
Monsieur, – L'attention que, ces temps-ci, un nombre grandissant de citoyens porte à votre démarche, rendant désormais plausible votre accession aux plus hautes fonctions de l'État, me convainc de vous indiquer ici, brièvement, une problématique susceptible de trouver, dans l'esprit de reconstitution du lien social que vous prônez, non pas une solution toute faite, mais une approche nouvelle.
Constat d'échec![]()
Les programmes politiques de gauche comme de droite, alternant depuis un quart de siècle, ont échoué à promouvoir, en matière de prévention et de lutte contre l'alcoolisme, une stratégie de santé publique si peu que ce soit efficace : pire, tous les indicateurs démontrent que l'alcoolisation des jeunes a pris, durant ces années, des proportions dramatiques.
Le rapport remis au ministre de la Santé par M. Hervé Chabalier en novembre 2005 a connu un pénible destin : M. Philippe Douste-Blazy, commanditaire de cette étude, a quitté ses fonctions entre-temps, de sorte que ce texte est tombé sur le bureau du nouveau ministre comme une sorte de bombe à retardement confectionnée par son prédécesseur. Pour la première fois, en effet – quelles que soient les réserves que je suis conduit à émettre aujourd'hui sur un point majeur que j'évoquerai dans un instant –, un tel rapport s'efforçait de parler clair et de préconiser une prise en compte nouvelle des données épidémiologiques liées à l'alcoolisme. Cependant, les accusations lourdes proférées à l'encontre du monde viticole et des professionnels de l'agroalimentaire concernés par la vente de boissons alcoolisées ont entraîné de la part de leurs instances, dès la publication du rapport, des répliques d'une rare violence. J'avais, je le reconnais, mal évalué la portée de ces propos-là dans le texte de M. Chabalier mais, surtout, leur inutilité sur le fond.
La mise en place sous l'égide du nouveau ministre, au moment même de la parution du rapport Chabalier, d'un Conseil de la modération et de la prévention du vin, à l'étrange intitulé, « chargé de concilier les objectifs de santé publique et les impératifs commerciaux d'une filière viticole en crise », eut pour effet de rendre lettre morte l'intégralité des bénéfices, par ailleurs indubitables, de ce travail.
Voilà à quoi peut se résumer, à grands traits, l'état dans lequel trouvera ce dossier le ministre de la Santé du premier gouvernement de votre quinquennat, si vous êtes élu.
Une problématique binaire qu'il convient de récuser d'urgence![]()
Le rapport Chabalier, je l'ai souligné dès sa parution, formule plusieurs préconisations novatrices. Celle qui consisterait, comme au Canada, à associer les alcooliques abstinents à la prise en charge des personnes en difficulté avec l'alcool, continue de me paraître déterminante.
Toutefois, avec le recul d'une année et, surtout, la perspective que vous défendez, Monsieur, d'une nouvelle partition de l'État dans nombre de domaines, je suis convaincu, aujourd'hui, que la très grande faiblesse de cette étude et de ses conclusions, telles que publiées, réside dans l'exacerbation qu'elle a provoquée d'un conflit d'intérêts dont la réalité même doit être soumise à l'expertise. Remettre au jour ce document serait raviver un conflit redevenu latent – ce conflit même qui fait obstacle à toute initiative réaliste, dans notre pays, dès qu'il s'agit de parler d'alcoolisme. Un conflit qu'il conviendrait, non d'éluder, mais peut-être de tenter de clore une bonne fois pour toutes.
J'en suis à penser désormais, comme des voix l'ont fait entendre avec constance du côté du monde viticole, que certaines dispositions de la loi Evin ont, elles aussi, démontré leur inutilité. Nul n'a jamais osé défendre qu'une publicité pour un modèle d'automobile de cylindrée puissante constitue une incitation à l'excès de vitesse ou entrave l'effet des campagnes de prévention routière.
Pour faire bref, je m'en tiendrai à quelques énoncés, presque simplistes, soumis dans la seule perspective d'un examen rigoureux, sévère, sans complaisance – une épreuve qui ne manquerait pas d'inspirer d'autres formulations, plus nuancées et plus efficaces tout à la fois. Voici :
…………• L'échec de toute politique de santé publique en matière de prévention et de lutte contre l'alcoolisme tient, pour une large part, à la remise en cause de produits, alors que l'addiction à l'alcool est un phénomène essentiellement dû, de nos jours, à des données psychologiques et comportementales. De sorte que les représentants du secteur économique des vins et spiritueux sont conduits à s'interposer pour préserver leurs intérêts, perpétuant ainsi des polémiques qui retardent, voire éludent la prise en compte de paramètres pourtant moins sujets à caution que la stigmatisation globale des produits alcoolisés.
