J'avais eu quelque peine à me procurer Le Palais de mémoire de Matteo Ricci de Jonathan D. Spence, cet essai d'une parfaite allégresse qui laisse loin derrière lui, le souffle court, les deux ou trois hagiographies françaises qui circulent sur le jésuite sinisé.
Je pourrais enluminer tout un petit mystère sur les raisons de ma fascination pour 利瑪竇 [prononcer Li Madou, son nom chinois]. Mais l'affaire est limpide. S'il est certain qu'un travel writer ne saurait exercer sur moi telle emprise, c'est donc que Matteo procède à l'inverse de ce qu'attend du voyageur notre cartel malouin spécialisé dans le trafic d'imaginaire à trois yuan : Matteo est un lettré qui coltine toute une bibliothèque mentale, faute de tonnes de papier dans sa malle des Indes – Italien, il se rend au Portugal, séjourne quelques mois à l'université de Coimbra et s'embarque pour Goa en 1578, où il sera ordonné prêtre : l'itinéraire obligé de tout Occidental rêvant du Cathay [2]. Son entreprise est le contraire d'une délocalisation de l'âme : comme le veut l'art de la mémoire, qui affiche déjà vingt siècles de bons et loyaux services depuis le banquet fatal auquel réchappa Simonide de Céos, ses loci – il emporte avec lui ses lieux de mémoire et les images, les indices iconiques qu'il y a lui-même ordonnés (Mary Carruthers préfère le concept de mnémonique architecturale à celui d'art de la mémoire, qu'elle juge trompeur [3]).
Ce qui fait tout le prix de cet homme est qu'il se soucie comme d'une guigne de l'éditeur de romans de terroir qui attendrait comme la manne le manuscrit de ses carnets de voyage, un Le Bris avant la lettre et son marketing du « grand dehors », promoteur de la glisse de l'âme – [j'arrête, ici, c'est promis et je m'y tiens]. Ricci, c'est le non-retour, la fin de non-recevoir. D'ailleurs, Ricci écrit en chinois. Il faudra le traduire si l'on veut lui donner un stand à Saint-Malo.
D'où l'intérêt du merveilleux opuscule que j'ai découvert samedi chez mon libraire. Ce n'est plus une nouveauté nouvelle, puisque l'ouvrage a été imprimé il y a un an – c'est pour cela que je fréquente ce libraire-là, parce les livres n'y affichent pas une date de péremption. En 1595, Matteo Ricci remet le manuscrit de son Traité de l'amitié rédigé en chinois à un certain prince, Qian Zhai, supposé le lui avoir commandé. Dans sa courte et impeccable introduction, Michel Cartier met en lumière les tenants et les aboutissants de ce qui est à peine un artifice. Moins que la teneur des cent aphorismes composés par le jésuite (nombre d'entre eux recyclent la matière gréco-latine consacrée à ce noble sujet), c'est la perspective du propos et la posture mêmes de son auteur qui donnent à l'œuvre sa saveur : porteur d'un monde (le nôtre, dont nous avons fait ce que nous constatons aujourd'hui) qu'il parvient à contenir dans son palais de mémoire, Matteo Ricci nous tourne le dos. Nous en sommes à devoir tendre l'oreille pour saisir quelques bribes de ce qu'il dit à Qian Zhai, son protecteur. Nous croyons comprendre que, s'il y a emprunt à la grande tradition dont l'auteur est issu, nous sommes prémunis toutefois contre toute langue de bois :
XXX[60]……À quelle époque vivons-nous donc ? Les mots caressants font naître l'amitié, les paroles sincères le ressentiment !
Les éditions Noé, à qui nous devons souhaiter longue vie et prospérité, ont traduit dans la matière du livre – la très belle idée d'un calque qui forme jaquette – une part de cette singularité. Le papier est encore un peu trop blanc mais, ma mansuétude leur est acquise, les cinq cahiers intérieurs sont bel et bien cousus. Vive Matteo Ricci !
[1] Éditions Noé, 11 rue Jean-Jacques Rousseau, 60950 Ermenonville.
Matteo Ricci, portrait figurant dans la collection du Stonyhurst College de Clitheroe (Lancashire, Grande-Bretagne).
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