blog dominique autie

 

Vendredi 16 février 2007

05: 24

Cette page est partie intégrante de la chronique Les nus de Prisma
parue dans la rubrique L'ordinaire et le propre des livres

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………………………………………………Galerie

 

 

 

 

Maximilien Vox


Préface à

Nus de Harlem [1]

 

 

 

 

 

 

……………………

Je t'adore l'égal de la voûte nocturne
Ô vase de tristesse, ô grande taciturne,…

……………………

Baudelaire chante aux oreilles de « l'hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère », qui, fût-ce d'un négligent pouce gauche, feuillette les pages que voici. Comme un poste de radio ouvert soudainement sur l'émission d'une symphonie, c'est un flot de musique du « mauvais enchanteur », une stéréophonie de ce que les Fleurs du Mal ont de plus intimement baudelairien qui fait irruption par tous les canaux de la mémoire, de l'imagination latente, et de cette sorte de songe qui est le véritable Temps retrouvé.

C'est par Baudelaire que le parfum de la dame noire est entré dans notre littérature pour ne la plus quitter, sous le couvert d'un romantisme devenu classique par la grâce de millions de lecteurs adolescents, et qui n'est en réalité que l'ultime exaspération de ce merveilleux baroque où se prélassait le précurseur Saint-Amant, académicien de Richelieu, pinteur illustre à la Pomme de Pin, gentilhomme d'aventure.

Ces nus de Charles Stewart, photographe à New York – ils sont à nous, plantés au cœur de nos lettres et de notre sensibilité française ; à nous vieux peuple civilisé pour lequel la nudité noire n'est ni exotisme ni problème racial ; mais seulement un angle un peu plus aigu sous lequel considérer la beauté éternelle dont nous ont laissé la tradition les hautes civilisations de la mer méditerranée.

Nigra sum, sed formosa… du Cantique des Cantiques à la « négresse par le diable secouée » du cher Mallarmé.

Je prédis à ce photolivre des flots de lecteurs (est-ce bien le terme quant à un volume qui ne comprend aucun texte, et parle sans utiliser les mots ?) Autant qu'à l'admiration, il porte à la réflexion. L'anecdote en est exclue, autant que la sociologie, et surtout la métaphysique, ce qui est bien soulageant.

On pourrait discuter du titre, et je crois que l'auteur lui-même ne s'est pas privé de le faire. Lorsqu'un éditeur bien avisé proposa à Charles Stewart, l'un des photographes les plus réputés de New York et nègre par surcroit, de consacrer un volume au thème qui fait l'objet de la présente collection en l'intitulant Nus de Harlem, il paraît qu'il sourit, réfléchit un moment, puis : « Amusant, dit-il, mais pas très exact. Les filles de couleur que je passe ma vie à photographier dans toutes les positions ne vivent pas à Harlem, mais "downtown ", au-delà de Central Park, à Brooklyn, à Long Island, et certaines dans les avenues les plus chic. »

En fait « Chuck » Stewart, comme on l'appelle, travaille presque exclusivement d'après des modèles professionnels ; sélectionnés dans un milieu où l'afflux des races et la culture physique ont rendu la perfection plastique aussi courante, aussi exigible que les produits standard sur lesquels repose l'american way of life.

Tandis que le nom de Harlem, pour les Européens qui n'y ont pas été voir, évoque en général une idée de quartier réservé, analogue à la Casbah ou à Chinatown, de village nègre où une grouillaison d'Africains et de Porto-ricains plus ou moins métissés perpétuerait les mœurs de la jungle ancestrale et de la cabane bambou; dans une atmosphère de tam-tam vaudou, ou de jazz signé Duke Ellington.

Il existe partout de ces secteurs hauts en couleur, le Barrio Chino de Barcelone, Soho, le port d'Anvers, feu Montmartre et ses moulins, aujourd'hui la rue Mouffetard, la Goutte-d'Or. Le nu, quand il y affleure, c'est de façon sordide. La beauté hellénique, en dépit des romanciers, ne fleurit pas de préférence dans les gravats.

Cela dit, va pour Harlem ! puisque, fort politiquement peut-être, des hommes d'État tels que Messieurs Kroutchev et Fidel Castro ont remis la colonie noire de New York sur la liste des quartiers résidentiels.

Sous ce pavillon, donc, vont défiler les plus beaux modèles d'artistes, les mannequins et cover girls les mieux stylés, les plus sculpturales cariatides des beaux soirs de New York. Elles subissent ici l'épreuve de nos regards « vieux monde », sensibilisés par des siècles d'art classique, d'esthétique humaniste : et que l'art abstrait n'a pas encore reconvertis.

Et c'est une victoire.

L'admiration est un sentiment qu'il est précieux de sentir croître en soi, et faire masse. Page à page, feuilletez cet album même de ce pouce gauche dont je parlais, qui fait déchiffrer à l'envers tant de séquences laborieusement établies… mais ici, par bonheur, peu importe.