…………• Les mesures, principalement répressives, adoptées en matière de lutte contre le tabac menacent d'encourager une analyse des données alcoologiques qui se référerait implicitement aux mêmes modèles cliniques. La singularité de l'addiction alcoolique a fait l'objet de nombreux travaux, dans des disciplines qui, à ma connaissance, n'ont pas assez confronté leurs résultats en vue d'en faire synthèse. Un travail considérable reste à mener, essentiellement transversal. L'alcoolique abstinent que je suis ne retrouve pas, dans les études sectorielles, mention de caractéristiques pourtant cruciales dans toute approche de l'alcoolique : les modalités de la prise de décision chez celle ou celui qui, soudain, décide de faire face à sa dépendance, les conséquences, toujours passées sous silence, d'une ou plusieurs rechutes (on s'en tient à des statistiques, il m'est arrivé d'entendre un médecin alcoologue du secteur privé parler du taux de rechute dans sa consultation comme un commandant de parachutistes parle du niveau toléré de pertes humaines dues au pourcentage de parachutes qui se mettent en torche à l'ouverture), la dimension systémique du dispositif pervers de l'alcoolique… pour ne mentionner que ces exemples.
…………• En matière d'alcoolisme, il est démontré que la prévention, telle qu'elle est mise en œuvre pour des pathologies comme le cancer, les maladies cardiovasculaires, les affections nosocomiales, est pratiquement sans effets sur les comportements addictifs : le prouve l'augmentation conjointe, ces dernières décennies, des budgets dédiés à la prévention de l'alcoolisme et de la prévalence des pathologies liées directement ou indirectement à une consommation excessive d'alcool – ce que viennent confirmer les observations du corps médical, qui a fait état de ses inquiétudes sur le nombre croissant de jeunes présentant des symptômes d'addiction à l'alcool.
…………• Le rapport Chabalier pointe le manque dramatique de possibilités de recours simple et rapide pour les personnes en difficulté avec l'alcool – et je compte parmi elles l'entourage de l'alcoolique : conjoint, famille, chefs d'entreprise confrontés à l'alcoolisme d'un collaborateur, salariés et collaborateurs d'un chef d'entreprise ou d'un cadre alcoolique, amis, voisins, toutes personnes victimes directes des écarts comportementaux du buveur excessif (leur nombre, cumulé, excède sans doute largement celui des électeurs qui auront peut-être assuré votre succès lors d'un second tour de scrutin où vous seriez présent).
…………• Un centre d'accueil et de consultation alcoologique serait-il implanté dans chaque quartier des grandes villes, dans chaque chef-lieu d'arrondissement, ouvert jour et nuit, il n'est toutefois pas certain qu'une avancée significative se laisserait constater dans la prise en charge des personnes en demande (explicite ou non) d'écoute et de soins. Tant il est vrai que la démarche décisive de l'alcoolique qui approche d'une prise de conscience de son état de dépendance et d'une tentative de coup de force pour y mettre fin est un moment fragile, éminemment provisoire, dont nul dispositif sanitaire, nulle communication promotionnelle orchestrée, nulle connaissance rationnelle des données médicales et anthropologiques de l'addiction ne suffiront à décider.
La rupture du lien social, effet et cause de l'addiction![]()
Je pourrais continuer à dérouler ainsi d'autres réflexions, tracer d'autres pistes. Seul un alcoolique abstinent, qui a recouvré la liberté de ne pas se laisser déposséder de son destin, saura trouver les mots pour vous dire que le plus précieux bien que lui ont restitué la cure et les premiers mois d'une abstinence clairement choisie, fut sa capacité à nouer des liens – ou en renouer, que l'alcoolisme avait rompus : avec le monde professionnel dont il a failli être exclu (quand il a modifié à temps sa trajectoire suicidaire), avec les siens (en dépit des difficultés parfaitement repérées mais souvent tues que pose le retour de l'abstinent dans un cadre de vie entièrement réglé sur son ancienne dépendance) ; sans oublier le premier des liens restaurés, dans un bonheur parfois indicible, non partageable, qui est le lien de l'alcoolique avec lui-même, la réhabilitation pour ainsi dire triomphale de son image de soi.
