blog dominique autie

 

Lundi 19 février 2007

06: 02

 

La haine des contenus


Courts manuels portatifs de survie
en milieux hostiles – 24

 

 

weil_enracinement

 

 

Le problème d'une méthode pour insuffler une inspiration à un peuple est tout neuf. […]
Il est fâcheux pour nous que ce problème, sur lequel, sauf erreur,
il n'y a rien qui puisse nous guider, soit précisément le problème
que nous avons aujourd'hui à résoudre de toute urgence,
sous peine non pas tant de disparaître que de n'avoir jamais existé.


Simone Weil (1909-1943), L'Enracinement [1], pp. 161-162.

 

 

Ce que je grappille des propos tenus par les candidats déclarés aux plus hautes fonctions de l'État semble confirmer qu'un processus d'exténuation est peut-être proche d'atteindre ses limites basses : exténuation des énergies vitales qui se manifeste dans l'asthénie de la langue. Un sentiment de pesanteur extrême en résulte. Simone Weil, dans quelques pages dont je propose la lecture en complément de cette chronique, médite sur cette loi de pesanteur.

La pesanteur et la grâce, deux mots qui n'ont pas fait l'objet d'un rapt par les forces de vente de nos politiciens. Deux mots que leur haine des contenus néglige, faute de pouvoir les exténuer. Deux exceptions.

Dans le lexique électoraliste, il est pourtant quelques locutions qui mériteraient de n'être pas vides de contenu. Celle de lien social me paraît compter parmi elles pour plusieurs raisons : tout d'abord par sa portée immédiatement pragmatique, qui rend accessible la mise en œuvre d'un tel lien à chaque citoyen, sans devoir percer au préalable l'opaque nuage d'encre que lâchent les États face à toute initiative privée (la langue de bois n'est rien d'autre que ce pet foireux de la sèche qui protège sa fuite) ; mais aussi parce qu'il s'agit de lier, au sein d'une civilisation qui s'est donné d'étonnants outils pour le faire – je songe, bien entendu à l'électronique et aux télécommunication. [Si mes liens sont des liens, alors je me lie – d’amitié, d’amour, de connivence – au-delà de l’écran : comme le chamane par l’imposition des mains, j’accède au monde invisible, aux trésors, au thésaurus. Si mes liens sont des chaînes, alors je suis lié, fait comme un rat dans la nasse de la grotte – on me tient ! halluciné, aveugle, presque muet dans la nuit de l’écran opaque, disais-je à Gargas, cet été.]

Nouer ou renouer le lien social partout où il peut l'être se fera autour d'une réappropriation des contenus.
– Les contenus !… Quels contenus ?
Tous les contenus que le marketing politique a confisqués à la société civile en y substituant – le plus souvent à force de lois superfétatoires, de décrets, de circulaires – des postures de surface, des mots vides de sens parce que vides de langue, vides de chair.
– Vous auriez un exemple ?
– L'impôt de solidarité, la nouvelle gouvernance, la création en octobre 2005 d'un Conseil de la modération et de la prévention du vin [sic] chargé de « concilier les objectifs de santé publique et les impératifs commerciaux de la filière viticole » (qu'est-ce qu'un impératif commercial, en la circonstance ? serait-ce d'intérêts que l'on parle ici ?) Je pourrais aligner à l'envi ces mésusages qui vident la langue de sa substance, la sucent comme les larves de la guêpe pondues dans le corps anesthésié de l'araignée.

Ce n'est pas le hasard qui, aujourd'hui, me fait tirer de leur rayon La Pesanteur et la Grâce et L'Enracinement. J'ai croisé ces jours-ci sur la Toile le site de campagne d'un des candidats : on peut y visionner un entretien au cours duquel cet homme politique évoque son parcours, sa jeunesse, son expérience et son goût de la chose publique ; ses propos sont systématiquement transcrits en marge des séquences vidéo, il est possible d'en lire le texte après, ou avant de les écouter en live. Il confie que L'Enracinement, lu à la sortie de l'adolescence, est le premier livre qui [l]’ait marqué profondément. Il présente en quelques phrases impeccables la destinée de Simone Weil et mentionne plus précisément ce qui fonde, dans les quarante premières pages d'une saisissante économie, la démarche de l'auteur dans ce texte : C’est un livre qui fait la liste des besoins de l’âme humaine, des besoins de l’Homme [c'est moi qui souligne]. Parmi les besoins de l’Homme, il y a l’enracinement, l’ordre, la liberté, l’idéal sans lequel l’être humain ne peut pas vivre [2]. L’être humain, c’est un animal bizarre, il ne vit pas seulement de ce qu’il mange, il vit aussi de ce qu’il croit, il vit de ce qu’il aime et de ce qu’il croit.

