blog dominique autie

 

Vendredi 9 février 2007

05: 35

 

Dernier regard

 

 

 

dernier_regard

 

 

 

À deux pas d'ici, rentrant à pied d'un rendez-vous. J'aborde le passage clouté des boulevards, fais halte quelques instants pour attendre mon tour. Mon regard est ferré par cette belle tête sans âge, cernée comme à la craie par de courts cheveux crépus grisonnants. Depuis le refuge, entre les deux voies, il me regardait, souriant.

[La personne qui l'accompagnait – dont je ne saurais rien dire, je crois qu'il s'agissait d'une femme – venait-elle de lui confier quelque chose de plaisant ? souriait-il ainsi, dès lors, de façon intransitive, ses yeux ne s'étant posés sur moi que par pur hasard ? Je suis absolument certain de ne pas connaître cet homme ou, plutôt, la familiarité presque intime de son visage ne me vient pas d'ici et maintenant : je n'ai eu de cesse que la journée ne soit finie afin disposer d'un peu de tranquillité d'esprit ; j'ai pu enfin consulter quelques livres, jusqu'à ce que je trouve. Encore ne suis-je pas assuré qu'il s'agisse d'une réminiscence nourrie par la photographie localisée, sans trop de peine, dans un ouvrage que je n'avais sans doute pas ouvert depuis vingt ans.]

Je lui ai souri. Son sourire et son regard sont devenus insistants, d'une bienveillance inattendue, réparatrice, indue.

Ce fut comme si une très courte séquence de pellicule avait été retranchée du film, au montage. J'étais sur le refuge, à l'endroit où lui-même attendait quand je l'ai remarqué, tourné dans la direction opposée. Ce n'était plus à moi de traverser. Avions-nous tardé à nous avancer quand le feu était passé au rouge ? avions-nous, d'un même mouvement, anticipé ce passage, entre deux flux de voitures ? Le boulevard n'est pas si large, je dispose d'ordinaire de tout le temps souhaitable pour passer d'une seule traite.

Durant cette halte, la certitude me saisit au col : je vais me faire renverser, là, dès que je ferai un pas, mourir sur le coup. Le visage de cet homme m'aura offert le dernier regard avant la grande traversée, et c'est ce sourire qui pose le point final de ma fiction – ou en compose l'excipit. J'ai eu le temps de me dire que je suis vraiment verni, que ce n'est pas le tout venant qui a la chance d'emporter pour viatique un tel sourire, si généreux, si noble, à ce point immérité. Pour solde de tout compte.

Cette question du dernier regard, je le sens bien, ne va plus cesser de m'occuper. C'est une question qu'on ne songe pas à se poser, et c'est peut-être dommageable.

[Sans doute ai-je multiplié les hésitations, vérifié dix fois que je pouvais m'avancer sans risque. Il me semble que j'ai encore patienté un temps irraisonnablement long avant de poursuivre mon chemin jusqu'ici. Une sorte d'absence – une forme peu attestée de near-death experience, peut-être ?]

 

 

 

 

Curtis Jones (1906-1971),
cliché reproduit du livre de Paul Oliver, Le Monde du blues, traduit de l'anglais par Henry Knoby et Mac Roth, collection « Signes des temps », Arthaud, 1962 (hors texte 27, face à la page 160). Photographie de Jacques Demêtre et Marcel Chauvard.

 

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Commentaires:

Commentaire de: Claude [Visiteur] · http://leseauxvives.blogspirit.com
J'ai souvent croisé ce dernier regard en accompagnant des personnes dans leur dernier soupir en visitant ce qu'on appelle généreusement pour se déculpabiliser des maisons médicalisées au lieu de mouroir.
Cette présence et cette force malgré la maladie, la souffrance et l'usure est d'une telle intensité, d'une telle force, à transmettre un dernier message dans un sourire presque matériellement palpable qu'il est inoubliable par essence.
J'ai trouvé la mort belle, tant elle était vecteur de vie dans un échange spirituel où la parole n'existe plus ou pas. Dans cet instant, la bienveillance et la compassion, le remerciement de l'accompagnement divulgué dans cet étirement de lèvres est un fruit de l'âme, un baume de vie.

Vous êtes sacrément verni, c'est le cas de le dire...
Permalien Vendredi 9 février 2007 @ 22:23

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