C'est un peintre-graveur qui vous parle, formé dans le culte figuratif : il n'existe nulle part de collection de dessins ou d'estampes (ni d'ailleurs de photographies) qui donne une plus parfaite idée du corps humain dans ses proportions idéales, sans pour cela tricher avec la stricte réalité. (Corps humain, dis-je, et non simplement féminin : car certains deltoïdes, certains jarrets sont des morceaux d'une qualité omnivalente.) Aucune élongation « mode », aucun épaississement populiste. Les canons de la Renaissance tiennent le coup : un bon point pour « l'École ». Je tiens l'øuvre de Charles Stewart comme supérieure à tout autre document pour l'enseignement de l'anatomie artistique : dans la mesure, qui est encore grande, où il existe une jeunesse qui songe à dessiner, et des maîtres comme Henri Eynard, capables de le leur apprendre.

Intemporelle, cette beauté harlémite ne porte de date ni d'étiquette. Elle pourrait être de Delphes, de Cluny, de Florence, de Versailles, ou des grands instants de quelqu'un de nos sculpteurs modernes, hier Despiau, Maillol, Bourdelle – aujourd'hui, mes camarades Belmondo, Volti, Jean Carton…

Ce rapprochement éclaire : car le photographe, qui travaille dans la lumière et par la lumière, qui ne connaît pas les lignes, et si peu la couleur ! ne rejoint, au sommet, ni le peintre ni le dessinateur – mais bien, le Sculpteur.

Comme lui, il travaille les volumes ; avec lui, il vit dans la troisième dimension, qui est une re-découverte de la révolution graphique du demi-siècle. Ce monde tridimensionnel où nous apprenons à ne plus voir seulement relief et perspective ; mais un devenir en suspens, de l'incarnation en marche – de l'espace au moment d'être fécondé par la durée.

Expressions qui traduisent en termes de spiritualité une réalité d'expérience et d'évidence. La photographie – ou mieux, comme l'enseigne l'École de Lure, le Photo-Graphisme – est, comme la sculpture et pour les mêmes raisons, un art qui réintroduit la notion de la cessation du mouvement, dans l'immobilité.

La caméra, se déplaçant sans cesse, variant ses angles et ses éclairages, arrache à la statue pétrifiée le secret du geste qu'elle porte en elle : la met en action. Mais aussi, aux corps de chair vivants, mouvants et ductiles, elle confère en un instantané cette fixité de la chose qui bouge, qui lui vaut l'éternité.

Tel est au suprême degré l'art de Charles Stewart : il vise à la base, il capte les sources. Il est une science, et non, comme tant d'autres, un reflet.

Une critique photographique rationnelle, si elle existait, nous aurait depuis longtemps débarrassés, dans un strict domaine de l'art, de ce qui n'est qu'anecdote, astuce artisanale, ou prétention au symbolisme. Elle se serait attachée à reconnaître des genres ; à établir entre eux, non une hiérarchie, mais une classification (*). Elle aurait mis en évidence le problème crucial qui barre la route aux conceptions frustes de la photographie-représentation : son impuissance fonctionnelle à figurer le mouvement.

Paradoxalement, plus le mécanisme optique des appareils se perfectionne, et plus les photographes, professionnels ou amateurs, se révèlent incapables de transmettre l'impression de vélocité. Les merveilles de la photo stroboscopique, si précieuse aux sciences, n'aboutissent – côté public – qu'à décomposer chaque geste en une succession d'images figées qui semblent calculées pour illustrer la fameuse proposition du philosophe grec Zénon d'Elée, qui défiait que l'on pût démontrer le mouvement de la flèche, puisqu'à chaque fraction d'instant elle se trouvait tout entière en un seul point de l'espace.

Le savent de reste les directeurs de magazines, qui en sont à commander à leurs reporters des clichés assez « mal pris » pour que le flou et le tremblé (naguère encore considérés comme des tares) parviennent à procurer l'illusion de la vitesse.

La réalité ne compose pas : mais l'art, mais l'artiste. À ce sujet, les remarques de Rodin sur la statue du Maréchal Ney de Rude restent indéfiniment valables : le sculpteur a combiné dans son œuvre deux gestes qui en fait ne se produisent pas simultanément : le port de la jambe gauche en avant, et l'acte de tirer son sabre. C'est ce qui donne au personnage l'allure du pas de charge.

Que Charles Stewart ait lu ou non les Propos sur l'Art, il compose ; mais dans le sens de la vérité, de la vie, ce qui donne à ses études de nus leur valeur normative. Au rebours de tant de confrères qui se régalent à croquer des bonniches cabriolant avec des gentillesses apeurées dans des bosquets de seringas il ne croit pas à l'accident heureux, à la trouvaille involontaire. Il ne laisse pas travailler à sa place Phébus, dieu de la lumière.

