Françoise Giroud aurait écrit, ou répondu dans une interview, ou déclaré dans une conférence – je n'ai jamais pu trouver la référence de son propos – qu'exercer le métier de journaliste c'est, à tout moment, se poser les deux questions suivantes et pouvoir y répondre clairement : D'où je parle ? À qui je parle ?
Je tiens cette citation d'un homme à qui je rends hommage ici – l'une de ces dettes enfouies au long de deux années et demie de chroniques. À la fin de 1977, Jean de Charon prit la direction d'Impact médecin, où je travaillais depuis deux ans. Il venait du Point. C'est sous son impulsion que le modeste mensuel dont j'avais la charge est vite devenu l'hebdomadaire de référence du corps médical, qu'il est toujours. Avoir travaillé sous la direction de cet homme de presse, au sens plein que ce mot peut revêtir, fut une leçon de vie avant même d'être une formation enviable pour qui prétend écrire. Jean de Charon est aujourd'hui vice-président de l'Institut français de journalisme. Nous nous croisons tous les cinq ans, par des hasards qui n'en sont jamais tout à fait. Il est toujours surpris, me dit-il, que quelqu'un lui rapporte m'avoir entendu parler de lui avec émotion, ignorant que mon interlocuteur le connaît. Jamais il ne se passerait un an, si je l'en crois, sans qu'il ait par ouï-dire confirmation de ma gratitude.
Quinze promotions de mes étudiants en édition ont planché sur cette phrase de Françoise Giroud. Car ce qu'elle enseigne a valeur universelle, bien au-delà du registre sur lequel son auteur l'a formulée. Et cela vaut pour l'écrivain, et vaut pour l'éditeur.
Aux trois, elle enseigne la réserve, pour ne pas dire la modestie – vertu mal cotée s'il en est.
D'où je parle. – Le journaliste, l'écrivain et son éditeur pratiquent plus volontiers un exercice qui, pour distinct qu'il paraisse vu de loin, répond pourtant à la contre-formule qui peut se résumer ainsi : Je vais vous dire qui je suis, à vous ma cible, que la force de vente me désigne. C'est dire si le journaliste et l'écrivain – romancier, intellectuel, spécialiste de toute question qui agite l'époque – méconnaissent celles et ceux devant qui on les enjoint de faire la roue. Quant à l'éditeur, je m'étonne parfois de cette insistance, chez nombre de mes confrères, à entretenir nos contemporains des états d'âme de la profession, quand ce n'est pas de leur cénesthésie personnelle pour les moins aguerris. J'essaie alors d'imaginer mon charcutier se rengorgeant de l'héroïsme qu'il y aurait à me vendre, il est vrai, la meilleure andouillette du marché.
De fait, il y a bien, stricto sensu, quelque chose de déplacé dans ce que le marketing nomme le « positionnement » de qui parle, aujourd'hui. Sans doute est-ce pour cette raison que, le plus souvent, ce qui est dit, ou écrit – et ce dans quoi, ou sur quoi l'écrit circule – sonne si faux. D'où je parle – en prendre conscience claire, une fois les miroirs contournés, est une chose ; pour une large part, l'intérêt de la réponse est affaire de génie lieu. Et l'on ne compte pas les lieux qui encourageraient plutôt à se taire.
À qui je parle. – Pour m'être trouvé, en presque vingt ans, des dizaines, des centaines de fois, il se peut, derrière une table où la production éditoriale dont j'avais la responsabilité s'offrait au public de salons du livre ou de congrès, ma conviction est ferme qu'aucune étude de marché, si sophistiquée en soit la méthode, ne parviendra jamais à discerner la cible d'un livre ou d'une collection. J'ose même l'hypothèse que voici : si le marketing éditorial s'appuyait sur des ratios aussi froidement efficaces que ceux fournis par les études de marché à l'agroalimentaire et aux principaux secteurs de la grande distribution, ses performances multiplieraient par dix les ventes de l'édition.
Ajoutons que nous sommes en pays latin : pour vendre notre saucisse, nous parlons volontiers de nous, de l'amour que nous avons mis à la saucissonner ; nous aimons nous faire pleurer à l'évocation vibrante des abîmes métaphysiques dans lesquels tuer le cochon nous plonge ; l'Anglo-Saxon, pas plus philanthrope qu'un autre mais pragmatique, s'inquiètera plus spontanément de celui qui pourrait avoir quelque raison d'acheter la saucisse qu'il fabrique. Cette différence de posture ne date pas d'hier. Elle induit tout un état d'esprit chez l'éditeur et le patron de presse, qui n'est pas sans effets sur le texte du journaliste et sur celui du romancier – de façon bien plus nette encore, sur le travail du polygraphe ou du spécialiste qui se veut vulgarisateur et pédagogue. Voilà qui suffit à expliquer pourquoi, loin de tout soupçon de protectionnisme, les éditeurs anglo-saxons traduisent si peu d'ouvrages français de sciences humaines, pourquoi leurs encyclopédies sont plus prisées que les nôtres, pourquoi (ce point était vrai il y a dix ans, en est-il autrement depuis ?) un Britannique amateur de bon vin ne saurait trouver dans une librairie de Londres un seul livre consacré aux grands crus du Bordelais sous la plume d'un de nos œnologues, traduit du français.
Ce qui tendrait à dire que pour envisager son lecteur, l'écrivain, le journaliste, l'éditeur doivent d'abord poser armes et bagages. Certains le savent, d'intuition : répondre à la question À qui je parle ? relève, non de l'application de quelques principes économiques, mais de l'exercice spirituel. J'aime croire qu'un Jean Malaurie, fondant en 1955 la collection « Terre humaine » sur la foi d'un livre qu'il a lui-même écrit, s'acquit cette clairvoyance rare dans le froid polaire qui vit naître ses Derniers Rois de Thulé.
Théâtre du temple maçonnique de Williard, Ohio, en 1912.
© Willard Memorial Library.
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