blog dominique autie

 

Mardi 27 février 2007

05: 19

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie
blanc_mince

 

31 – Livre caverne

D'un état lapidaire de la langue

 

rupestres_chronique

 

L'avance vers la perfection
se fait par voie de minéralisation.


Michel Leiris [1].

 

Pour Pierre G., sans qui ces questions
ne se seraient pas posées. Pas ici. Pas maintenant.

 

Pourquoi, vers ma trentième année, la langue en moi n'a-t-elle plus trouvé enviable le poème, en tant que forme ? Pourquoi, ces temps-ci, semble-t-elle faire discrètement pression pour que je reconsidère ma position ?

Ces années d'absence au poème correspondent à l'exercice de mon métier d'éditeur de sciences humaines. Ce qu'on nomme assez justement l'édition de savoir suscite une attention au livre sans doute différente de celle requise par la publication de la poésie – sur laquelle il y aurait d'ailleurs à méditer, tant la supposée réticence du public des librairies pour le genre ne me semble pas se confondre avec l'intime relevé cadastral, éminemment singulier, que chacun, dans son existence, pourrait dresser du territoire des poèmes. C'est en ouvrant un livre, qu'il me fallut prendre en main pour accéder à une rangée d'autres devant laquelle il était posé, qu'une intuition m'a saisi : sans doute, dans mon cheminement, le poème a-t-il eu partie trop liée avec le papier des livres qui tentent d'en fixer provisoirement l'insaisissable mouvement. Au point que, faute de recueils assez pondéreux, assez matériels, mon désir s'est tourné vers d'inaccessibles inscriptions, trop anciennes et lointaines dans l'espace et le temps pour que j'y accède d'où je me trouve. Le poème est devenu, sans que j'y prenne garde, rêve d'une langue perdue, recouverte par les vents et les limons. En retrouver trace relève de la fouille et de l'épigraphie.

Touchant de nouveau ce bel objet que m'ont offert, en 1977, l'éditeur Jean-Hugues Malineau et le graveur Jean Coulon (je retrouve sur la Toile, non sans émotion, l'œuvre étonnante dans laquelle ce dernier s'avançait à l'époque), je songe qu'il a peut-être scellé cet arrêt – comme laisse interdit la survenue d'un phénomène d'exception : le marcheur suspend sa marche.

J'offris le livre à Roger Caillois, qui m'avait reçu quelque temps auparavant [2]. La lettre qu'il m'écrivit est de celles qui vous haussent, en assignant un horizon plus vaste à la respiration que vous cherchez.

 

 

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Cliquer pour ouvrir le livre.

 

En 1977, la « Dédicace » de Pierres m'avait indiqué le monde froid de la roche, pour y déchiffrer – et peut-être y tracer – des signes ; et j'avais lu le texte liminaire de Stèles de Victor Segalen [3]. Que Caillois fût familier de ces pages, tout permet de le supposer. Ce qui saisit, à leur lecture conjointe, tient dans une parenté de forme – de régime, serait plus exact – qui semble émaner non d'une affinité littéraire, stylistique, entre les deux auteurs, mais de l'impassibilité même des pierres devant lesquelles leur livre convie le lecteur. Une densité lithique, qui congédie le moi et dépeuple le regard, souffre à peine les inscriptions – plus que poèmes – que ces pages sévères introduisent. Je n'ai trouvé nulle revendication de Victor Segalen concernant l'attribution d'un genre à ses Stèles. Et l'on sait en quelle suspicion Roger Caillois tenait les impostures de la poésie. C'est abus, me semble-t-il, que d'avoir réédité ces deux œuvres dans une collection de poche dont le titre est « Poésie ». C'est vouloir formater aux normes ordinaires une langue qui ne saurait l'être que par l'objet qu'elle approche, et qui lui communique certaines de ses propriétés.

Il me semble toutefois que vous-même aspirez à plus vaste registre. Par cet envoi, qui faisait suite à ses réserves, mon maître entendait-il que la voie de la minéralisation serait longue et ardue, devrait en passer par le silence, par une mise au secret prophylactique de la forme poétique et un renoncement aux territoires dont elle règle l'accès ? J'aime le lire ainsi, aujourd'hui.

