en vinrent à tout porter, et non plus un cadavre ; – mais des victoires, des édits, des résolutions pieuses, un éloge de dévouement, d'amour ou d'amitié délicate. – La marque du treuil est restée.
Mille années avant les Han, sous les Tcheou, maîtres des Rites, on usait déjà du mot « Stèle » mais pour un attribut différent, et celui-là sans doute original. Il signifiait un poteau de pierre, de forme quelconque mais oubliée. Ce poteau se levait dans la grand'salle des temples, ou en plein air sur un parvis important. Sa fonction :
………« Au jour du sacrifice, dit le Mémorial des Rites, le Prince traîne la victime. Quand le cortège a franchi la porte, le Prince attache la victime à la Stèle. » (Afin qu'elle attende paisiblement le coup.)
C'était donc un arrêt, le premier dans la cérémonie. Toute la foule en marche venait buter là. Tout les pas encore s'arrêtent aujourd'hui devant la Stèle seule immobile du cortège incessant que mènent les palais aux toits nomades.
Le Commentaire ajoute : « Chaque temple avait sa stèle. Au moyen de l'ombre qu'elle jetait, on mesurait le moment du soleil. »
Il en est toujours de même. Aucune des fonctions ancestrales n'est perdue : comme l'œil de la stèle de bois, la stèle de pierre garde l'usage du poteau sacrificatoire et mesure encore un moment ; mais non plus un moment de soleil du jour projetant son doigt d'ombre. La lumière qui le marque ne tombe point du Cruel Satellite et ne tourne pas avec lui. C'est un jour de connaissance au fond de soi : l'astre est intime et l'instant perpétuel.
Le style doit être ceci qu'on ne peut pas dire un langage car ceci n'a point d'échos parmi les autres langages et ne saurait pas servir aux échanges quotidiens : le Wên. Jeu symbolique dont chacun des éléments, capable d'être tout, n'emprunte sa fonction qu'au lieu présent qu'il occupe ; sa valeur à ce fait qu'il est ici et non point là. Enchaînés par des lois claires comme la pensée ancienne et simples comme les nombres musicaux, les Caractères pendent les uns aux autres, s'agrippent et s'engrènent à un réseau irréversible, réfractaire même à celui qui l'a tissé. Sitôt incrustés dans la table, — qu'ils pénètrent d'intelligence, — les voici, dépouillant les formes de la mouvante intelligence humaine, devenus pensée de la pierre dont ils prennent le grain. De là cette composition dure, cette densité, cet équilibre interne et ces angles, qualités nécessaires comme les espèces géométriques au cristal. De là ce défi à qui leur fera dire ce qu'ils gardent. Ils dédaignent d'être lus. Ils ne réclament point la voix ou la musique. Ils méprisent les tons changeants et les syllabes qui les affublent au hasard des provinces. Ils n'expriment pas ; ils signifient ; ils sont.
Leur graphie ne peut qu'être belle. Si près des formes originales, (un homme sous le toit du ciel, — une flèche lancée contre le ciel, — le cheval, la crinière au vent, crispé sur ses pattes, — les trois pics d'un mont ; le cœur, et ses oreillettes, et l'aorte), les Caractères n'acceptent ni l'ignorance ni la maladresse. Pourtant, visions des êtres à travers l'œil humain, coulant par les muscles, les doigts, et tous ces nerveux instruments humains, ils en reçoivent un déformé par où pénètre l'art dans leur science. — Aujourd'hui corrects, sans plus, ils étaient pleins de distinction à l'époque des Yong- tcheng ; étirés en long sous les Ming, telles les gousses de l'ail élégant ; classiques les Thang, larges et robustes sous les Han ; ils remontent combien plus haut, jusqu'aux symboles nus courbés à la courbe des choses. Mais c'est aux Han que s'arrête l'ascendance de la Stèle.
Car la table aveugle des caractères a l'inexistence ou l'horreur d'un visage sans traits. Ni ces tambours gravés ni ces poteaux informes ne sont dignes du nom de Stèle ; moins encore l'inscription de fortune qui, privée de socles et d'espace et d'air quadrangulaire à l'entour, n'est plus qu'un jeu de promeneur fixant une historiette : bataille gagnée, maîtresse livrée, et toute la littérature.
La direction n'est pas indécise. Face au Midi si la Stèle porte les décrets ; l'hommage du Souverain à un Sage ; l'éloge d'une doctrine ; un hymne de règne ; une confession de l'Empereur à son peuple ; tout ce que le Fils du Ciel siégeant face au Midi a vertu de promulguer.
Par déférence, on plantera droit au Nord, pôle du noir vertueux, les Stèles amicales. On orientera les amoureuses, afin que l'aube enjolive leurs plus doux traits et adoucisse les méchants. On lèvera vers l'Ouest ensanglanté, palais du rouge, les guerrières et les héroïques. D'autres, Stèles du bord du chemin, suivront le geste indifférent de la route. Les unes et les autres s'offrent sans réserve aux passants, aux muletiers, aux conducteurs de chars, aux eunuques, aux détrousseurs, aux moines mendiants, aux gens de poussière, aux marchands. Elles tournent vers ceux-là leurs faces illuminées de signes ; et ceux-là, pliés sous la charge ou affamés de riz et de piment, passent en les comptant parmi les bornes. Ainsi, accessibles à tous, elles réservent le meilleur à quelques-uns.
Certaines, qui ne regardent ni le Sud ni le Nord, ni l'Est ni l'Occident, ni aucun des points interlopes, désignent le lieu par excellence, le milieu. Comme les dalles renversées ou les voûtes gravées dans la face invisible, elles proposent leurs signes à la terre qu'elles pressent d'un sceau. Ce sont les décrets d'un autre empire, et singulier. On les subit ou on les récuse, sans commentaires ni gloses inutiles, — d'ailleurs sans confronter jamais le texte véritable : seulement les empreintes qu'on lui dérobe.
»
En ouverture : Briques et Tuiles, éditions Fata Morgana, 1967. Eau-forte d'André Masson.
[1] On trouve fréquemment ce texte liminaire de Stèles épouvantablement titré « Avant-propos ». Il ainsi désigné, notamment, dans la table des matières de l'édition d'Henry Bouillier. Dans cette édition comme dans celle parue également chez Plon en 1970, regroupant Stèles, Peintures et Équipée, seul le titre du livre figure soit au-dessus des premières lignes du texte, soit en page précédente. Je prends la liberté d'introduire ici, entre crochets, celui de Dédicace – tant les pages inaugurales de Pierres, de Roger Caillois, et celles de Stèles me semblent liées par un écho puissant.
L'œuvre de Victor Segalen (1878-1919) est dans le domaine public. Le texte, reproduit ici dans son intégralité, était déjà disponible en ligne, sur plusieurs sites. Comme il arrive le plus souvent, une première version lacunaire a été reproduite par copier/coller : un paragraphe entier, un passage affectant une même phrase manquent dans la version qu'on trouvera ailleurs. J'ai pointé mot à mot – et complété – cette saisie qui m'a servi de base, rétablissant quelques majuscules voulues par le texte et respectant l'usage contestable des tirets longs placés après la virgule. L'auteur ayant lui-même collaboré à l'édition de son texte, en 1912, on ne peut que lui attribuer ces choix typographiques et s'y tenir scrupuleusement.
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Il m'était arrivé, en plusieurs circonstances, de prendre la mesure des effets d'une abstinence totale, sur deux décennies désormais, à l'égard de la télévision – que redouble, depuis plusieurs années, mon incapacité à supporter les martèlements acoustiques d'un programme radiophonique, quel qu'il soit. Sans doute mon système nerveux, autant que mon nerf optique, est-il martyrisé par l'écran de mon ordinateur : du moins y suis-je maître du pointeur.
J'insiste ici sur cette notion de rythme, de débit, de scansion de l'espace sonore. Il y a quelques années, dans la proximité d'un récepteur qui diffusait un programme de jeux télévisés, un fou rire irrépressible s'était emparé de moi, non pour le contenu débilitant de ce qui se déroulait sous mes yeux, mais par le seul effet des rythmes spasmodiques appliqués aux images et aux sons : on aurait pu songer qu'un même compresseur alimentait à la fois le marteau-piqueur du chantier voisin et l'appareil allumé devant moi. Dans une sorte de rejet massif et, tout à la fois, de démission, mon système nerveux s'était laissé happer dans le hoquet du rire, me déshumanisant de force devant ce théâtre mécanique dont le ressort aurait échappé à sa butée.
Cette semaine, je me suis trouvé manger seul, à midi, dans le petit café qui m'accueille quand je me rends à Montauban pour mes journées d'enseignement professionnel. D'ordinaire, les élèves du lycée le plus proche y tiennent bruyamment leur quartier général. Mercredi, ils étaient en vacances. Je fus, un long moment, l'unique client, assis devant mon steak-frites. Accoudé à son comptoir, le patron suivait le journal télévisé de la mi-journée. Je tournais le dos à l'écran, mais rien n'était susceptible de faire que j'échappe à la tyrannie de la bande-son.
