L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie

L'humaniste est fondamentalement un annotateur de livres, affirme Jean-Marc Chatelain, conservateur à la Réserve des livres rares de la BnF, dans « Humanisme et culture de la note », l'un des passionnants articles rassemblés dans ce cahier [1]. J'avais présent à l'esprit ce diagnostic sans appel, eu égard aux titres et qualités de celui qui le pose, à chaque fois qu'il m'advint de jeter ici même quelques imprécations, dont on me sait familier, contre celles et ceux qui ont caviardé la chose imprimée qui m'échoue dès lors – plus qu'elle ne m'échoit – à leur suite.
Encore faut-il s'entendre sur la notion d'humanisme : la trajectoire historique du concept me paraît, à l'instant, étrangement superposable à celle du mot hystérie [2]. La question ne serait pas de savoir s'il existe (s'il peut encore exister) des humanistes au vingt et unième siècle, pas plus que de disputer sur la pertinence nosographique d'une hystérie masculine ; mais d'identifier qui peut et veut statuer aujourd'hui sur l'usage des mots hors d'usage : L'hystérie, en tant que maladie, est bien une réduction, mais c'est aussi une création originale, fruit d'une démarche, d'un type de pensée qui en ramenant la chose appréhendée à l'intérieur de certains paramètres, de certains canons qui sont ceux de la médecine, la transforme en objet saisissable [3]. Quelle discipline scientifique (dure ou non), quelle instance normative, quel dictionnaire peuvent transformer de nos jours l'humanisme en objet saisissable ?
Là résiderait la clé de ces annotations relevées sur des volumes parus postérieurement à la ruine de tout humanisme, c'est-à-dire après la mise en œuvre par l'État nazi d'un crime conçu et perpétré à l'échelle de ce qui est hors de l'homme, à la mesure de l'appareil de laboratoire ou de la machine industrielle [4]. Cette borne posée à l'avancée de l'espèce humaine a marqué, selon les uns, la fin de l'histoire, celle de la littérature selon d'autres, ou encore de la modernité. Qu'on veuille ne pas considérer comme futile ma remarque : les marginalia dégradés [5] (dégradants pour le livre), constitués le plus souvent de traits grossiers qui balafrent le livre (devenu entre-temps jetable) de cicatrices indélébiles, les pages cornées qui scandent les séquences hachées d'une lecture inconséquente forment bien le pathétique apparat non critique d'un post-humanisme triomphant (Quand je lis, je m'approprie le livre, il fait partie de moi, il devient mon corps – qui n'a entendu, n'osant les contredire, ces niaiseries culturellement correctes ?)
Toute la passionnante démonstration de Jean-Marc Chatelain consiste à indiquer comment les marginalia balisaient un enrichissement du texte par la lecture érudite, destiné à être partagé avec d'autres lecteurs choisis, voire recueilli dans une édition augmentée. Plus encore, car la note, écrit-il, est à la source de l'indexation : Dans le vocabulaire latin des humanistes, les matières indexées s'appellent notabilia (les Italiens parlent encore aujourd'hui, pour une table des matières, de « cose notevole ») et les indexations tituli. Ce sont ces derniers qui émaillent souvent les marges des livres des XV° et XVI° siècles et sont posés là en vue de la confection de recueils de « lieux communs ». Le livre imprimé de la Renaissance hérite directement de cette pratique en faisant souvent figurer en manchette de tels tituli, qui servent ensuite à la compilation d'un index, lesquels, en conséquence, n'ont pas le caractère systématique de nos actuels index mais procèdent au contraire d'un choix : index qui « indexent » moins, au sens moderne du mot, qu'ils ne relèvent les mots et les choses « dignes d'être remarqués » [6]. Deux illustrations donnent à voir les planches du De arte excerpendi [De l'art d'extraire les notes] de Vincentius Placcius (Stockholm et Hambourg, 1689) sur lesquelles est décrit un meuble à lieux communs, permettant de ranger les notes dans l'ordre alphabétique des tituli.
De telles inscriptions évoquent elles-mêmes un exercice « marginal » de l'art de la mémoire, activement pratiqué à cette époque (auquel Jean-Marc Chatelain, curieusement, ne recourt pas à l'appui de son propos), tant il semble que cette armoire à tituli pouvait efficacement augmenter le mobilier du théâtre de la mémoire de Giulio Camillo (1544) [7].