C'est la découverte, sur votre site de campagne, de quelques clichés pris lors de votre visite à des viticulteurs de Murviel-Lès-Béziers le 16 janvier dernier, qui m'a décidé à rédiger et mettre en ligne aujourd'hui cette adresse [1]. Vos origines paysannes, votre expérience aux commandes de l'entreprise agricole familiale à la suite de la mort brutale de votre père, quand vous étiez étudiant, vous rapprochent sans nul doute des femmes et des hommes avec qui vous êtes attablé ce jour-là. Reprendre le dossier de l'alcoolisme à votre initiative et selon d'autres présupposés revêtira d'emblée à leurs yeux, je le suppose, une signification différente. Je vois dans ce lien une chance, une donnée qu'il convient de préserver. Ces clichés sont même emblématiques d'un style de concertation qu'il conviendrait d'inaugurer au sein d'abord des différentes communautés professionnelles et associatives parties prenantes de ce dossier – professionnels de santé, travailleurs sociaux, élus, chefs d'entreprise, groupes d'anciens buveurs : Comment transformer, ensemble, la chape de silence, de non-dit, de mensonge – dont nos sociétés recouvrent la souffrance de l'alcoolique – en incitation à tisser un lien, là où il n'en existe pas ou là où il a été rompu ? Qu'imaginer pour que, dans quelque temps (le temps qu'une idée fasse son chemin, convainque, séduise) le fait de ne pas tenter de tisser ce lien expose à s'exclure soi-même du jeu social ?
Car, je vous le confirme, c'est bien dans la problématique plus ambitieuse, plus nécessaire encore, de l'instauration d'un lien social nouveau, fondé sur la lucidité à l'égard des épreuves qui se dressent, assez brutalement ces temps-ci, face à notre civilisation, qu'il me semble devoir entièrement reconsidérer un problème de société qui ne peut que se nourrir du repli des individualités, de l'appauvrissement du débat public, s'aggraver de l'échec du libéralisme sauvage comme des expédients par lesquels on a cru, jusqu'à ce jour, pouvoir s'en acquitter.
La tâche est ingrate (l'alcoolique est le pire patient qui soit), plombée par des lustres d'atermoiements et de faux débats, austère dans son principe. Faites-en le moment venu, s'il advient, l'un des plus audacieux exercices pratiques pour ceux qui vous accompagneront alors dans votre tentative généreuse de mettre en œuvre une autre façon de vivre ensemble.
[1] Une lettre ouverte eût signifié une démarche exclusivement personnelle. Bien que je n'adhère à aucune association ni ne milite dans aucun parti, je tente d'exprimer ici une démarche qui, je l'espère, excède mon seul point de vue. Vos conseillers trouveront sur ce site toutes les informations souhaitables sur ce qui m'autorise à le faire en tant qu'alcoolique abstinent depuis vingt-deux ans, accompagnant très ponctuellement – hors de tout cadre institué, me prévalant de ma seule qualité d'abstinent – des personnes en difficulté avec l'alcool. D'incessantes vagues de spams m'ont malheureusement contraint à fermer les commentaires de la plupart des pages anciennes de ce site. Je m'efforce de maintenir ouvertes les pages de la rubrique Alcoolisme abstinent, même si ce blog, n'ayant jamais eu vocation de fonctionner comme un forum, suscite peu de commentaires. Nombre de courriers électroniques me sont toutefois adressés par des personnes en difficulté avec l'alcool. C'est enrichi de leur lecture et de leur intérêt que j'adopte ici la forme de l'adresse (qui, selon le dictionnaire, suggère la démarche d'un groupe ou d'une assemblée plus que d'un locuteur isolé).
Lithographie stigmatisant l'interdiction de l'absinthe en France
par le décret ministériel du 7 janvier 1915. Raymond Poincaré, président de la République, piétine la Fée verte mortellement blessée. © Le Musée virtuel de l'absinthe.

Les commentaires sont fermés pour cet article.
Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.
Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié
| Lun | Mar | Mer | Jeu | Ven | Sam | Dim |
|---|---|---|---|---|---|---|
| << < | > >> | |||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 |
| 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 |
| 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 |
| 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 |
| 29 | 30 | 31 | ||||

Index général
Le fil du temps
Jours précédents
ÉDITION EN LIGNE
Thésaurus de l'éphémère
Paul-Émile Autié
Alcoolisme abstinent
De l'alexithymie
Indications
All the world's a stage
Le sac de billes
Wara'
Corps préparés
Manuels portatifs
Qu'est-ce qu'on va devenir
about Dominique Autié
L'agenda / bloc-notes








