blog dominique autie

 

Vendredi 23 février 2007

07: 26

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Le don de voix

 

voix_artificielle

 

……………………………………………………………………[Zoom]……………………[Démo]

 

 

Il m'était arrivé, en plusieurs circonstances, de prendre la mesure des effets d'une abstinence totale, sur deux décennies désormais, à l'égard de la télévision – que redouble, depuis plusieurs années, mon incapacité à supporter les martèlements acoustiques d'un programme radiophonique, quel qu'il soit. Sans doute mon système nerveux, autant que mon nerf optique, est-il martyrisé par l'écran de mon ordinateur : du moins y suis-je maître du pointeur.

J'insiste ici sur cette notion de rythme, de débit, de scansion de l'espace sonore. Il y a quelques années, dans la proximité d'un récepteur qui diffusait un programme de jeux télévisés, un fou rire irrépressible s'était emparé de moi, non pour le contenu débilitant de ce qui se déroulait sous mes yeux, mais par le seul effet des rythmes spasmodiques appliqués aux images et aux sons : on aurait pu songer qu'un même compresseur alimentait à la fois le marteau-piqueur du chantier voisin et l'appareil allumé devant moi. Dans une sorte de rejet massif et, tout à la fois, de démission, mon système nerveux s'était laissé happer dans le hoquet du rire, me déshumanisant de force devant ce théâtre mécanique dont le ressort aurait échappé à sa butée.

Cette semaine, je me suis trouvé manger seul, à midi, dans le petit café qui m'accueille quand je me rends à Montauban pour mes journées d'enseignement professionnel. D'ordinaire, les élèves du lycée le plus proche y tiennent bruyamment leur quartier général. Mercredi, ils étaient en vacances. Je fus, un long moment, l'unique client, assis devant mon steak-frites. Accoudé à son comptoir, le patron suivait le journal télévisé de la mi-journée. Je tournais le dos à l'écran, mais rien n'était susceptible de faire que j'échappe à la tyrannie de la bande-son.

Le présentateur ouvrit le ban sur la réunion publique que Mlle Royal avait tenue, la veille, dans une préfecture de Basse-Normandie. Le montage de séquences filmées du meeting avait été lancé sur son commentaire, le fondu enchaîné était parfaitement réglé, même sans l'image : je compris que j'allais entendre la candidate s'exprimer.

En quelques secondes, un pénible inconfort s'empara de moi. Chacun des cartons perforés d'un orgue de Barbarie semblait retenu, se coincer avant de laisser le suivant s'engager. Il en résultait une exécution hachée, les phrases mélodiques n'ayant pas de durée fluide pour s'imposer. On pouvait encore imaginer l'exercice de rééducation orthophonique d'un patient chez qui un accident vasculaire cérébral aurait affecté le centre de la parole. Les injonctions, les adresses, les formules exclamatives du discours électoral – genre dont l'exécution est aussi codifiée que celle de la valse ou du menuet – subissaient le même laminage d'une émission recto tono telle qu'en produisent les bornes automates.

Performance stricto sensu tragique de celui ou celle dont le larynx supplie qu'on lui donne sa voix, dont l'organisme ne parvient pas à fixer (comme on le dit du calcium) les mots pour ne rien dire.

Quand s'acheva le reportage, quand l'organe de l'animateur professionnel eut réinvesti la bande-son, s'imposa l'hypothèse que ce que je venais d'entendre était peut-être la voix de l'alexithymie, qu'on serait parvenu, sans le vouloir, à synthétiser : une société, frappée de ce mal auquel on s'efforce de ne pas reconnaître de statut clinique – étymologiquement : ne pas [ou ne plus] disposer des mots pour dire ses émotions – s'identifierait à la voix tétanisée de cette femme pour clamer sa souffrance. Que des milliers de participants à ses réunions publiques et des millions de téléspectateurs n'éprouvent apparemment aucun malaise devant ce qui constitue pourtant une épreuve pour l'auditeur non prévenu, tend à conforter cette intuition.

 

 

Illustration visuelle et sonore : Talking and Singing Robot (version 2006) du Pr Hideyuki Sawada (Kagawa University).

 

………………vignette_robot_voix

 

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Commentaires:

Commentaire de: Le sommeil. [Visiteur] · http://marseilleveyre13.free.fr/expos/dali/sonno.htm
"J'ai relu plusieurs fois, on s'en doute, ce court mais éprouvant salmigondis, n'en croyant pas mes yeux. J'ai bien entendu vérifié qu'il existe un verbe grec, άλέξείν (alexein, écarter de soi, se défendre contre) ; il entre dans la composition du nom d'Alexandre – celui qui défend les (ou des) hommes [protège les hommes de la cité de ses ennemis]."
Permalien Vendredi 23 février 2007 @ 08:11
Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
Il fallait être en effet aussi détaché que vous l'êtes du monde des sons et de l'image (je veux dire : imposés, naturellement) pour parvenir à rendre ce sentiment d'une parfaite lucidité. Je vous imagine, tournant le dos à ce Guignol sans relief qu'est la télévision, mâchant une viande qu'avec retard, j'espère excellente. Vous êtes un homme lucide et, vous le savez, c'est une maladie grave. On en souffre toujours beaucoup, longtemps mais, voyez comme c'est curieux, c'est une maladie à laquelle on tient très fort. Etonnant, n'est-ce pas ?