Le présentateur ouvrit le ban sur la réunion publique que Mlle Royal avait tenue, la veille, dans une préfecture de Basse-Normandie. Le montage de séquences filmées du meeting avait été lancé sur son commentaire, le fondu enchaîné était parfaitement réglé, même sans l'image : je compris que j'allais entendre la candidate s'exprimer.
En quelques secondes, un pénible inconfort s'empara de moi. Chacun des cartons perforés d'un orgue de Barbarie semblait retenu, se coincer avant de laisser le suivant s'engager. Il en résultait une exécution hachée, les phrases mélodiques n'ayant pas de durée fluide pour s'imposer. On pouvait encore imaginer l'exercice de rééducation orthophonique d'un patient chez qui un accident vasculaire cérébral aurait affecté le centre de la parole. Les injonctions, les adresses, les formules exclamatives du discours électoral – genre dont l'exécution est aussi codifiée que celle de la valse ou du menuet – subissaient le même laminage d'une émission recto tono telle qu'en produisent les bornes automates.
Performance stricto sensu tragique de celui ou celle dont le larynx supplie qu'on lui donne sa voix, dont l'organisme ne parvient pas à fixer (comme on le dit du calcium) les mots pour ne rien dire.
Quand s'acheva le reportage, quand l'organe de l'animateur professionnel eut réinvesti la bande-son, s'imposa l'hypothèse que ce que je venais d'entendre était peut-être la voix de l'alexithymie, qu'on serait parvenu, sans le vouloir, à synthétiser : une société, frappée de ce mal auquel on s'efforce de ne pas reconnaître de statut clinique – étymologiquement : ne pas [ou ne plus] disposer des mots pour dire ses émotions – s'identifierait à la voix tétanisée de cette femme pour clamer sa souffrance. Que des milliers de participants à ses réunions publiques et des millions de téléspectateurs n'éprouvent apparemment aucun malaise devant ce qui constitue pourtant une épreuve pour l'auditeur non prévenu, tend à conforter cette intuition.
Illustration visuelle et sonore : Talking and Singing Robot (version 2006) du Pr Hideyuki Sawada (Kagawa University).
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CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
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Ce que je grappille des propos tenus par les candidats déclarés aux plus hautes fonctions de l'État semble confirmer qu'un processus d'exténuation est peut-être proche d'atteindre ses limites basses : exténuation des énergies vitales qui se manifeste dans l'asthénie de la langue. Un sentiment de pesanteur extrême en résulte. Simone Weil, dans quelques pages dont je propose la lecture en complément de cette chronique, médite sur cette loi de pesanteur.
La pesanteur et la grâce, deux mots qui n'ont pas fait l'objet d'un rapt par les forces de vente de nos politiciens. Deux mots que leur haine des contenus néglige, faute de pouvoir les exténuer. Deux exceptions.
Dans le lexique électoraliste, il est pourtant quelques locutions qui mériteraient de n'être pas vides de contenu. Celle de lien social me paraît compter parmi elles pour plusieurs raisons : tout d'abord par sa portée immédiatement pragmatique, qui rend accessible la mise en œuvre d'un tel lien à chaque citoyen, sans devoir percer au préalable l'opaque nuage d'encre que lâchent les États face à toute initiative privée (la langue de bois n'est rien d'autre que ce pet foireux de la sèche qui protège sa fuite) ; mais aussi parce qu'il s'agit de lier, au sein d'une civilisation qui s'est donné d'étonnants outils pour le faire – je songe, bien entendu à l'électronique et aux télécommunication. [Si mes liens sont des liens, alors je me lie – d’amitié, d’amour, de connivence – au-delà de l’écran : comme le chamane par l’imposition des mains, j’accède au monde invisible, aux trésors, au thésaurus. Si mes liens sont des chaînes, alors je suis lié, fait comme un rat dans la nasse de la grotte – on me tient ! halluciné, aveugle, presque muet dans la nuit de l’écran opaque, disais-je à Gargas, cet été.]
Nouer ou renouer le lien social partout où il peut l'être se fera autour d'une réappropriation des contenus.
– Les contenus !… Quels contenus ?
– Tous les contenus que le marketing politique a confisqués à la société civile en y substituant – le plus souvent à force de lois superfétatoires, de décrets, de circulaires – des postures de surface, des mots vides de sens parce que vides de langue, vides de chair.
– Vous auriez un exemple ?
– L'impôt de solidarité, la nouvelle gouvernance, la création en octobre 2005 d'un Conseil de la modération et de la prévention du vin [sic] chargé de « concilier les objectifs de santé publique et les impératifs commerciaux de la filière viticole » (qu'est-ce qu'un impératif commercial, en la circonstance ? serait-ce d'intérêts que l'on parle ici ?) Je pourrais aligner à l'envi ces mésusages qui vident la langue de sa substance, la sucent comme les larves de la guêpe pondues dans le corps anesthésié de l'araignée.
Ce n'est pas le hasard qui, aujourd'hui, me fait tirer de leur rayon La Pesanteur et la Grâce et L'Enracinement. J'ai croisé ces jours-ci sur la Toile le site de campagne d'un des candidats : on peut y visionner un entretien au cours duquel cet homme politique évoque son parcours, sa jeunesse, son expérience et son goût de la chose publique ; ses propos sont systématiquement transcrits en marge des séquences vidéo, il est possible d'en lire le texte après, ou avant de les écouter en live. Il confie que L'Enracinement, lu à la sortie de l'adolescence, est le premier livre qui [l]’ait marqué profondément. Il présente en quelques phrases impeccables la destinée de Simone Weil et mentionne plus précisément ce qui fonde, dans les quarante premières pages d'une saisissante économie, la démarche de l'auteur dans ce texte : C’est un livre qui fait la liste des besoins de l’âme humaine, des besoins de l’Homme [c'est moi qui souligne]. Parmi les besoins de l’Homme, il y a l’enracinement, l’ordre, la liberté, l’idéal sans lequel l’être humain ne peut pas vivre [2]. L’être humain, c’est un animal bizarre, il ne vit pas seulement de ce qu’il mange, il vit aussi de ce qu’il croit, il vit de ce qu’il aime et de ce qu’il croit.
Il est évident que c'est le lecteur qui parle, non quelque BTS force de vente d'un staff de campagne qui aurait préparé une fiche – le mot âme n'y aurait pas figuré. Il est si peu convenant d'utiliser ce vocable, que le candidat s'y empêtre quelque peu – l'âme humaine, pense-t-il nécessaire de préciser (il est question, il est vrai, d'en reconnaître une, bientôt, au bonobo) avant de déporter la notion vers le concept valise d'Homme, avec majuscule, puis d'être humain. Le propos a été redressé de justesse après l'embardée. Mais le contenu du livre invoqué n'a pas été éludé : la première partie de L'Enracinement a bien pour titre : « Les besoins de l'âme ».
Il en résulte soudain une teneur. L'homme qui parle là est présent à ce qu'il dit. Cela tranche avec le déréel ambiant. Il y a quelque chose d'âpre mais de liant dans son propos.
Cette référence à Simone Weil – à ce livre en particulier et, dans ce livre, à l'inventaire inaugural des besoins de l'âme – pose, d'ailleurs, une question de principe dont il pourrait être fécond de débattre : sous quelles conditions accueillir l'âme [le mot, autant que ce qu'il désigne – et, peut-être même, comme condition préalable à ce qu'il désigne] dans un État laïc ? si, comme je tends à le penser, c'est dans nos démocraties, par excellence, que l'urgence se fait pressante de mettre un terme à toute confiscation – et du mot, et de cette singularité de l'Homme qu'il désigne.
Ce qui reviendrait à s'atteler, frontalement, à un contenu – hypothèse qui engendre l'effroi dans les rangs du marketing, fût-il politique.
[1] Publication posthume dans la collection « Espoir » dirigée par Albert Camus, Gallimard, 1949. Ce texte, inachevé, a été rédigé en 1942 à Londres, où l'auteur a rejoint la France libre du général de Gaulle.
[2] Voici la liste exhaustive des sous-chapitres de cette première partie du livre : L'Ordre – La Liberté – L’Obéissance – La Responsabilité – L’Égalité – La Hiérarchie – L'Honneur – Le Châtiment – La Liberté d’opinion – La Sécurité – Le Risque – La Propriété privée – La Propriété collective – La Vérité [je reproduis, avec les majuscules, la typographie de la table des matières].
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xxxL'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie

Il n'aura pas fallu bien longtemps pour que les six autres volumes de cette collection soient, un à un, proposés aux enchères sur eBay. J'ai même dû laisser passer mon tour, à deux reprises : deux enragés se disputèrent coup sur coup Nus de Tahiti, faisant grimper la mise à plus de cent euros, à quelques jours d'intervalle. Le même enchérisseur emporta les deux. Une recherche élargie m'en fit repérer un exemplaire sur le site hollandais d'eBay, que j'acquis sans concurrence pour environ vingt euros, comme les autres volumes. À ma grande surprise, le livre – impeccablement conservé – est de beaucoup le moins réussi de la série : poses convenues jusqu'à l'ankylose, modèles murés dans une sorte de neutralité malveillante, impression grise sans contrastes. Il faut atteindre la dernière double page pour qu'un bosquet de bambous donne un relief graphique au corps qui tente avec les tiges un mimétisme médiocrement convaincant. Sans doute l'enchérisseur fou avait-il ses raisons, qui n'étaient pas les miennes.