Ses personnages sont posés, sur-posés, comme un modèle d'académie ; son photo-graphisme s'est donné pour mission de voir pour nous, et mieux que nous, d'un œil exercé par un long amour des formes. Tendresse-passion, qui préserve, opère à chaud : le choix de l'instant, jusque dans l'immobile, est la seconde de vérité.

Technicien, on le surprendrait à lui dire qu'il excelle ; tant son angle d'attaque peut paraître simple et naturel. Aucune déformation, aucune recherche de mise en page ; nul souci que d'évoquer le corps et ses attitudes, sans recours au pittoresque du cadre ou de la suggestion littéraire. Que les véritables amateurs de photographie se penchent néanmoins sur ces planches pour en comprendre, s'il se peut, l'un des messages péremptoires : vous vous apercevrez que ce jansénisme de la nudité – si éloigné des poncifs Porgy and Bess ou Josephine Baker – atteint son point de surchauffe dans celles des compositions où l'artiste, lâchant la rampe d'un décor dont il ne joue qu'à regret, se lance sur la corde raide du tout-noir ou du tout-blanc. Soit un fond noir total d'où les gros plans et les détails anatomiques jaillissent en négatifs. Soit plus difficile encore, une ambiance de blanc absolu : figure de bronze cernée, détourée par l'acide rongeur de la lumière qui du papier « amoureux de l'encre » fait surgir une eau-forte.

Dureté et suavité également implacables du « blanc de blanc », sur lequel l'épopée des muscles et la mélopée du geste inscrivent des évocations prolongées propices à la rêverie en pleine clarté. Qui, doucement, glisse à une sorte d'émoi fasciné.

Car après avoir analysé l'œuvre importante qu'est Nus de Harlem, dans son contexte littéraire, racial, social, esthétique et technique – un reliquat subsiste, une immanence d'ordre sans doute sentimental qu'il n'est pas aisé de faire renaître « d'un gouffre interdit à nos sondes »…

Ce livre, ouvrage d'un libre artiste, ne parle pas de liberté.

Certes, l'on sent dans ces beaux corps à nu une aisance qui est l'exact opposé de l'odieux striptease. Si même quelqu'une de ces admirables filles se prête à tel fâcheux gagne-pain, impassible demeure le comportement de leurs membres dévêtus. Au fond de leur nature est l'état d'innocence. « Elle était nue comme Eve à son premier péché », écrivait Musset, dandy parisien. Les harlémistes de Chuck Stewart ignorent physiquement qu'il y ait péché possible dans le nudisme, ni dans les pensées qu'il inspire.

Leurs images sont d'une gravité qui, par-delà l'austérité, atteint à la tristesse…

À une mélancolie, du moins, qui ne va pas sans charme. Corps malléables et disciplinés, beaux corps obéissants soumis pour le plaisir du lecteur à l'impérieuse volonté du Maître de Studio, membres aux harmonies calculées, sourires comme des masques, hanches dociles, souples cuisses, poitrines aux cœurs vierges de révolte – quel secret cachez-vous au passant dont les regards s'attardent ?

Vous souvient-il, corps ténébreux, quand l'âme new-yorkaise qui vous habite babille et pétille – vous souvient-il d'une vie antérieure où vous fûtes esclaves ?

En vous, peut-être l'âme obscure et fidèle d'un gynécée reconnaît-elle dans Charles Stewart, photographe noir, son légendaire capitaine négrier, et la douce épouvante d'obéir…

À cela près qu'en vous vendant, il vous a fait gagner, ô captives, une somme considérable de dollars.


Maximilien Vox.
1961 – D.R[1]

 

 

(*) Un écrit peut être un poème, un roman, un article scientifique, un reportage de journal, une publicité, un texte de loi, une circulaire électorale, etc... mais une photo s'appelle toujours indistinctement une photo ». Cf. Marcel Hignette, agrégé des lettres, Plaidoyer pour la classification réfléchie des usages de la Photographie dans l'Imprimé (Caractère-Noël, 1959). [Note de l'auteur.]

 

[1] Ce texte n'étant pas dans le domaine public, je prends la responsabilité de le reproduire, dans un esprit d'hommage à l'œuvre de Maximilien Vox, souhaitant qu'un éditeur envisage de rendre à nouveau accessibles des textes et des créations graphiques de cet auteur. Par la mention D.R., (droits réservés), je reconnais formellement la possibilité, pour les ayants droit de Maximilien Vox, d'exiger son retrait ou d'autoriser sa publication en ligne contre le versement de droits d'auteur. De sorte que cette page ne saurait rentrer dans le cadre du contrat Creative Commons (mentionné dans la barre de menu, ci-contre, partie haute de la page), qui autorise sous certaines conditions de reproduire les contenus du présent site.

 

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