L'histoire nous condamne à prendre aujourd'hui nos notes sur des feuillets volants, qu'il sera loisible au bouquiniste appelé demain à liquider l'encombrant mémorial de mes lectures, plus probablement qu'à mes ayants droit, de jeter aux ordures : nos notes sont à l'image de notre temps, une vaine ponction égoïste, sans perspective de partage ni d'enrichissement du savoir dont nous disposons comme d'un dû. Et les saignées que les moins scrupuleux pratiquent dans le blanc des marges ou dans l'interlignage du texte ne sont pas sans parenté avec les ornières laissées par le passage d'un 4x4 dans un chemin forestier. Le lecteur post-humaniste est un chasseur – dans le meilleur des cas un touriste, qui se signale par ses papiers gras, ses Kleenex usagés et ses cannettes vides.
L'exemplaire de L'esprit des lois qui m'a été obligeamment offert est sans date, le premier et le dernier cahier ayant été arrachés. De même qu'il est intégralement surligné, sur près de six cents pages notes comprises, il est toutefois sur-daté par son dernier lecteur. Tout indique que le volume a été imprimé vers la fin du dix-neuvième siècle ou au tout début du siècle dernier : une édition courante, reliée de façon rustique, pour l'étude. Un graphologue confirmerait sans doute que, par son style, l'écriture qui en ruine les marges n'est pas antérieure à la date symbolique que je fixais plus haut – elle semble celle d'un homme d'âge mûr plus que d'un étudiant, je prendrais volontiers les paris sur un retraité, veuf, client des premières universités du troisième âge, à la toute fin des années 1960.
Il n'échappera pas qu'il a souligné jusqu'à ses propres gloses. Le crayon à papier de cet homme s'émerveille d'une vacance, d'une vacuité dont il entend ne rien perdre. Il fait figure de pionnier.
Depuis, c'est à grands traits de Stabilo® jaune fluo que nous signalons le prix exorbitant qui s'attache, croyons-nous, à notre pitoyable usage du monde.
[1] « Le livre annoté », Revue de la Bibliothèque nationale de France, n° 2, juin 1999 – ISBN : 2-7177-2075-8 – ISSN : 1254-7700.
[2] Mettre la main, si possible, sur un exemplaire d'Histoire de l'hystérie du Dr Étienne Trillat (collection « Médecine et Histoire », Seghers, 1986). j'ai eu la chance de rencontrer très régulièrement l'auteur de ce livre tonique et superbe d'intelligence érudite, psychiatre des hôpitaux, directeur de L'Évolution psychiatrique dont Privat était l'éditeur dans ces années-là.
[3] Étienne Trillat, op. cit., p. 10.
[4] Max Picard, L'Homme du néant, traduit de l'allemand par Jean Rousset, La Baconnière, 1947, p. 49. Cité par Alain Finkielkraut, La Mémoire vaine – Du crime contre l'humanité, collection « Les Essais », Gallimard, 1989, p. 18.
[5] Spontanément, je tenais ce mot pour masculin, s'employant exclusivement au pluriel. Marginalis,e est absent de Gaffiot, cet adjectif substantivé au neutre pluriel semble dont un bricolage du bas latin. Faute d'en trouver mention dans un seul des dictionnaires dont je dispose, n'ayant pas remarqué dans le cahier de la BnF d'occurrence où il serait suivi d'un adjectif ou employé au singulier avec un article qui en eût indiqué le genre, j'ai procédé à une rapide recherche sur Google : les libraires d'ancien, les conservateurs des bibliothèques et les universitaires de première instance et d'assises semblent unanimement opter pour un féminin invariable – une marginalia serait le strict équivalent d'une marginale, expression employée par deux auteurs au moins du cahier « Le livre annoté ». Je suis froissé par ce manque de rigueur – pour ne pas dire de rigorisme – en un domaine qui pourtant l'exige (l'un des rares où l'on puisse l'imposer et l'exercer sans être en butte à l'espéranto ambiant, qui a d'autres substantifs à châtrer). Je saurai gré à un lecteur sourcilleux, détenteur d'un écrit qui éclaire l'origine et sanctionne le bon usage de mes marginalia litigieux, de me mettre dans la confidence de ses sources.
[6] « Le livre annoté », op. cit., p. 31.
[7] Giulio Camilio, Le Théâtre de la mémoire, traduit de l’italien par Eva Cantavenera et Bertrand Schefer, Édition Allia, 2001 (publication originale : 1550).
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Dominique Autié
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