J'ai formulé, dans la page que j'ai consacrée à Nus de l'Inde, quelques jours après avoir reçu l'ouvrage – le premier acquis –, les réflexions qu'un tel objet peut inspirer à l'éditeur, autant qu'au simple lecteur attentif aux livres qu'il prend en main. L'ensemble des sept titres ne fait que conforter mon approche. Maximilien Vox, dans son texte d'ouverture, qualifie de jansénisme de la nudité le regard de Charles Stewart, le photographe de Nus de Harlem. On ne saurait mieux dire.
Je prends d'ailleurs le parti de donner à lire, dans son intégralité, ce texte étonnant et superbe. [Je tarde à remplir mon devoir de présenter ici Maximilien Vox, car la tâche est complexe, surtout en peu de mots. Mais je n'oublie pas et la lecture que j'en propose aujourd'hui [1] rend l'injonction plus pressante.]
Si l'analyse de l'image que propose Vox reste d'une saisissante inactualité – et excède la stricte technique photographique –, le texte est daté, comme le sont les livres de la collection. À l'heure où, d'un clic, le premier internaute accède à des centaines de sites pornographiques, dont un quota est dûment dédié à l'anatomie de la femme noire, l'éditeur tremblerait au soupçon d'incorrection que tout esprit formaté se doit de poser à la lecture des dernières lignes de ce texte. Il reste que, pas plus qu'on ne photographie comme ça, pas plus qu'on n'édite de tels livres (et qu'on ne les imprimerait en héliogravure), on n'écrit aujourd'hui des préfaces en s'accouplant ainsi à sa langue.
En 1968, paraissent une nouvelle édition de Nus japonais sous une jaquette en couleur, et le l'ultime titre – Nus de Bornéo –, le plus troublant peut-être. Que ces deux volumes soient les plus rares suggère qu'une part significative de leur tirage a pu être pilonnée. Nul n'avait clairement conscience, au moment de lancer l'impression, qu'ils étaient d'ores et déjà d'un monde étonnamment ancien et pour tout dire perdu, que rien, absolument rien en eux n'était plus rémissible.
Cela s'est joué à quelques mois, moins de semaines peut-être même qu'il ne faut de doigts d'une main pour les décompter.
J'aurais pu les acquérir pour ce seul immobile vertige-là, que les toucher pour les ouvrir avive.
[1] Ce texte n'étant pas dans le domaine public, je prends la responsabilité de le reproduire, dans un esprit d'hommage à l'œuvre de Maximilien Vox, souhaitant qu'un éditeur envisage de rendre à nouveau accessibles des textes et des créations graphiques de cet auteur. Par la mention D.R., (droits réservés), je reconnais formellement la possibilité, pour les ayants droit de Maximilien Vox, d'exiger son retrait ou d'autoriser sa publication en ligne contre le versement de droits d'auteur. De sorte que cette page ne saurait rentrer dans le cadre du contrat Creative Commons (mentionné dans la barre de menu, ci-contre, partie haute de la page), qui autorise sous certaines conditions de reproduire les contenus du présent site.
Dominique Autié en forêt, à guetter Jünger……![]()
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Vient de paraître en ligne :
…Dans le cadre – et en avant-première – du numéro hors série de La Presse littéraire consacré aux Écrivains infréquentables, Ernst Jünger, le subtil paraît conjointement dans « La Zone » – Stalker, dissection du cadavre de la littérature – le site de Juan Asensio, qui a dirigé ce numéro, et sur le site de la revue, que publie Joseph Vebret.
Je les remercie des belles et rares heures de (re)lecture de l'auteur du Mur du temps auxquelles ils m'ont contraint pour honorer leur invitation à participer à cet ensemble.
…Parution en kiosques : 21 février.
Cette page est partie intégrante de la chronique Les nus de Prisma
parue dans la rubrique L'ordinaire et le propre des livres

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Je t'adore l'égal de la voûte nocturne
Ô vase de tristesse, ô grande taciturne,…
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Baudelaire chante aux oreilles de « l'hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère », qui, fût-ce d'un négligent pouce gauche, feuillette les pages que voici. Comme un poste de radio ouvert soudainement sur l'émission d'une symphonie, c'est un flot de musique du « mauvais enchanteur », une stéréophonie de ce que les Fleurs du Mal ont de plus intimement baudelairien qui fait irruption par tous les canaux de la mémoire, de l'imagination latente, et de cette sorte de songe qui est le véritable Temps retrouvé.
C'est par Baudelaire que le parfum de la dame noire est entré dans notre littérature pour ne la plus quitter, sous le couvert d'un romantisme devenu classique par la grâce de millions de lecteurs adolescents, et qui n'est en réalité que l'ultime exaspération de ce merveilleux baroque où se prélassait le précurseur Saint-Amant, académicien de Richelieu, pinteur illustre à la Pomme de Pin, gentilhomme d'aventure.
Ces nus de Charles Stewart, photographe à New York – ils sont à nous, plantés au cœur de nos lettres et de notre sensibilité française ; à nous vieux peuple civilisé pour lequel la nudité noire n'est ni exotisme ni problème racial ; mais seulement un angle un peu plus aigu sous lequel considérer la beauté éternelle dont nous ont laissé la tradition les hautes civilisations de la mer méditerranée.
Nigra sum, sed formosa… du Cantique des Cantiques à la « négresse par le diable secouée » du cher Mallarmé.
Je prédis à ce photolivre des flots de lecteurs (est-ce bien le terme quant à un volume qui ne comprend aucun texte, et parle sans utiliser les mots ?) Autant qu'à l'admiration, il porte à la réflexion. L'anecdote en est exclue, autant que la sociologie, et surtout la métaphysique, ce qui est bien soulageant.
On pourrait discuter du titre, et je crois que l'auteur lui-même ne s'est pas privé de le faire. Lorsqu'un éditeur bien avisé proposa à Charles Stewart, l'un des photographes les plus réputés de New York et nègre par surcroit, de consacrer un volume au thème qui fait l'objet de la présente collection en l'intitulant Nus de Harlem, il paraît qu'il sourit, réfléchit un moment, puis : « Amusant, dit-il, mais pas très exact. Les filles de couleur que je passe ma vie à photographier dans toutes les positions ne vivent pas à Harlem, mais "downtown ", au-delà de Central Park, à Brooklyn, à Long Island, et certaines dans les avenues les plus chic. »
En fait « Chuck » Stewart, comme on l'appelle, travaille presque exclusivement d'après des modèles professionnels ; sélectionnés dans un milieu où l'afflux des races et la culture physique ont rendu la perfection plastique aussi courante, aussi exigible que les produits standard sur lesquels repose l'american way of life.
Tandis que le nom de Harlem, pour les Européens qui n'y ont pas été voir, évoque en général une idée de quartier réservé, analogue à la Casbah ou à Chinatown, de village nègre où une grouillaison d'Africains et de Porto-ricains plus ou moins métissés perpétuerait les mœurs de la jungle ancestrale et de la cabane bambou; dans une atmosphère de tam-tam vaudou, ou de jazz signé Duke Ellington.
Il existe partout de ces secteurs hauts en couleur, le Barrio Chino de Barcelone, Soho, le port d'Anvers, feu Montmartre et ses moulins, aujourd'hui la rue Mouffetard, la Goutte-d'Or. Le nu, quand il y affleure, c'est de façon sordide. La beauté hellénique, en dépit des romanciers, ne fleurit pas de préférence dans les gravats.
Cela dit, va pour Harlem ! puisque, fort politiquement peut-être, des hommes d'État tels que Messieurs Kroutchev et Fidel Castro ont remis la colonie noire de New York sur la liste des quartiers résidentiels.
Sous ce pavillon, donc, vont défiler les plus beaux modèles d'artistes, les mannequins et cover girls les mieux stylés, les plus sculpturales cariatides des beaux soirs de New York. Elles subissent ici l'épreuve de nos regards « vieux monde », sensibilisés par des siècles d'art classique, d'esthétique humaniste : et que l'art abstrait n'a pas encore reconvertis.
Et c'est une victoire.
L'admiration est un sentiment qu'il est précieux de sentir croître en soi, et faire masse. Page à page, feuilletez cet album même de ce pouce gauche dont je parlais, qui fait déchiffrer à l'envers tant de séquences laborieusement établies… mais ici, par bonheur, peu importe.