Je tire encore un enseignement de cette visite pour ainsi dire fortuite aux gestes visionnaires du graveur sur le pur chiffon de Rupestres : cherchant des stèles dans l'imagier de Google en vue de cette chronique, j'ai découvert l'existence des pierres à cerfs de Gol Mod, en Mongolie. Qu'on veuille rapprocher les empreintes de Jean Coulon des pierres gravées de la steppe, celles-ci comme apprêtées pour produire celles-là, selon une technique immémoriale qui préfigure la lithographie – dès lors tenue du règne minéral, non de l'art des hommes. L'artiste aurait reçu de l'inorganique, non plus ses modèles d'inspiration, mais ses matrices mêmes : la mémoire minérale, qui estampe les formes du Vivant, mais archive aussi le geste (et la pensée qui anime le geste), mettrait ainsi à notre disposition le plus sûr procédé d'impression de l'âme.

*

[Tout en composant cette page, laissant cheminer mon propos à mesure que j'en rassemble les images et en recherche les échos, je mesure l'impudence d'invoquer l'œuvre de Victor Segalen dans une note de bas de page. Et, circonstance aggravante, de prendre le risque de suggérer qu'il y aurait dans les furtives notations de Rupestres le moindre mérite qui souffre de les placer sous l'invocation de ses Stèles et de leur austère perfection. On l'aura, je le souhaite, entendu ainsi : seul est en cause dans ma méditation le statut singulier de quelques objets dont les propriétés minéralisent certains états, non moins singuliers, de la langue.]

 

 

Lire le texte liminaire de Stèles
de Victor Segalen – Cliquez ici.

 

À suivre.

 

[1] « Le signal de l'Arctique », Le Point cardinal, 1927 ; repris dans Mots sans mémoire, Gallimard, 1969, p. 48.
[2] Il m'accueillit plusieurs fois avenue Charles-Flocquet et portait une attention bienveillante au livre que j'avais conçu le projet d'écrire pour présenter son œuvre. Il mourra subitement à la fin de l'année suivante, en décembre 1978.

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[3] Je n'ai malheureusement trouvé sur Internet qu'une minuscule vignette reproduisant l'édition originale de Stèles. Par aileurs, je trouve, sur l'un des portails de librairies anciennes, la description (sans illustration) d'un exemplaire actuellement disponible, dont je donne ici la notice, telle que rédigée par le libraire :
Victor Segalen, Stèles, Georges Crès et Cie, Paris, 1914. Reliure décorative. État : très bon état. Ed. limitée, n° 252/570. In-8 avec deux planchettes de bois reliées par des cordons de soie. Sur la planchette faisant office de premier plat, est gravé le titre en caractères chinois et en français. Quelques légères auréoles d'humidité en marge du texte en première page, et sur les douze dernières pages. L'ouvrage est plié "en portefeuille", suivant les méthodes employées en Chine pour les recueils de lithographies. Les estampages de caractère sont toujours ainsi réunis, afin d'être lus bien à plat, comme la surface de la pierre dont ils proviennent. Exemplaire numéroté sur vergé feutré. Tirage unique limité à 640 exemplaires. Celui-ci est truffé d'une photo de Victor Segalen, probablement avec sa femme, durant son voyage en Chine. Livre de la « Collection Coréenne » composée sous la direction de Victor Segalen à Péking pour Georges Crès, éditeur à Paris. Il est dédié en hommage à Paul Claudel. Trois sceaux apposés à la main en caractères chinois : le premier représente le cachet de l'éditeur, le second, justificateur du tirage, reproduit le titre du recueil, le troisième, en fin d'ouvrage, pourrait être traduit par « Composé durant la période Promulgation de l'Empire du Cœur de la dynastie Sans avènement dynastique ». Très bel ouvrage personnalisé et rare dans cet état de conservation. N° de réf. du libraire 6157. [Proposé par la librairie Rossignol, à Paris].