Il est évident que c'est le lecteur qui parle, non quelque BTS force de vente d'un staff de campagne qui aurait préparé une fiche – le mot âme n'y aurait pas figuré. Il est si peu convenant d'utiliser ce vocable, que le candidat s'y empêtre quelque peu – l'âme humaine, pense-t-il nécessaire de préciser (il est question, il est vrai, d'en reconnaître une, bientôt, au bonobo) avant de déporter la notion vers le concept valise d'Homme, avec majuscule, puis d'être humain. Le propos a été redressé de justesse après l'embardée. Mais le contenu du livre invoqué n'a pas été éludé : la première partie de L'Enracinement a bien pour titre : « Les besoins de l'âme ».

Il en résulte soudain une teneur. L'homme qui parle là est présent à ce qu'il dit. Cela tranche avec le déréel ambiant. Il y a quelque chose d'âpre mais de liant dans son propos.

Cette référence à Simone Weil – à ce livre en particulier et, dans ce livre, à l'inventaire inaugural des besoins de l'âme – pose, d'ailleurs, une question de principe dont il pourrait être fécond de débattre : sous quelles conditions accueillir l'âme [le mot, autant que ce qu'il désigne – et, peut-être même, comme condition préalable à ce qu'il désigne] dans un État laïc ? si, comme je tends à le penser, c'est dans nos démocraties, par excellence, que l'urgence se fait pressante de mettre un terme à toute confiscation – et du mot, et de cette singularité de l'Homme qu'il désigne.

Ce qui reviendrait à s'atteler, frontalement, à un contenu – hypothèse qui engendre l'effroi dans les rangs du marketing, fût-il politique.

 

Lire les premières pages de
La Pesanteur et la Grâce
Cliquer ici.

 

 

[1] Publication posthume dans la collection « Espoir » dirigée par Albert Camus, Gallimard, 1949. Ce texte, inachevé, a été rédigé en 1942 à Londres, où l'auteur a rejoint la France libre du général de Gaulle.
[2] Voici la liste exhaustive des sous-chapitres de cette première partie du livre : L'Ordre – La Liberté – L’Obéissance – La Responsabilité – L’Égalité – La Hiérarchie – L'Honneur – Le Châtiment – La Liberté d’opinion – La Sécurité – Le Risque – La Propriété privée – La Propriété collective – La Vérité [je reproduis, avec les majuscules, la typographie de la table des matières].

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Pidiblue [Visiteur]
C'est la triste destinée de l'homme vivre entre l'angoisse et l'ennui que vous nous décrivez là !

Effectivement une fois que les grandes menaces sont abolies il n'y a plus de sens et vouloir vivre cent ans n'est qu'une valeur de remplacement qui ne se substitue que maladivement aux autres !

Je crains que revenue sur terre Simone Weil ne serait traitée que comme une grande malade et soignée avec moultes molécules médicinales pour guérir ce taedium vitae du vivre dans la société contemporaine !

En somme vive la guerre qui nous inculque l'urgence et empêche toute réflexion approfondie ...
Permalien Lundi 19 février 2007 @ 14:32
Commentaire de: Marc Briand [Visiteur] · http://catherine.briand.club.fr/index.html
A son premier cours de philo, notre professeur,Joseph Rassam, nous citais Simone Weil:"Il y a une manière d'écouter qui est une manière de donner". C'était une mesure que je devais ajouter à mon programme. Le souvenir ému de ce maître trop tôt disparu me fait penser à un philosophe qu'il citait aussi souvent: Louis Lavelle. Nous sommes dans le même régistre.
Permalien Lundi 19 février 2007 @ 23:49
Commentaire de: de Lucenay [Visiteur]
Merci d'avoir mis ces premières pages en ligne... C'est le livre que l'on a lu, ou cru lire mais l'on s'aperçoit que l'on est passé à côté de cet éclairage irremplaçable. Un peu l'effet produit par Guénon, mais dans un tout autre registre. Je vais me munir de la suite !
Permalien Mardi 20 février 2007 @ 10:34
Commentaire de: jerome letourneur [Visiteur]
merci pour simone weil,
je prépare une thèse en philosophie sur l'écoute et l'enracinement, à côté de Barthes, Wittgenstein ou Buber, y a une place importante.

Toujours garder en tête ce qu'elle dit de la beauté de laa mer malgré les bateaux qui parfois y sombrent ( cahiers de Londres)
Permalien Jeudi 8 mars 2007 @ 18:05
Commentaire de: bm [Visiteur] · http://eugenisme.skynetblogs.be/
Belle intelligence, grande criminelle
Permalien Jeudi 8 mars 2007 @ 22:00

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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