C'est un peintre-graveur qui vous parle, formé dans le culte figuratif : il n'existe nulle part de collection de dessins ou d'estampes (ni d'ailleurs de photographies) qui donne une plus parfaite idée du corps humain dans ses proportions idéales, sans pour cela tricher avec la stricte réalité. (Corps humain, dis-je, et non simplement féminin : car certains deltoïdes, certains jarrets sont des morceaux d'une qualité omnivalente.) Aucune élongation « mode », aucun épaississement populiste. Les canons de la Renaissance tiennent le coup : un bon point pour « l'École ». Je tiens l'øuvre de Charles Stewart comme supérieure à tout autre document pour l'enseignement de l'anatomie artistique : dans la mesure, qui est encore grande, où il existe une jeunesse qui songe à dessiner, et des maîtres comme Henri Eynard, capables de le leur apprendre.
Intemporelle, cette beauté harlémite ne porte de date ni d'étiquette. Elle pourrait être de Delphes, de Cluny, de Florence, de Versailles, ou des grands instants de quelqu'un de nos sculpteurs modernes, hier Despiau, Maillol, Bourdelle – aujourd'hui, mes camarades Belmondo, Volti, Jean Carton…
Ce rapprochement éclaire : car le photographe, qui travaille dans la lumière et par la lumière, qui ne connaît pas les lignes, et si peu la couleur ! ne rejoint, au sommet, ni le peintre ni le dessinateur – mais bien, le Sculpteur.
Comme lui, il travaille les volumes ; avec lui, il vit dans la troisième dimension, qui est une re-découverte de la révolution graphique du demi-siècle. Ce monde tridimensionnel où nous apprenons à ne plus voir seulement relief et perspective ; mais un devenir en suspens, de l'incarnation en marche – de l'espace au moment d'être fécondé par la durée.
Expressions qui traduisent en termes de spiritualité une réalité d'expérience et d'évidence. La photographie – ou mieux, comme l'enseigne l'École de Lure, le Photo-Graphisme – est, comme la sculpture et pour les mêmes raisons, un art qui réintroduit la notion de la cessation du mouvement, dans l'immobilité.
La caméra, se déplaçant sans cesse, variant ses angles et ses éclairages, arrache à la statue pétrifiée le secret du geste qu'elle porte en elle : la met en action. Mais aussi, aux corps de chair vivants, mouvants et ductiles, elle confère en un instantané cette fixité de la chose qui bouge, qui lui vaut l'éternité.
Tel est au suprême degré l'art de Charles Stewart : il vise à la base, il capte les sources. Il est une science, et non, comme tant d'autres, un reflet.
Une critique photographique rationnelle, si elle existait, nous aurait depuis longtemps débarrassés, dans un strict domaine de l'art, de ce qui n'est qu'anecdote, astuce artisanale, ou prétention au symbolisme. Elle se serait attachée à reconnaître des genres ; à établir entre eux, non une hiérarchie, mais une classification (*). Elle aurait mis en évidence le problème crucial qui barre la route aux conceptions frustes de la photographie-représentation : son impuissance fonctionnelle à figurer le mouvement.
Paradoxalement, plus le mécanisme optique des appareils se perfectionne, et plus les photographes, professionnels ou amateurs, se révèlent incapables de transmettre l'impression de vélocité. Les merveilles de la photo stroboscopique, si précieuse aux sciences, n'aboutissent – côté public – qu'à décomposer chaque geste en une succession d'images figées qui semblent calculées pour illustrer la fameuse proposition du philosophe grec Zénon d'Elée, qui défiait que l'on pût démontrer le mouvement de la flèche, puisqu'à chaque fraction d'instant elle se trouvait tout entière en un seul point de l'espace.
Le savent de reste les directeurs de magazines, qui en sont à commander à leurs reporters des clichés assez « mal pris » pour que le flou et le tremblé (naguère encore considérés comme des tares) parviennent à procurer l'illusion de la vitesse.
La réalité ne compose pas : mais l'art, mais l'artiste. À ce sujet, les remarques de Rodin sur la statue du Maréchal Ney de Rude restent indéfiniment valables : le sculpteur a combiné dans son œuvre deux gestes qui en fait ne se produisent pas simultanément : le port de la jambe gauche en avant, et l'acte de tirer son sabre. C'est ce qui donne au personnage l'allure du pas de charge.
Que Charles Stewart ait lu ou non les Propos sur l'Art, il compose ; mais dans le sens de la vérité, de la vie, ce qui donne à ses études de nus leur valeur normative. Au rebours de tant de confrères qui se régalent à croquer des bonniches cabriolant avec des gentillesses apeurées dans des bosquets de seringas il ne croit pas à l'accident heureux, à la trouvaille involontaire. Il ne laisse pas travailler à sa place Phébus, dieu de la lumière.
Ses personnages sont posés, sur-posés, comme un modèle d'académie ; son photo-graphisme s'est donné pour mission de voir pour nous, et mieux que nous, d'un œil exercé par un long amour des formes. Tendresse-passion, qui préserve, opère à chaud : le choix de l'instant, jusque dans l'immobile, est la seconde de vérité.
Technicien, on le surprendrait à lui dire qu'il excelle ; tant son angle d'attaque peut paraître simple et naturel. Aucune déformation, aucune recherche de mise en page ; nul souci que d'évoquer le corps et ses attitudes, sans recours au pittoresque du cadre ou de la suggestion littéraire. Que les véritables amateurs de photographie se penchent néanmoins sur ces planches pour en comprendre, s'il se peut, l'un des messages péremptoires : vous vous apercevrez que ce jansénisme de la nudité – si éloigné des poncifs Porgy and Bess ou Josephine Baker – atteint son point de surchauffe dans celles des compositions où l'artiste, lâchant la rampe d'un décor dont il ne joue qu'à regret, se lance sur la corde raide du tout-noir ou du tout-blanc. Soit un fond noir total d'où les gros plans et les détails anatomiques jaillissent en négatifs. Soit plus difficile encore, une ambiance de blanc absolu : figure de bronze cernée, détourée par l'acide rongeur de la lumière qui du papier « amoureux de l'encre » fait surgir une eau-forte.
Dureté et suavité également implacables du « blanc de blanc », sur lequel l'épopée des muscles et la mélopée du geste inscrivent des évocations prolongées propices à la rêverie en pleine clarté. Qui, doucement, glisse à une sorte d'émoi fasciné.
Car après avoir analysé l'œuvre importante qu'est Nus de Harlem, dans son contexte littéraire, racial, social, esthétique et technique – un reliquat subsiste, une immanence d'ordre sans doute sentimental qu'il n'est pas aisé de faire renaître « d'un gouffre interdit à nos sondes »…
Ce livre, ouvrage d'un libre artiste, ne parle pas de liberté.
Certes, l'on sent dans ces beaux corps à nu une aisance qui est l'exact opposé de l'odieux striptease. Si même quelqu'une de ces admirables filles se prête à tel fâcheux gagne-pain, impassible demeure le comportement de leurs membres dévêtus. Au fond de leur nature est l'état d'innocence. « Elle était nue comme Eve à son premier péché », écrivait Musset, dandy parisien. Les harlémistes de Chuck Stewart ignorent physiquement qu'il y ait péché possible dans le nudisme, ni dans les pensées qu'il inspire.
Leurs images sont d'une gravité qui, par-delà l'austérité, atteint à la tristesse…
À une mélancolie, du moins, qui ne va pas sans charme. Corps malléables et disciplinés, beaux corps obéissants soumis pour le plaisir du lecteur à l'impérieuse volonté du Maître de Studio, membres aux harmonies calculées, sourires comme des masques, hanches dociles, souples cuisses, poitrines aux cœurs vierges de révolte – quel secret cachez-vous au passant dont les regards s'attardent ?
Vous souvient-il, corps ténébreux, quand l'âme new-yorkaise qui vous habite babille et pétille – vous souvient-il d'une vie antérieure où vous fûtes esclaves ?
En vous, peut-être l'âme obscure et fidèle d'un gynécée reconnaît-elle dans Charles Stewart, photographe noir, son légendaire capitaine négrier, et la douce épouvante d'obéir…
À cela près qu'en vous vendant, il vous a fait gagner, ô captives, une somme considérable de dollars.
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(*) Un écrit peut être un poème, un roman, un article scientifique, un reportage de journal, une publicité, un texte de loi, une circulaire électorale, etc... mais une photo s'appelle toujours indistinctement une photo ». Cf. Marcel Hignette, agrégé des lettres, Plaidoyer pour la classification réfléchie des usages de la Photographie dans l'Imprimé (Caractère-Noël, 1959). [Note de l'auteur.]
[1] Ce texte n'étant pas dans le domaine public, je prends la responsabilité de le reproduire, dans un esprit d'hommage à l'œuvre de Maximilien Vox, souhaitant qu'un éditeur envisage de rendre à nouveau accessibles des textes et des créations graphiques de cet auteur. Par la mention D.R., (droits réservés), je reconnais formellement la possibilité, pour les ayants droit de Maximilien Vox, d'exiger son retrait ou d'autoriser sa publication en ligne contre le versement de droits d'auteur. De sorte que cette page ne saurait rentrer dans le cadre du contrat Creative Commons (mentionné dans la barre de menu, ci-contre, partie haute de la page), qui autorise sous certaines conditions de reproduire les contenus du présent site.
