……………
xDe choses esmerveillables
…………………………III
…………Dans l'arène

«
Grâce aux efforts des saints Pothin et Irénée, l'église de Lyon était dans l'état le plus prospère ; mais son accroissement avait multiplié ses périls en éveillant sur elle l'attention des païens. L'année 177 la destinait à de cruelles épreuves. Assaillis de dénonciations, les magistrats informèrent contre les fidèles, et en firent arrêter un grand nombre, entres autres Sanctus, Maturus, Alcibiade, Blandine et sa maîtrese Bibliade. Au jour dit, ils furent conduits enchaînés sur la place publique, où les attendait le gouverneur, assis sur son tribunal. Près de là se tenaient les bourreaux, avec l'étalage ordinaire des chevalets, des fouets à lanières plombées, des tenailles, des grils et des brasiers ardents. Une ceinture de soldats maintenait la foule à distance.
L'interrogatoire commença ; mais tous ne se montrèrent pas également forts contre la douleur. Avec les esclaves qu'on avait saisis au domicile des accusés, la torture fut à peine nécessaire : ils appuyèrent de leur faux témoignage toutes les calomnies odieuses ou stupides dont on chargeait leurs maîtres. Les confesseurs supportèrent la question avec une sereine fermeté : le diacre Sanctus, à chaque torture qu'on lui infligeait, se bornait à répondre : « Je suis chrétien », comme si ce mot résumait tout pour lui, race, patrie et famille. Matur et Attale se conduisirent en véritables athlètes.
Quand on vit paraître Blandine, tous les cœurs s'émurent. C'était une pauvre esclave, convertie depuis peu. Faible et maladive, elle se soutenait â peine, et pourtant elle se trouva subitement remplie d'une force inexprimable. En vain les bourreaux s'acharnèrent-ils sur la frêle créature. « Je suis chrétienne », répétait-elle par intervalles, « et l'on ne fait point de mal parmi nous ». Bibliade, sa maîtresse, avait renié le Christ ; le courage de l'esclave la réveilla comme d'un songe, et elle désavoua tout ce qu'elle avait dit. Les interrogatoires durèrent plusieurs jours. Chaque soir, on ramenait les chrétiens, à demi morts, dans leur prison. De nouveaux arrivants comblaient les vides, car la persécution devenait de plus en plus active.
Suivant l'usage, on avait réservé pour la célébration des jeux publics trois des condamnés, Sanctus, Matur et Blandine. On lâcha les bêtes dans le cirque, et les valets, armés de longs fouets, les poussèrent d'abord sur les deux premiers, qu'elles traînèrent en tous sens, meurtris et couverts de plaies. Le peuple, qui réglait l'ordre et la durée des supplices, demanda qu'on les fît asseoir sur la chaise de fer rougie au feu, puis qu'on les achevât à coups d'épée. Blandine, attachée à un poteau en forme de croix, récitait, d'une voix ferme, des prières, qui retrempaient la force des martyrs. Les animaux ne la touchèrent point ce jour-là.
Au mois d'août, époque de la grande fête de Lyon, on reprit le cours des exécutions. Tous les chrétiens qui avaient déjà confessé la foi persistèrent ; ceux qui avaient faibli (les tombés) se rétractèrent avec éclat. Attale et Alexandre, deux Asiatiques, parurent les premiers dans l'arène, et achevèrent leur sacrifice par le glaive. Ponticus, un enfant de quinze ans, eut une fin non moins glorieuse. Blandine enfin, après avoir été flagellée, déchirée par les bêtes, brûlée par tout le corps, fut exposée, dans un filet, à l'attaque d'un taureau sauvage, qui la frappa de ses cornes, la lança en l'air et la foula aux pieds. Dans ses derniers instants, l'héroïque femme paraissait n'avoir plus de sentiment ; « on eût dit qu'elle avait déjà quitté ce monde et que, plongée dans une extase de béatitude, elle s'entretenait avec le Christ ».
Quant aux chrétiens qui étaient citoyens romains, exemptés par la loi de l'exposition aux bêtes, peine infamante et vile, ils furent décapités au nombre de vingt-quatre. On rassembla en un monceau ce qui restait des martyrs, on le brûla, et l'on en jeta les cendres dans le Rhône.
»
[1] Je compte pour mirabilia les plus beaux récits de la tradition chrétienne dans leur formulation populaire. Non par dérision, mais en m'appuyant sur la grande parenté – de nature et de stratégie narrative – qu'on relève entre la plupart de ces textes et les relations des voyageurs de l'ancien temps. Mirabilia encore, à mes yeux, le legs vainement décrié des peintres pompiers, tels Henri Courselles-Dumont ou William-Adolphe Bouguereau, qui ont rehaussé l'imaginaire toujours à l'œuvre dans la plus modeste séquence de nos mythologies.
Henri Courselles-Dumont (1856-1914 ?), Dans l'arène, huile sur toile. Exposé au salon des Artistes français de 1912. D'après une carte postale de l'époque.
…Pour cette rubrique, la vignette du renvoi
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Dominique Autié
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