 

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1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley 23 – Promenade aux puces
24 – De quelques ennemis du livre 24 bis – Les marginalia de l'ogre
25 – Risques et périls – Sur l'exercice du métier d'éditeur
26 – La symétrie est l'ennemie de l'œil (et peut-être de l'âme)
27 – Un livre n'a pas d'odeur 28 – Les derniers livres d'heures (Zodiaque)
29 – La prose, l'art de la mémoire, le livre 30 – Les nus de Prisma

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Pierre Guinot [Visiteur]
Cher Dominique,

Grand merci pour cette dédicace. Elle m'émeut par elle-même ; par le signe qui la couronne (cela pour mention puisque le lecteur n'y a pas accès, pas plus qu'à ton "pas ici. Pas maintenant") ; parce qu'elle vise juste : je parierais assez que si Dieu nous prête vie, ton propos initie entre nous certains échanges qui attendent depuis plus d'un an.

Moi qui suis moins attentif à l'objet-livre, chez un ami très cher, il y a longtemps, j'ai dénoué le ruban de soie, déroulé, entre les deux plaques de camphrier mâle, l'accordéon des deux cents pages de Stèles sur leur feuille de papier de Corée.

Pour te dédouaner de toute crainte d'impudence, je rends hommage au maître :

" Attentif à ce qui n'a pas été dit ; soumis par
ce qui n'est point promulgué ; prosterné vers ce
qui ne fut pas encore,

Je consacre ma joie et ma vie et ma piété à dénoncer
des règnes sans années ; des dynasties sans avè-
nements, des noms sans personnes, des personnes
sans noms,

Tout ce que le Souverain-Ciel englobe et que l'homme
ne réalise pas. "

Ségalen sur la stèle chinoise : " Un fait, une volonté, une présence. " Elle force " à l'arrêt debout face à (sa) face".
Devant quoi, dans notre paysage mental et environnemental, nous sentons-nous encore tenus "à l'arrêt debout face à face" ? Pour la langue, serait-ce ou non vers le poème qu'il convient de se tourner - par exemple ?

Affectueusement,

Pierre.



Permalien Mardi 27 février 2007 @ 15:33
Commentaire de: Pierre Guinot [Visiteur]
Sur " certains échanges qui attendent depuis plus d'un an ", j'ai grossièrement oublié de dire que c'était moi qu'ils attendaient. Cette rectification à un commentaire publié sur ton blog s'impose, à ma honte.
Permalien Mardi 27 février 2007 @ 15:49
Commentaire de: Claude [Visiteur] · http://lapromenadedeseauxvives.blogspirit.com
Il est du poème, ce qui fonde l'homme et son existence au plus près de l'âme. Car en ces mots rythmés, sonores,teintés de rires et de larmes,il est source d'émotion et d'élévation.
Dans l'exercice de la philocalie, il tient la place de l'élu du coeur. Ainsi sa minéralisation lente et progressive suit le cours de l'histoire d'une langue, non seulement écrite mais orale dans laquelle évolue le mouvement universel de la projection vers un au delà de l'existence en perpétuel mouvance et inclinaison vers les désirs, les objets, et leur matérialisation.

J'ai beaucoup aimé la préface de Jean Moncelon dans La Danse de l'Ame lorsqu'il cite Heidegger en parlant de poésie "langue primitive" et "la poésie en tant que fondation de l'être".

Merci Dominique pour ce trés bel article. Et ce site des pierres à cerf, extrêmement instructif.
Permalien Mercredi 28 février 2007 @ 17:24
Commentaire de: Philippe[s] [Visiteur]
Sans doute connaissez vous l'édition en fac-similé de Stèles publiée dans le milieu des années des années 1990 aux éditions Chatelain-Julien.
Ayant offert à l'époque un exemplaire à un ami pour son mariage, je n'ai malheureusement pas eu la présence d'esprit d'en acquérir un pour moi !
Permalien Vendredi 2 mars 2007 @ 20:40

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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