Médecins en littérature
Professeur de chirurgie cardiovasculaire et romancier

« Au-delà de la rigueur d’un examen clinique
Depuis que je suis entré dans la vie active, il y a trente-cinq ans,
j'ai toujours été en relations étroites avec le corps médical. Toujours, mon rôle consiste à aider les professionnels de santé à communiquer. Grâce à mes interlocuteurs médecins, j'ai vu les conditions d'exercice de leur profession évoluer considérablement. Pourtant, sur ce tiers de siècle, je reste frappé par un fonds si largement partagé d'un humanisme qui leur est propre – même s'ils n'ont pas le monopole de l'humain ! –, dont une caractéristique est de traverser réformes, rigueurs et pressions du temps sans devoir changer de visage.
Il y a quelques jours, j'ai appris qu'un chirurgien toulousain, le Pr Yves Glock*, venait de publier un roman. Mon premier réflexe a été de chercher à le rencontrer. Je le remercie d'avoir bien voulu confier ici quelques-unes de ses réflexions sur les affinités électives qu'entretiennent son métier de médecin et l'écriture.
Dominique Autié : Il y eut, jusqu’à une période assez récente, une communauté des médecins écrivains : le Dr André Soubiran avait fondé une association, très active, qui les regroupait. La grande figure du médecin humaniste a véritablement irrigué l’histoire de nos civilisations. Il semble qu’aujourd’hui le médecin offre plutôt l’image d’un professionnel sur qui pèsent toutes les contraintes : réglementaires, sécuritaires, gestionnaires – sans oublier l’évolution constante de la pratique médicale elle-même sous les effets de la recherche et de l’innovation technologique. Décririez-vous la place de la chirurgie et celle de l’écriture dans votre vie comme une carrière, d’une part, et un mode d’évasion, de l’autre ? ou plutôt comme les deux plateaux d’une même balance, en quête incessante de cette juste mesure que vise tout humanisme authentique ?
Yves Glock : Médecine et littérature sont indubitablement liées à des niveaux différents : le « poids » d’un praticien en terme de travaux se juge sur ses publications, désormais référencées sur Internet, qui traduisent son impact dans la littérature dite scientifique. Ce poids a vu ses mesures étalons changer et c’est à l’aune des écrits en langue anglaise, plus largement diffusée, que s’évalue le rayonnement de l’écrivain-scientifique.
La littérature médicale, dans les siècles passés, a eu ses heures de gloire ; parfois, à la valeur scientifique se mêlait la valeur littéraire : ainsi, Henri Mondor a-t-il su briller par son analyse des symptômes autant que par son style dans ses ouvrages sur Les Diagnostics urgents ou Les Avortements mortels. Ce grand médecin-écrivain était aussi un écrivain-médecin, signant un certains nombre de biographies – Mallarmé, Duhamel, Barrès… – n’ayant rien à voir avec la médecine. Sa place à l’Académie française en 1946, damant le pion à André Gide, était justifiée par ce double caractère de ses ouvrages, les uns purement littéraires, les autres mettant la littérature au service de la diffusion du savoir médical.
Au-delà de la science médicale exprimée par larédaction de publications scientifiques, le contact permanent avec la souffrance humaine et la mort fait du quotidien du médecin une expérience nettement différente de celle des autres hommes. Dès lors, au-delà de la connaissance théorique, technique, apparaît au fil de l’expérience et de la maturation professionnelle, une incontournable réflexion sur la vie : d’où vient-on ? où va-t-on ? pourquoi ? Au-delà de la rigueur d’un examen clinique ou des données biologiques quantifiées en termes de millilitres ou micromoles, le médecin feuillette obligatoirement les biographies diverses et variées de ses patients. Il s’en imbibe, il se souvient, il les porte ainsi, que les maux qu’il soigne. Son travail ne se limite pas aux heures de présence. Le temps de l’expérience est alors suivi par celui de la pensée réflexive – philosophique, religieuse ou métaphysique. La condition d’humain ne peut qu’interpeller le médecin qui soigne. L’Homme cet inconnu, qui a marqué les esprits en son temps, n'est pas, loin de là, le seul exemple d'un livre signé par un médecin dont l'analyse déborde largement le champ de la médecine !
Certains gardent au fond d’eux même le fruit de ces méditations, d’autres éprouvent le besoin de les exprimer : les médecins peignent, écrivent… Je suis étonné du nombre de mes confrères auxquels j’annonçais la sortie de mon livre qui m’ont confié avoir écrit sans jamais avoir eu le courage de tenter de faire lire leurs écrits, quel qu’en soit le genre. L’écriture est parfois thérapie. Elle peut être exutoire. Elle est aussi diversion dans un monde de liberté où se fait le miracle de la création : du papier blanc et un stylo, de l’encre duquel va couler une création de l’esprit.
En résumé, si la littérature froide médicale est l’outil de communication du praticien, la littérature extra-médicale du médecin reste enrichie de son expérience de l’homme et associe plaisir et liberté créatrice.
On entre alors dans le vaste domaine des médecins dans la Littérature, avec un « L » majuscule : cette art d’écrire qui conjugue contenu et contenant, style et trame. Les « docteurs » ne sont pas les derniers dans ce domaine, chacun avec sa sensibilité et son style : Rabelais, Anton Tchekhov, Conan Doyle, Boulgakov, Céline, etc. Certains ont même « viré leur cuti », abandonnant le stéthoscope pour se vouer définitivement au maniement de la plume ! De façon plus récente, Michael Crighton avec Jurassic Parkou Jean-Christophe Rufin !
Est-ce que la médecine actuelle, très technique, éloigne le praticien de l’humanisme et de l’écriture ? Je ne le pense pas. L’enseignement de première année des études médicales a une composante non négligeable de culture générale, jugée au concours sur des questions rédactionnelles : ce gros morceau de programme reste dans la tradition « humaniste » de la culture médicale et ouvre ainsi ces études à l’élève « ittéraire ».
Vous évoquez les contraintes du quotidien en terme de gestion et de règlement. Celles-ci viennent incontestablement « pourrir » la vie du médecin. Faut-il pour autant se laisser dévorer par l’avidité de ces suggestions ? Pour ma part, j’ai fait le choix délibéré, dans mon quotidien professionnel, de soigner et d’enseigner. Pour le reste, j’élague, dans la mesure du possible, de façon à garder une disponibilité d’esprit maximale pour ce qui me paraît important. Les notions de valeur varient selon les individus et certains se complaisent en réunions, commissions dans une structure soviétisée (soviet signifie conseil) en vogue dans la nouvelle gouvernance des hôpitaux… Il en faut et je leur rends grâce de l’intérêt qu’ils portent aux « affaires médicales », qu’ils gèrent parfois en vrais affairistes, bénéfice inclus.
Pour répondre sur un plan personnel au-delà de ces généralités que je voulais préciser, je dois dire que la chirurgie est une divine maîtresse, comme la qualifiait Slaugther : exigeante et jalouse, ne pardonnant pas le manque de passion pour elle, ni la tiédeur ! Plus qu’une carrière, la chirurgie du cœur est, d’une certaine façon, un sacerdoce : de jour comme de nuit, sans accepter la fatigue, jongler au quotidien avec la pompe vitale que l’on arrête, répare et qu’il faut bien remettre en route. Elle ne pardonne pas l’erreur d’indication ou technique, car le verdict est immédiat et irrémédiable. C’est ce qui caractérise cette chirurgie dite vitale, et pas seulement fonctionnelle.
L’écriture reste, à l’ombre de cette envahissante présence dont elle s’enrichit, une façon d’aider à la réflexion et de bâtir un autre monde, virtuel, dans lequel faire évoluer les protagonistes d’une histoire. Le conteur reste le deus ex machina du monde qu’il crée… Mais, à propos, savez vous quelle est la différence entre Dieu et un chirurgien cardiaque ? C’est que Dieu, Lui, ne se prend pas pour un chirurgien cardiaque ! Écrire est peut-être la tentative de concrétiser le rêve mégalomaniaque d’être un peu Créateur.
Trêve de plaisanterie ! La construction d’une fiction agréable à lire et fortement impressionnée par l’expérience humaine que confère le privilège médical d’être à l’écoute de ceux que l’on soigne et qui se dévoilent à nous reste le but modeste que je me suis fixé dans mes écrits. C’est à ceux qui les liront de juger de l’humanisme qui s’en dégage. Et s’ils trouvent une trace de celui-ci entre les lignes que j’aurai écrites, j’y verrai un compliment. Ceux qui lisent peuvent en effet se chercher ou bien s’oublier, c’est du moins ce que pensait Jean de La Fontaine. J’espère, avec mon livre, avoir réuni ce double but.
