blog dominique autie

 

Mercredi 7 mars 2007

04: 58

 

Qu'est-ce que le lien social ?

 

conteneur

 

Depuis trois ans et demi que j'habite ici, le lundi, le mercredi et le vendredi je vois en me levant – si je tiens le cap de l'aube –, par la fenêtre de mon bureau qui donne sur la rue, une femme inconfortablement assise sur le pas de la porte de la maison qui fait face à la nôtre [1]. [Pour le casting : recrutez un clone de Cesaria Evora]. Enroulée, hiver comme été dans un gros manteau gris, une poussette posée près d'elle, elle attend que soient sortis les conteneurs de déchets du petit supermarché qui jouxte notre maison et fait l'angle de la rue Bayard. Jusqu'à cet hiver, deux employés arrivaient à 5 heures, les jours de passage des ripeurs [2], et sortaient les conteneurs côté Bayard, où la benne passe vers 5 h 30. Depuis janvier, l'organisation a changé : les employé du magasin arrivent plus tard et, l'équipe de la voirie qui traite ma rue n'intervenant qu'entre 6 h 05 et 6 h 10, les conteneurs sont disposés à quelques mètres de ma porte. Pourtant, depuis janvier, cette femme n'a pas modifié son horaire. À son poste dès 4 h 45, elle attend désormais une grande heure que les conteneurs lui soient accessibles.

Ce matin, j'ai compris : elle s'est avancée au dernier moment, tandis que je sortais moi-même sur le seuil, comme chaque lundi à l'approche de la benne, que j'entends venir d'assez loin. J'ai vu l'un des deux éboueurs habituels (le plus âgé, le plus fort en gueule, devait être de repos, aujourd'hui) fouiller lui-même les conteneurs – tout en calmant le conducteur de la benne, qui s'impatientait – et en tirer quelques emballages et un sac (avec du pain, me semble-t-il, datant donc de samedi) qu'il a remis à la femme. Tout cela s'est passé très vite. Les conteneurs ripés sur l'engin et replacés sur le trottoir, le véhicule s'est avancé à ma hauteur. J'ai serré, comme je le fais d'ordinaire, l'avant-bras que m'a tendu le gars avant qu'il ne traite ma propre poubelle : C'est le changement d'heure de sortie des conteneurs qui pose problème à cette femme ?, lui ai-je demandé.
Pas du tout, c'est le type qui les sort désormais, il lui interdit d'y toucher !
[…i.e. un homme sans âge qui, sur la pointe des pieds, m'arrive à hauteur du myocarde ; sans emploi depuis des lustres, il partage la loge de concierge que tient sa mère dans l'immeuble mitoyen de la supérette rue Bayard. Il n'ouvre la bouche que pour hurler des invectives à la terre entière. Nul n'ignore son existence dans le quartier, où l'on ne saurait faire trois pas sans tomber sur lui. C'est donc pourquoi, depuis quelque temps, il m'arrive, toutes fenêtres fermées, d'entendre sa voix dès la première heure.]

Il est con comme trois bites à genoux, s'est contenté d'ajouter mon interlocuteur.

Nous nous sommes souhaité une bonne journée, la benne s'est éloignée, j'allais rentrer ma poubelle. J'ai vu alors le nain déboucher de l'angle de la rue pour reprendre les conteneurs vides. Je suis allé vers lui : Il faut laisser cette femme faire comme elle faisait avant, vous savez. Il s'est mis à aboyer qu'elle pouvait bien faire ce qu'elle voulait. Il s'en branle, m'a-t-il juré.

Ordure.

Crâne d'Œuf a passé la main fin décembre. Le magasin est désormais franchisé. Le gérant est un homme avec qui j'entretiens les meilleures relations. Je suis descendu le voir dans la matinée. Il semblait rassuré que je sois parfaitement informé de l'interdiction qui lui est faite, pour des raisons évidentes, de distribuer gratuitement de la nourriture dont la date de péremption est dépassée. Il m'a seulement confirmé ce dont j'étais venu m'assurer : le nain hargneux [décidément, ces hommes de petite taille !] n'est pas recruté pour s'occuper des conteneurs du magasin ; il le connaît juste comme voisin et client ; les employés le trouvent aux abords du magasin, le matin, lorsqu'ils prennent leur service ; ils se contentent de bénéficier du coup de main qu'il leur donne en sortant les conteneurs et en les leur rapportant après le passage du camion d'enlèvement. Pour la beauté du geste.

Je l'ai informé que, ce mercredi à l'heure du loup, le nain me trouverait à l'endroit précis où il n'est donc pas payé pour disposer les trois conteneurs, à moins de cinq mètres de ma porte – et que c'est moi et moi seul, pendant quelques instants, qui ferais la loi dans ma rue, devant ma porte. Il m'a souri : C'est bien.