Parfaite analyse, comme toujours, de cette situation que vous avez vécue et, surtout, parfaite restitution de cette analyse et de son contexte, ce qui est encore plus difficile.
Permalien Vendredi 23 février 2007 @ 09:28
Commentaire de: admin [Membre]
Merci, Jacques. Je tendais le dos, guettant les premiers commentaires. J'aurais été triste qu'on prît cette note pour quelque saillie partisane, gratuite, insultante. J'ai tenté le procès-verbal plus que la polémique. Ce qui s'avère cruel n'y est pas de mon fait. Et j'ajoute que la voix d'autres candidats mériterait certainement d'être soumise à la même expérience. Les mots pour ne rien dire sont ceux du discours politique, non ceux de la candidate concernée ici. Il fallait un vrai lecteur, attentif, pour lever mes doutes quant à de possibles vices de forme dénaturant l'intention de cette page. Je vous remercie d'avoir été, ce matin, d'emblée, ce lecteur-là.
Ce qui ne ferme pas, toutefois, ces commentaires à des avis contradictoires.
Dominique Autié.
Permalien Vendredi 23 février 2007 @ 09:40
Commentaire de: Jean-christophe [Visiteur]
Je suis la campagne électorale française depuis ma petite Belgique natale...Et je m'étonnais de n'avoir encore rien lu sur l'élocution -que je qualifiais jusqu'ici de "bizarre"- de Mlle Royal...

Et maintenant, je trouve ça normal de trouver cette perception partagée ici. :)

C'est toujours un plaisir de vous lire!

Permalien Vendredi 23 février 2007 @ 15:10
Commentaire de: Marie Danielle [Visiteur] · http://soif.blogsome.com/2006/02/03/inconnu-total-mecanique/
Monsieur, vous êtes gravement atteint!

Et Monsieur Layani de nourrir le mal : tss tss!

Et où cela a-t-il conduit Giacometti, mm?

«Je me rappelle une fois, commandant quelque chose au café, le garçon ouvrant la bouche et disant je ne sais pas quoi, ce mouvement de la bouche me semblait une suite de moments immobiles, discontinus, complètement discontinus. L’homme devenait une espèce d’inconnu total, mécanique ; ça entraînait l’idée du mécanique. La conscience que chacun, presque tout ce qu’il disait, était comme une mécanique, comme s’il ne disait que des choses apprises et presque dans une espèce d’inconscience.»

Je pourrais emprunter d'autres mots pour le dire, mais la clef étant sur la porte, je ferai une sortie aussi cardinale que ne le fut mon entrée...
Permalien Vendredi 23 février 2007 @ 17:44
Commentaire de: C.C. [Visiteur]
Le robot du professeur Hideyuki Sawada me plaît beaucoup. Je crois que je vais voter pour lui.
Permalien Vendredi 23 février 2007 @ 22:04
Commentaire de: moinsinquiet [Visiteur]
Madame Royal est émue. Vous, sujet à dépression. Cela pourrait s'arrêter là, sans ces vingt lignes.

Votre proximité, très revendiquée, avec l'écrit vous pousse à tout un appareillage dont je ne pense pourtant pas qu'il soit littérature - raconter, encore, Homère, oui, c'en serait, c'en est. Se prendre pour le fils de Proust et de Camus, pas forcément.
Permalien Samedi 24 février 2007 @ 01:56
Commentaire de: admin [Membre]
Albert ou Renaud ? Tératologie ou procréation assistée post mortem (vous savez que c'est illégal) ?
Tout cela respire un petit relent d'homophobie, Monsieur l'Anonyme, à qui je ne peux répondre personnellement, qui fuit après avoir déposé sa petite aigreur nocturne – avec ce zeste de haine de soi à propos de la langue : je crains que vous ne voyiez effectivement de la littérature partout, en raison d'un trouble obsessionnel compulsif dont les tenants ne nous regardent pas. Le mot littérature, dans ces pages, est bien moins fréquemment invoqué que vous ne le laissez entendre. Il est même, dans celle d'aujourd'hui, carrément hors sujet, j'en suis désolé pour vous.
D.A.
Permalien Samedi 24 février 2007 @ 09:19
Commentaire de: Marc Briand [Visiteur] · http://catherine.briand.club.fr/index.html
Comme disait Michel Rocard, ce matin sur France Culture, la pression des médias est telle aujourd'hui que les compétences déployées pour atteindre une position sont contraires à celles requises pour agir une fois cette position atteinte. Ce n'est pas seulement vrai en politique.
Tout est dans la voix et pour beaucoup l'accent tonique rédhibitoire. Surtout en politique.
Permalien Samedi 24 février 2007 @ 13:38
Commentaire de: Marc Briand [Visiteur] · http://catherine.briand.club.fr/index.html
...et pour beaucoup l'accent tonique est rédhibitoire...
Permalien Samedi 24 février 2007 @ 13:40
Commentaire de: sophie [Visiteur]
Qu'on ne dise pas que la voix de ségolène royal n'est pas dérangeante, pénible, bizarrement vide, et qu'elle ne donne pas l'impression d'être un enfant ayant des troubles auditifs ou de la parole devant son spécialiste...une des questions est: dans quelle mesure, pour aller voter, faut-il considérer séparément ségolène royal de sa voix...
votre post en pose d'autres, plus profondes...
Permalien Samedi 17 mars 2007 @ 17:51

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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