D. A. : Par le choix des protagonistes et de son décor – la Tunisie urbanisée du nord et le Grand Sud berbère –, La Brûlure évoque le laminage des langues, des cultures et des communautés humaines qui se pratiquent partout sur la planète. La chirurgie, comme la médecine occidentale dans son ensemble, accroît son efficacité en multipliant les protocoles thérapeutiques, avec le risque d’instrumentaliser le patient. Ressentez-vous ces deux réalités comme liées, porteuses pour vous d’une même nécessité ? Vous semblez en effet, par votre pratique du voyage et de l’écriture, rechercher la singularité, la diversité de l’homme jusque dans les lieux les plus reculés où elle tente de survivre et de s’affirmer.
Y. G. : Le choix de la Tunisie comme support de ce roman s’explique par le fait que j’ai passé dans ce pays dix-huit mois de coopération dans le cadre du service national qui, hélas pour mes jeunes confrères, n’existe plus. C’est donc non en tant que touriste mais en tant qu’habitant que j’ai pu appréhender le quotidien des populations. Le village de Sidi Bou Saïd est un havre de paix dans lequel évoluent les citadins aisés et les expatriés. S’oppose à cette vision idyllique, en bleu et blanc, d’un monde urbanisé une population rencontrée journellement dans l’activité chirurgicale, venant principalement de la province et plus particulièrement d’un Grand Sud fascinant et dépaysant. Le contraste était important entre ces deux mondes qui se côtoyaient sur un même territoire mais à des époques différentes : presque le moyen âge pour l’un, et le vingtième siècle pour l’autre. Il apparaît que la gageure de ces pays à l’évolution récente reste l’homogénéisation du développement dans les différentes couches de la population, en tentant de conserver l’authenticité des ethnies minoritaires : celles-ci représentent une richesse incontestable. Les Berbères, dans tous les pays du Maghreb, ont pris conscience de cette nécessité de résister au laminage culturel afin de conserver tradition, langue et rôle politique.
La Brûlure souligne la précarité de la vie domestique de ces gens : ceci explique en grande partie la migration urbaine induite par le rêve d’une vie meilleure et la nécessité de survivre. L’amoncellement des bidonvilles autour des grandes villes en témoigne. La modernité reste un bulldozer qui avance à l'aveugle, sans discernement. Les indigènes de la Terre de Feu ont succombé jusqu’aux derniers à l’envahissement civilisateur et syphilisateur (néologisme osé !) : Qui se souvient des Hommes ? C’est le cri de Jean Raspail. Il en est des minorités comme des espèces animales en voie de disparition : la civilisation est parfois pollution ! La mondialisation, homogénéisation !
Et la médecine dans tout cela ? Son évolution technologique fulgurante peut effectivement conduire à une instrumentalisation du malade : des comptes rendus radiologiques ne peuvent-ils pas être effectués en temps réel par télétransmission par des radiologues indiens, à des milliers de kilomètres de là, sans avoir vu le patient qui est passé à la moulinette de machine en machine afin d’être exploré au plus profond de son intimité organique. En un siècle, le tube de bois de Laënnec permettant de sonder un thorax a fait place à une dissection non invasive anatomique, excessivement précise ! Mais je pense qu’il en est de la médecine, vis-à-vis du malade, comme du progrès vis-à-vis des minorités ethniques : progrès comme médecine sont une affaire d’homme : tant que celui-ci n’oubliera pas la notion d’humanité et ne la sacrifiera pas aveuglement au profit ou à la technique, il y aura le maintient d’une compatibilité entre évolution et authenticité. Je dois dire qu’en consultation, le stéthoscope promené sur la poitrine du malade reste le plus souvent le moyen d’entrer en contact physique avec lui et de » l’apprivoiser » en le sondant grossièrement En tant que praticien, je sais bien qu’un coup d’échographie tridimensionnelle me montrera le cœur en fonctionnement avec une précision sidérante. Ce préambule physique permet toutefois la mise en confiance, l’échange, la connaissance mutuelle : en un mot, l’humanité dans le soin. J’ai la conviction et l’espoir que le progrès et la médecine ne sont et ne seront que ce que les hommes en feront.
D. A. : Un grand médecin humaniste fut, ici à Toulouse, le Pr Marcel Sendrail. Dans son Histoire culturelle de la maladie, enrichie par des contributions d’historiens et d’anthropologues pour chaque grande civilisation, il suggère que les maladies concourent à la définition d’une culture : chaque siècle se réclame d’un style pathologique, comme il se réclame d’un style littéraire ou décoratif ou monumental. Est-ce toujours vrai, en ce début de vingt et unième siècle, de nos sociétés occidentales, frappées d’alignement par la mondialisation ?
Y. G. : Le professeur Sendrail, éminent médecin et érudit toulousain, est né avec son siècle. Il a commencé ses études de médecine aux alentours de 1920. Il a donc vécu l’essor de celle-ci : acquisition des connaissances de biologie, explorations plus sophistiquées, avènement des antibiotiques. Il est passé d’une médecine d’observation clinique à une médecine aux armes réellement thérapeutiques. Aussi a-t-il vu changer le style pathologique de son siècle, influencé par le style médical du moment !
Que les maladies concourent à la définition d’une culture, cela reste une certitude. Elles ont toujours impressionné et, conséquemment, marqué à chaque époque l’art ou la littérature : de certains masques africains attestant de paralysie faciale, aux sculptures de Méduses grecques évoquant certains angiomes géants…, des relations de grandes épidémies de variole, de peste ou de choléra attribuées à des malédictions divines aux plus contemporaines descriptions du Pavillon des cancéreux.
Pour ma part, je n’irais pas cependant jusqu’à parler d’un style pathologique propre à chaque siècle. Ce terme me paraît trop fort. Il est sûr qu’au fur et à mesure que l’on arrive à éradiquer certaines pathologies, dans certaines parties du monde, celles-ci arrivent à migrer pour avoir un impact sur des populations plus fragiles du fait d’un niveau de vie plus bas et d’une plus grande vulnérabilité due à une situation de crise – guerre ou famine. La peste et le choléra ont traversé les siècles. Il en est de même de la tuberculose à laquelle on ne peut attribuer un style propre à une période donnée : ne revient-elle pas, même dans nos pays industrialisés, et avec des bacilles multi-résistants ? D’autres maladies sont considérées comme franchement éradiquées : telle la variole ! Mais l’on sait que des souches sont conservées en laboratoire et que le niveau d’immunité de la population va diminuer à son égard du fait de l’absence de vaccination… Alors ? Son « style pathologique » reviendra-t-il un jour ? Le cancer a toujours existé ainsi que l’infarctus de myocarde ! S’ils ont une prévalence plus grande dans nos pays industrialisés c’est qu’ils représentent un « luxe » auquel ne peut accéder l’habitant de pays pauvres qui meurt prématurément de dénutrition, de parasitose ou d'infection.
Plutôt que de parler de style pathologique propre à un siècle donné, il me paraît plus juste d’y adjoindre la notion de régions géographiques et économiques données. Comme le notait le professeur Sendrail, les germes pathogènes eux-même évoluent, mutent, acquièrent une agressivité nouvelle. De temps à autre, de ce fait, émergent des maladies jusque-là inconnues, telles l’immunodéficience humaine ou la grippe aviaire ! La connaissance médicale ayant évolué, il me semble qu’elle laisse moins de place dans nos pays occidentalisés aux interprétations métaphysiques de la maladie et, par cela, limite beaucoup son empreinte culturelle. La mondialisation, en terme de transports de masse, a pour conséquence une diffusion rapide de ces pathologies infectieuses. Ces maladies marqueront incontestablement le vingt et unième siècle, notamment sur un plan géographique : dans certaines régions du continent africain, qui paie le plus lourd tribut à cette affection du fait de son retard socioéconomique, elles sont responsables d’une implosion démographique catastrophique. Les expositions d’art africain contemporain (celle organisée au Guggenheim de Bilbao en novembre 2006, par exemple) révèlent l’empreinte du sida comme préoccupation constante des peintres et sculpteurs et laissent transparaître le malaise qu’ils perçoivent lié au sentiment que le reste de la planète reste sourd à leur drame. Le style pathologique de notre siècle me paraît donc géographique, avec une bipolarité Nord-Sud regrettable.
* Le Pr Yves Glock exerce au CHU de Toulouse depuis 1981, au retour d'un séjour au Canada comme professeur adjoint à l'université de Sherbrooke. Il a mené des actions humanitaires avec les équipes soignantes de Rangueil (à Hanoi et Hué, notamment). Il est professeur consultant à l'université de Tongji à Shangai. Il est l'auteur d'un CD-Rom de formation médicale, Artériopathie oblitérante des membres inférieurs – Du diagnostic aux choix thérapeutiques, produit par Lipha Santé. Il prépare actuellement deux autres romans, dont Vents contraires, qui aura pour décor sera l'Asie du Sud-Est. La brûlure est son premier roman. On peut en lire des extraits sur le site de l'éditeur.