Depuis vingt-cinq ans, ceux dont se réclament ces jours-ci les deux champions provisoires de la vie politique française ont agité la même férule, se contentant de se la repasser de temps à autre, selon le sens du vent. Ils ont conjointement conduit le tissu social à cet état de tétanie, où un érémiste aura le cœur d'en tyranniser un autre, de toute évidence plus pauvre que lui ; où cela, in fine reste supportable parce que politiquement correct dans la mesure où ces deux-là sont d'un même monde et n'ont donc pas à minauder devant le droit à la différence de l'autre. Je manque sans doute d'imagination, car j'aurais peine à concevoir plus sordide parabole pour indiquer à ces deux rentiers du pouvoir, qui sollicitent mon suffrage, combien me répugnent leur bavardage et leur façon de se pincer les narines, en catimini, à l'heure où une partie de leur peuple fait les poubelles.

 

 

*

06: 25 – Cesaria Evora : 82 ans, Guadeloupéenne. Sans retraite, ayant toujours travaillé aux Antilles sans feuilles de paye. Les employés du supermaché, venus prendre leur service à 5 h 45, l'ont saluée d'un Bonjour Maman bienveillant. Cesaria m'a dit de faire attention car, le jour où il l'a menacée, le nain lui a montré le couteau qu'il a dans la poche.

 

 

[1] Inconfortablement, car ce voisin a fait réaliser, pour en équiper son seuil, une série de barres en métal qu'il a fixées en biais [voir cliché pris de ma fenêtre] afin que les SDF ne puissent s'y asseoir.
[2] L'occasion m'est donnée de découvrir ce mot qui, je le vérifie, ne figurait pas encore dans le millésime 2002 du Petit Larousse illustré, mon outil de référence pour les nouveaux anglicismes et les dernières trouvailles de la xyloglossie (je me repens de conserver par-devers moi – et de consulter – un dictionnaire d'usage si ancien, mité de telles lacunes socialement incorrectes).

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Viviane [Visiteur] · http://www.voyages-en-poesie.com/
Si vous me le permettez, je mettrai en lien ce magnifique article sur mon blog dès demain.
Il dit mieux que je n'aurais su le faire, mon propre écoeurement.
Permalien Mercredi 7 mars 2007 @ 09:53
Commentaire de: cedric [Visiteur] · http://rienquemonmonde.hautetfort.com/
Deuxième paragraphe : "...de la la benne..."

Vous le fîtes exprès (ce redoublement), n'est-ce pas ? ;-)

Pour observer si j'allais le laisser passer?
Permalien Mercredi 7 mars 2007 @ 10:04
Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
J'ai peur que cela ne soit ni nouveau ni rare, Dominique. J'ai coutume de dire qu'on est toujours le [Juif / Noir / homo / Arabe / Tzigane / le mot qu'on voudra] de quelqu'un. Il y a toujours eu ainsi de petits minables pour faire souffrir de plus pauvres qu'eux, les terroriser, les menacer. Et je ne dis rien de ceux qui inventèrent le fin du fin, les kapos : utiliser des malheureux pour surveiller d'autres malheureux plus ou moins identiques à eux.
Permalien Mercredi 7 mars 2007 @ 11:40
Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
Votre ajout de 6 h 25 parle du supermaché. C'est amusant : supermâché eût été bien aussi.
Permalien Mercredi 7 mars 2007 @ 11:46
Commentaire de: admin [Membre]
Vous ne croyez pas si bien dire, Jacques : il y a toutes probabilités, en effet, pour ce type soit un indic. Le quartier est sensible (proche de la gare, haut lieu des frasques d'un certain Patrice Allègre, en son temps), et ce type n'a rien d'autre à faire.
D.A.
Permalien Mercredi 7 mars 2007 @ 12:01
Commentaire de: Marc Briand [Visiteur] · http://catherine.briand.club.fr/index.html
Cela ne vous surprendra pas si je vous dis que je préfère Cesaria Evora à Céline Dion, et de loin...
Permalien Mercredi 7 mars 2007 @ 13:55
Commentaire de: Pidiblue toujours à l'affut des carabistouilles ! [Visiteur]
B'jour Mama Ségolène ! B'soir Papa Nicolas !

Moi aussi j'ai mes pauvres !

Permalien Mercredi 7 mars 2007 @ 17:39
Commentaire de: C.C. [Visiteur] · http://constantincopronyme.hautetfort.com/
"Jupin pour chaque état mit deux tables au monde.
L'adroit, le vigilant, et le fort sont assis
A la première ; et les petits
Mangent leur reste à la seconde."

Permalien Mercredi 7 mars 2007 @ 20:49
Commentaire de: Saïd Mohamed [Visiteur]
Merci Dominique ...
Permalien Jeudi 8 mars 2007 @ 17:52

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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