L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
Pourquoi, vers ma trentième année, la langue en moi n'a-t-elle plus trouvé enviable le poème, en tant que forme ? Pourquoi, ces temps-ci, semble-t-elle faire discrètement pression pour que je reconsidère ma position ?
Ces années d'absence au poème correspondent à l'exercice de mon métier d'éditeur de sciences humaines. Ce qu'on nomme assez justement l'édition de savoir suscite une attention au livre sans doute différente de celle requise par la publication de la poésie – sur laquelle il y aurait d'ailleurs à méditer, tant la supposée réticence du public des librairies pour le genre ne me semble pas se confondre avec l'intime relevé cadastral, éminemment singulier, que chacun, dans son existence, pourrait dresser du territoire des poèmes. C'est en ouvrant un livre, qu'il me fallut prendre en main pour accéder à une rangée d'autres devant laquelle il était posé, qu'une intuition m'a saisi : sans doute, dans mon cheminement, le poème a-t-il eu partie trop liée avec le papier des livres qui tentent d'en fixer provisoirement l'insaisissable mouvement. Au point que, faute de recueils assez pondéreux, assez matériels, mon désir s'est tourné vers d'inaccessibles inscriptions, trop anciennes et lointaines dans l'espace et le temps pour que j'y accède d'où je me trouve. Le poème est devenu, sans que j'y prenne garde, rêve d'une langue perdue, recouverte par les vents et les limons. En retrouver trace relève de la fouille et de l'épigraphie.
Touchant de nouveau ce bel objet que m'ont offert, en 1977, l'éditeur Jean-Hugues Malineau et le graveur Jean Coulon (je retrouve sur la Toile, non sans émotion, l'œuvre étonnante dans laquelle ce dernier s'avançait à l'époque), je songe qu'il a peut-être scellé cet arrêt – comme laisse interdit la survenue d'un phénomène d'exception : le marcheur suspend sa marche.
J'offris le livre à Roger Caillois, qui m'avait reçu quelque temps auparavant [2]. La lettre qu'il m'écrivit est de celles qui vous haussent, en assignant un horizon plus vaste à la respiration que vous cherchez.
En 1977, la « Dédicace » de Pierres m'avait indiqué le monde froid de la roche, pour y déchiffrer – et peut-être y tracer – des signes ; et j'avais lu le texte liminaire de Stèles de Victor Segalen [3]. Que Caillois fût familier de ces pages, tout permet de le supposer. Ce qui saisit, à leur lecture conjointe, tient dans une parenté de forme – de régime, serait plus exact – qui semble émaner non d'une affinité littéraire, stylistique, entre les deux auteurs, mais de l'impassibilité même des pierres devant lesquelles leur livre convie le lecteur. Une densité lithique, qui congédie le moi et dépeuple le regard, souffre à peine les inscriptions – plus que poèmes – que ces pages sévères introduisent. Je n'ai trouvé nulle revendication de Victor Segalen concernant l'attribution d'un genre à ses Stèles. Et l'on sait en quelle suspicion Roger Caillois tenait les impostures de la poésie. C'est abus, me semble-t-il, que d'avoir réédité ces deux œuvres dans une collection de poche dont le titre est « Poésie ». C'est vouloir formater aux normes ordinaires une langue qui ne saurait l'être que par l'objet qu'elle approche, et qui lui communique certaines de ses propriétés.
Il me semble toutefois que vous-même aspirez à plus vaste registre. Par cet envoi, qui faisait suite à ses réserves, mon maître entendait-il que la voie de la minéralisation serait longue et ardue, devrait en passer par le silence, par une mise au secret prophylactique de la forme poétique et un renoncement aux territoires dont elle règle l'accès ? J'aime le lire ainsi, aujourd'hui.
Je tire encore un enseignement de cette visite pour ainsi dire fortuite aux gestes visionnaires du graveur sur le pur chiffon de Rupestres : cherchant des stèles dans l'imagier de Google en vue de cette chronique, j'ai découvert l'existence des pierres à cerfs de Gol Mod, en Mongolie. Qu'on veuille rapprocher les empreintes de Jean Coulon des pierres gravées de la steppe, celles-ci comme apprêtées pour produire celles-là, selon une technique immémoriale qui préfigure la lithographie – dès lors tenue du règne minéral, non de l'art des hommes. L'artiste aurait reçu de l'inorganique, non plus ses modèles d'inspiration, mais ses matrices mêmes : la mémoire minérale, qui estampe les formes du Vivant, mais archive aussi le geste (et la pensée qui anime le geste), mettrait ainsi à notre disposition le plus sûr procédé d'impression de l'âme.
[Tout en composant cette page, laissant cheminer mon propos à mesure que j'en rassemble les images et en recherche les échos, je mesure l'impudence d'invoquer l'œuvre de Victor Segalen dans une note de bas de page. Et, circonstance aggravante, de prendre le risque de suggérer qu'il y aurait dans les furtives notations de Rupestres le moindre mérite qui souffre de les placer sous l'invocation de ses Stèles et de leur austère perfection. On l'aura, je le souhaite, entendu ainsi : seul est en cause dans ma méditation le statut singulier de quelques objets dont les propriétés minéralisent certains états, non moins singuliers, de la langue.]
[1] « Le signal de l'Arctique », Le Point cardinal, 1927 ; repris dans Mots sans mémoire, Gallimard, 1969, p. 48.
[2] Il m'accueillit plusieurs fois avenue Charles-Flocquet et portait une attention bienveillante au livre que j'avais conçu le projet d'écrire pour présenter son œuvre. Il mourra subitement à la fin de l'année suivante, en décembre 1978.

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[3] Je n'ai malheureusement trouvé sur Internet qu'une minuscule vignette reproduisant l'édition originale de Stèles. Par aileurs, je trouve, sur l'un des portails de librairies anciennes, la description (sans illustration) d'un exemplaire actuellement disponible, dont je donne ici la notice, telle que rédigée par le libraire :
– Victor Segalen, Stèles, Georges Crès et Cie, Paris, 1914. Reliure décorative. État : très bon état. Ed. limitée, n° 252/570. In-8 avec deux planchettes de bois reliées par des cordons de soie. Sur la planchette faisant office de premier plat, est gravé le titre en caractères chinois et en français. Quelques légères auréoles d'humidité en marge du texte en première page, et sur les douze dernières pages. L'ouvrage est plié "en portefeuille", suivant les méthodes employées en Chine pour les recueils de lithographies. Les estampages de caractère sont toujours ainsi réunis, afin d'être lus bien à plat, comme la surface de la pierre dont ils proviennent. Exemplaire numéroté sur vergé feutré. Tirage unique limité à 640 exemplaires. Celui-ci est truffé d'une photo de Victor Segalen, probablement avec sa femme, durant son voyage en Chine. Livre de la « Collection Coréenne » composée sous la direction de Victor Segalen à Péking pour Georges Crès, éditeur à Paris. Il est dédié en hommage à Paul Claudel. Trois sceaux apposés à la main en caractères chinois : le premier représente le cachet de l'éditeur, le second, justificateur du tirage, reproduit le titre du recueil, le troisième, en fin d'ouvrage, pourrait être traduit par « Composé durant la période Promulgation de l'Empire du Cœur de la dynastie Sans avènement dynastique ». Très bel ouvrage personnalisé et rare dans cet état de conservation. N° de réf. du libraire 6157. [Proposé par la librairie Rossignol, à Paris].
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Dominique Autié
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