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À deux pas d'ici, rentrant à pied d'un rendez-vous. J'aborde le passage clouté des boulevards, fais halte quelques instants pour attendre mon tour. Mon regard est ferré par cette belle tête sans âge, cernée comme à la craie par de courts cheveux crépus grisonnants. Depuis le refuge, entre les deux voies, il me regardait, souriant.
[La personne qui l'accompagnait – dont je ne saurais rien dire, je crois qu'il s'agissait d'une femme – venait-elle de lui confier quelque chose de plaisant ? souriait-il ainsi, dès lors, de façon intransitive, ses yeux ne s'étant posés sur moi que par pur hasard ? Je suis absolument certain de ne pas connaître cet homme ou, plutôt, la familiarité presque intime de son visage ne me vient pas d'ici et maintenant : je n'ai eu de cesse que la journée ne soit finie afin disposer d'un peu de tranquillité d'esprit ; j'ai pu enfin consulter quelques livres, jusqu'à ce que je trouve. Encore ne suis-je pas assuré qu'il s'agisse d'une réminiscence nourrie par la photographie localisée, sans trop de peine, dans un ouvrage que je n'avais sans doute pas ouvert depuis vingt ans.]
Je lui ai souri. Son sourire et son regard sont devenus insistants, d'une bienveillance inattendue, réparatrice, indue.
Ce fut comme si une très courte séquence de pellicule avait été retranchée du film, au montage. J'étais sur le refuge, à l'endroit où lui-même attendait quand je l'ai remarqué, tourné dans la direction opposée. Ce n'était plus à moi de traverser. Avions-nous tardé à nous avancer quand le feu était passé au rouge ? avions-nous, d'un même mouvement, anticipé ce passage, entre deux flux de voitures ? Le boulevard n'est pas si large, je dispose d'ordinaire de tout le temps souhaitable pour passer d'une seule traite.
Durant cette halte, la certitude me saisit au col : je vais me faire renverser, là, dès que je ferai un pas, mourir sur le coup. Le visage de cet homme m'aura offert le dernier regard avant la grande traversée, et c'est ce sourire qui pose le point final de ma fiction – ou en compose l'excipit. J'ai eu le temps de me dire que je suis vraiment verni, que ce n'est pas le tout venant qui a la chance d'emporter pour viatique un tel sourire, si généreux, si noble, à ce point immérité. Pour solde de tout compte.
Cette question du dernier regard, je le sens bien, ne va plus cesser de m'occuper. C'est une question qu'on ne songe pas à se poser, et c'est peut-être dommageable.
[Sans doute ai-je multiplié les hésitations, vérifié dix fois que je pouvais m'avancer sans risque. Il me semble que j'ai encore patienté un temps irraisonnablement long avant de poursuivre mon chemin jusqu'ici. Une sorte d'absence – une forme peu attestée de near-death experience, peut-être ?]
Curtis Jones (1906-1971),
cliché reproduit du livre de Paul Oliver, Le Monde du blues, traduit de l'anglais par Henry Knoby et Mac Roth, collection « Signes des temps », Arthaud, 1962 (hors texte 27, face à la page 160). Photographie de Jacques Demêtre et Marcel Chauvard.
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CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
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ManifestO, festival d'arts visuels en Midi-Pyrénées
lance un appel à auteurs pour sa prochaine édition 2007.
ManifestO invite tout auteur souhaitant exposer son travail à proposer un dossier de présentation de son projet dans les catégories suivante : photographie, installation, vidéo, mix-son associé à l'image et performances…
Aucun thème n’est imposé, la cohérence d’un travail se suffisant à elle même. Un jury composé de professionnels représentatifs du monde des arts et de l’image examinera vos dossiers et sélectionnera les auteurs retenus.
Date limite de réception des dossiers : 31 mars 2007.
Modalités, adresse… sur le site ManifestO 2007 – cliquez ici.
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Si tu veux tuer ton chien…
Alerte maximale, donc, cette semaine, dans une partie de la presse française : Offensive du créationnisme islamique en France (lefigaro.fr 02.02.2007, 08h33), Le créationnisme au nom du Coran arrive en France (tempsreel.nouvelobs.com, 02.02.2007, 18:15). Le Monde, sur son site (lemonde.fr avec AFP, 02.02.2007, 19h26), a donné d'emblée un article bien plus strictement informatif, sous le titre Offensive créationniste en direction des écoles françaises, donnant les liens vers le site de présentation du livre, l'Atlas de la création (envoyé nominalement depuis l'Allemagne et la Turquie à un nombre encore indéterminé – sans doute plusieurs milliers – d'enseignants des sciences de la vie et de la terre (SVT) et de responsables de centres de documentation et d'information (CDI) des lycées et collèges français) ainsi que vers un site entier, Le mensonge de l'évolution, développé de toute évidence par les mêmes acteurs, et avec les mêmes moyens pharaoniques que l'édition papier.
Certes, si l'on ferme les yeux sur le vrai sens des mots, le créationnisme musulman ne serait pas tout à fait un ensemble vide [1] : Soulignons, du reste, que le créationnisme n'est pas le seul fait des chrétiens, même si le gros des troupes est formé des évangéliques américains. Il y a des créationnistes juifs et musulmans. Le Coran, comme la Bible, affirme que Dieu a créé l'univers et tout ce qu'il renferme en six jours… La Turquie est exemplaire de ce mouvement. C'est l'un des principaux foyers de créationnisme « scientifique » musulman. Après le coup d'État militaire de 1980 et l'arrivée au pouvoir de musulmans très actifs, les intégristes turcs ont enfourché le cheval de bataille de l'anti-évolutionnisme pour servir leur discours politique. Dans cette mouvance extrémiste est née, en 1991, une Fondation pour la Recherche et la Science, le BAV (Bilim Arastirma Vakfi). Son but : faire disparaître de la société turque, et au premier chef de l'enseignement, l'idée d'évolution. Il distribue des plaquettes et des livres violemment hostiles au darwinisme signés par un certain Harun Yahya. Pour l'auteur, dont on ignore l'identité réelle, Darwin est le grand Satan, à l'origine de tous les maux de notre époque - racisme, colonialisme, nazisme, communisme, capitalisme… et même des attentats du 11 septembre 2001 ! À la seule nuance que le Monde, dans l'article cité, indique précisément qui opère sous le pseudonyme d'Harun Yahya : Adnan Oktar ne fait d'ailleurs nul mystère de son identité. Sur la mosaïque de portraits qui enlumine la page qui le présente, la dominante belle-ténébreuse des traits, qui ne laisse de rappeler celle de l'auteur de La Fin des Temps [2] n'a pas échappé à l'adepte intégriste que je suis de la physiognomonie, discipline passée de mode, fondée par le pasteur suisse Johann-Caspar Lavater (1741-1801). À la surface de ces deux visages s'arrête mon rapprochement, qu'on ne vienne pas me chercher des crosses sur ce sujet annexe.
Car le fond du dossier semble bien plus grave.
Dans une société (la nôtre) où le niveau moyen d'information du citoyen, tant sur les questions les plus essentiellement fondatrices de la démarche scientifique que sur les grands courants religieux et spirituels, reste précaire, évoquer frontalement la menace d'un créationnisme islamique est imprudent, voire délibérément trompeur. Le créationnisme est, en effet, une école, un mouvement – stricto sensu, une idéologie – daté(e), circonscrit(e) dans l'espace et le temps, au même titre que le sont l'impressionnisme et le cubisme en peinture, le nudisme en… (sociologie ?), l'existentialisme en philosophie. Il suffit de le rappeler pour établir le caractère résolument hors du temps des démonstrations qui invoquent cette bannière. Pour des raisons analogues, le darwinisme, en tant que mot en …isme, ne devrait pas désigner autre chose que le regroupement historique et factuel d'un certain nombre de personnes – scientifiques pour partie seulement – qui ont uni leur voix pour faire front contre l'idéologie créationniste. La communauté scientifique court un grand risque à se laisser confondre avec une école, ou une contre-idéologie : il en va de son autorité.
La nouvelle classification du vivant selon la méthode phylogénétique (dite encore cladistique), à laquelle procèdent aujourd'hui les chercheurs, nous éloigne définitivement des visions anthropocentriques – et, plus encore, théocentriques – de l'univers. Mais ces données sont complexes, difficiles à faire comprendre au public non scientifique. La science a besoin de médiateurs, non d'animateurs de talk shows, dans sa démarche d'information et de formation des publics. Cette démarche, comme la recherche elle-même, ne peut se reclamer que d'une authentique laïcité, c'est-à-dire une laïcité non idéologique – donc sévère, insensible aux séductions du temps, aux débats qui n'ont pas de raison d'être : il n'y a pas à choisir entre le darwinisme et et quelque autre isme ; il y a lieu, plus que jamais, de se mettre à l'écoute d'une science rigoureuse dans ses méthodes et crédible dans ses résultats.
En Turquie justement, poursuit Jacques Arnould, on sait que le BAV entretient des relations régulières avec les membres de l'Institut de Recherche créationniste américain (ICR). Leurs liens remontent probablement aux expéditions américaines des années 1980 pour retrouver l'arche de Noé. Voilà qui nous éclaire sur les moyens dont dispose l'opération menée il y a quelques jours vers les établissement d'enseignement français.
Pour faire (nécessairement) bref, dans le cadre de cette page, je résumerai dans un coupable désordre quelques-unes des pistes de réflexion que m'inspire cette hâte journalistique à qualifier de créationnisme islamique le contenu des différents messages, en ligne et hors ligne, qu'assène à l'Occident, ces temps-ci, le dispositif éditorial trop apparemment turc dont il est question ici :
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X• contrairement à ce que laisse entendre un tel raccourci, le ferment d'une guerre civile au sein de nos sociétés n'est pas à chercher ailleurs qu'en celles-ci : et je tiens les enjeux idéologiques des créationnistes (les nôtres… pas leurs succursales créées chez le voisin pour faire diversion) pour susceptibles de receler une charge de violence intellectuelle, et tout simplement sociale, suffisante pour en arriver là un jour prochain ; leurs méthodes sont celles des sectes, le témoignage d'un interlocuteur scientifique digne de foi me l'a récemment confirmé ;
• c'est en valorisant, auprès du grand public, l'image d'une science scrupuleusement respectueuse de ses principes les plus austères – la laïcité de la science me semble l'étalon par excellence d'un concept si souvent détourné à des fins elles-mêmes idéologiques – que nos sociétés élèveront le plus sûr rempart aux manipulations d'abord intérieures dont elles sont l'objet (le dressage d'un parc humain formaté) ;
• je pointe l'absence, dans la médiasphère, de véritables médiateurs : plus encore que des vulgarisateurs (ce qui est un savoir-faire en soi, dans lequel excellent les Anglo-Saxons plus que les Latins), de véritables passeurs dotés d'une autorité morale qui les mette au-dessus de tout soupçon d'intéressement personnel, sectoriel, politique voire idéologique dans le dossier ;
• je redoute enfin le risque prévisible d'un durcissement équivalent à la simplification réductrice qui préside aux échanges qu'on peut lire en marge d'une information elle-même, parfois, très expéditive – comme c'est le cas avec ce créationnisme islamique péremptoire, qui aurait justifié quelques notes en bas de page : de telle sorte que, lors de la prochaine mise à jour du Petit Robert, la définition du mot âme – que j'entends continuer d'utiliser et dont j'attends qu'il ne compte pas parmi le lexique ni les objets de la science – provoque des dérives bien pires que celles connues récemment avec celui de colonisation.
J'ai parfaitement conscience de l'impossibilité, en si peu de lignes et du seul point de vue de citoyen qui est le mien ici, d'aboutir à l'exposé clair, libre de toute erreur d'évaluation, qu'on serait en droit d'attendre sur de telles questions. Je songeais, lisant notamment l'article du Figaro mentionné plus haut, à cette époque où, m'a-t-on dit (ma culture cinématographique, on le sait, relève de la rumeur plus que de mes séjours inexistants devant les écrans), dès qu'une production hollywoodienne mettait en scène une prostituée, il s'agissait toujours d'une Française. Je me défie d'une tendance qui consisterait à prêter à l'islam [i bas de casse : la religion du Livre qui porte ce nom] et, indifféremment, à l'Islam [i capitale : les différents courants de civilisation qui se réclament de cette même religion] l'invention de toute pensée tordue et/ou rétrograde, l'initiative de toute manœuvre intégriste et sectaire qui se signalent avec quelque bruit.
Lire le premier commentaire, sollicité par moi et reçu juste avant la mise en ligne de ce texte.
[1] Extrait d'un texte de Jacques Arnould paru dans Le Nouvel Observateur Hebdo de cette semaine (n° 2204, semaine du 1er février 2007, rubrique « Réflexions », voir ci-dessous).
[2] Paco Rabanne, La Fin des Temps – D'une ère à l'autre, éditions Michel Lafon, 1993.
Charles Darwin (1809-1882), D.R.
Pour aller plus loin, un dossier en ligne et un livre :
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• Sur le site du CNRS, Guillaume Lecointre, professeur au Muséum national d'histoire naturelle, spécialiste de la classification phylogénétique du vivant, propose un exposé très clair du créationnisme dans le cadre d'un des dossiers pédagogiques « Sagascience » consacré à l'évolution.
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• Jacques Arnould, Dieu versus Darwin : les créationnistes vont-ils triompher de la science ?, Albin Michel, 318 pages, 20 €. L'auteur est dominicain, ingénieur agronome, docteur en histoire des sciences et en théologie, chargé de mission pour l’éthique au Cnes. Le Monde a mis en ligne le 8 janvier dernier un compte rendu très élogieux de ce livre, signalant l'impeccable documentation sur laquelle s'appuie l'auteur. À lire également, son intervention sur le créationnisme dans Le Nouvel Observateur Hebdo du 1er février, actuellement en ligne.
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J'avais eu quelque peine à me procurer Le Palais de mémoire de Matteo Ricci de Jonathan D. Spence, cet essai d'une parfaite allégresse qui laisse loin derrière lui, le souffle court, les deux ou trois hagiographies françaises qui circulent sur le jésuite sinisé.
Je pourrais enluminer tout un petit mystère sur les raisons de ma fascination pour 利瑪竇 [prononcer Li Madou, son nom chinois]. Mais l'affaire est limpide. S'il est certain qu'un travel writer ne saurait exercer sur moi telle emprise, c'est donc que Matteo procède à l'inverse de ce qu'attend du voyageur notre cartel malouin spécialisé dans le trafic d'imaginaire à trois yuan : Matteo est un lettré qui coltine toute une bibliothèque mentale, faute de tonnes de papier dans sa malle des Indes – Italien, il se rend au Portugal, séjourne quelques mois à l'université de Coimbra et s'embarque pour Goa en 1578, où il sera ordonné prêtre : l'itinéraire obligé de tout Occidental rêvant du Cathay [2]. Son entreprise est le contraire d'une délocalisation de l'âme : comme le veut l'art de la mémoire, qui affiche déjà vingt siècles de bons et loyaux services depuis le banquet fatal auquel réchappa Simonide de Céos, ses loci – il emporte avec lui ses lieux de mémoire et les images, les indices iconiques qu'il y a lui-même ordonnés (Mary Carruthers préfère le concept de mnémonique architecturale à celui d'art de la mémoire, qu'elle juge trompeur [3]).
Ce qui fait tout le prix de cet homme est qu'il se soucie comme d'une guigne de l'éditeur de romans de terroir qui attendrait comme la manne le manuscrit de ses carnets de voyage, un Le Bris avant la lettre et son marketing du « grand dehors », promoteur de la glisse de l'âme – [j'arrête, ici, c'est promis et je m'y tiens]. Ricci, c'est le non-retour, la fin de non-recevoir. D'ailleurs, Ricci écrit en chinois. Il faudra le traduire si l'on veut lui donner un stand à Saint-Malo.
D'où l'intérêt du merveilleux opuscule que j'ai découvert samedi chez mon libraire. Ce n'est plus une nouveauté nouvelle, puisque l'ouvrage a été imprimé il y a un an – c'est pour cela que je fréquente ce libraire-là, parce les livres n'y affichent pas une date de péremption. En 1595, Matteo Ricci remet le manuscrit de son Traité de l'amitié rédigé en chinois à un certain prince, Qian Zhai, supposé le lui avoir commandé. Dans sa courte et impeccable introduction, Michel Cartier met en lumière les tenants et les aboutissants de ce qui est à peine un artifice. Moins que la teneur des cent aphorismes composés par le jésuite (nombre d'entre eux recyclent la matière gréco-latine consacrée à ce noble sujet), c'est la perspective du propos et la posture mêmes de son auteur qui donnent à l'œuvre sa saveur : porteur d'un monde (le nôtre, dont nous avons fait ce que nous constatons aujourd'hui) qu'il parvient à contenir dans son palais de mémoire, Matteo Ricci nous tourne le dos. Nous en sommes à devoir tendre l'oreille pour saisir quelques bribes de ce qu'il dit à Qian Zhai, son protecteur. Nous croyons comprendre que, s'il y a emprunt à la grande tradition dont l'auteur est issu, nous sommes prémunis toutefois contre toute langue de bois :
XXX[60]……À quelle époque vivons-nous donc ? Les mots caressants font naître l'amitié, les paroles sincères le ressentiment !
Les éditions Noé, à qui nous devons souhaiter longue vie et prospérité, ont traduit dans la matière du livre – la très belle idée d'un calque qui forme jaquette – une part de cette singularité. Le papier est encore un peu trop blanc mais, ma mansuétude leur est acquise, les cinq cahiers intérieurs sont bel et bien cousus. Vive Matteo Ricci !
[1] Éditions Noé, 11 rue Jean-Jacques Rousseau, 60950 Ermenonville.
Matteo Ricci, portrait figurant dans la collection du Stonyhurst College de Clitheroe (Lancashire, Grande-Bretagne).
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Dominique Autié
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et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
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qui est l’écran
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