L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
Monsieur, – Une bibliothèque privée est l’ultime territoire matériel et spirituel de l’âme : l’Ultima Thulé [1] – je vous offre cette définition, dont je ne sais que trop combien elle contredit toutes celles qui vous auront été inculquées jusqu’alors : mais elle prévaut ici, parce que c’est moi qui ai rassemblé ces volumes, parce que moi seul pressens la raison, en partie mystérieuse, qui rend nécessaire leur présence conjointe à portée de ma lecture.
Si une telle perspective rebute le penser-sympa de l’époque, veuillez admettre que cette définition prévaut aussi parce que j’en décide, de plein droit.
Traverse cette bibliothèque qui a besoin de la traverser (la configuration des lieux l’impose). N’y séjourne que celle ou celui que j’y convie. C’est un lieu clos. Tout partage ne peut s’y produire que selon un principe d’étanchéité absolue à l’égard des manières détestables du temps. La matérialité de ces ouvrages – et, par voie de conséquence, leur contenu – ne retrouveront lien avec le patrimoine commun que le jour où d’autres que moi auront éventuellement loisir d’en décider. Jusque-là, ces livres et ce qu’ils contiennent me sont consubstantiels.
Il est, j'en conviens, détestable de s'auto-citer. Mais, ayant dû écrire ces lignes voilà peu de jours, pourquoi m'en imposerais-je la paraphrase ? D'autant qu'il y a mieux à faire : écrivant que la bibliothèque est un lieu clos, j'éprouvai quelque réticence – mais, à ce moment-là, le propos n'avait d'autre perspective que circonstancielle. Je m'acquittais du redoutable pensum qu'impose la rédaction d'un sous-titrage Antiope (les cinéphiles savent ce que vaut l'exercice, la plupart du temps).
C'est à l'aube, le lendemain, que les images de jardins clos – et d'abord l'expression elle-même – s'imposèrent, présentes comme si le temps de mon sommeil avait été nécessaire pour traiter la formulation lacunaire, ou lestée de trop de scories (et combien abstraite !), et restituer dans ses couleurs et sa surabondance le confinement de la clôture.
On nomme jardin clos des compositions mobilières – entre vitrine, reliquaire et maison de poupée – qu'aux quinzième et seizième siècles principalement fabriquaient les moniales des couvents et béguinages des Pays-Bas méridionaux [2]. Fleurs séchées, pacotilles, matières diverses et tissus à valeur de reliques, figurines et décors évoquaient le plus souvent le Paradis : depuis le Cantique des cantiques, l'union amoureuse de l'âme et de l'Aimé se réalise dans le jardin d'amour [3], celui où se déroule la chasse à la licorne, allégorie de l'Incarnation, rappelle Paul Vandenbroeck.
Julia Kristeva, dans le texte subtil et fort – « Le bonheur des béguines » – qu'elle a donné, pour le catalogue de l'exposition de Bruxelles [4], note que la plupart des tableaux exposés sont des œuvres anonymes réalisées non par les béguines elles-mêmes, mais probablement sur leur commande et selon leurs instructions. Seuls les reliquaires et les « installations » dites jardins secrets semblent de leurs mains.
Cet art singulier ne laisse d'évoquer, par anticipation, les « boîtes surréalistes » du sculpteur Joseph Cornell et, plus près d'ici dans l'espace et le temps, du Montalbanais Paul Duchein. À certaine liberté près, toutefois, que ne prirent pas nos faiseurs d'art contemporains [5], comme en témoignent crânes et bustes reliquaires qui, produits dès le douzième siècle dans ce même cadre des béguinages du Nord, semblent conforter la thèse d'Eugenio d'Ors, qui veut que le baroque soit un système surtemporaire, non borné dans l'espace et le temps entre le bûcher de Giordano et la mort de Bach : la boîte crânienne d'une voisine de cellule morte en odeur de sainteté est l'ultime jardin de l'âme, on ne peut mieux clos.
Julia Kristeva médite, avec toute l'acuité d'une femme interrogeant les signes laissés par d'autres femmes, sur la relation de la clôture et du secret, sur les mélancolies féminines que transposent, dans l'agencement insolite de ces tabernacles vitrés, pétales et corolles de fleurs séchées ou recréées par le tissage. Pourtant, conclut-elle, lorsque le reliquaire accumule les flacons et les étuis, lorsque le jardin secret bourgeonne de fleurs réservées ou écloses, le secret commence à se transmettre : il avoue, presque, sa doublure sexuelle, l'image d'un corps qui s'exhibe ou, au contraire, se punit pour enfin mériter le jardin, l'Éden.
Le jardin clos, contre toute apparence, se soustrait de lui-même au règne de la quantité : ce que j'évoque peut prendre naissance à notre insu dès lors qu'un livre rejoint le tout premier acquis dans l'intention plus ou moins discernée d'ouvrir une piste, une voie d'exploration au seul usage de l'âme, qui l'exige. Dès lors, se tisse un lien ténu et secret entre les pages de volumes que nul ne songerait à rapprocher ; d'autres viennent bientôt à manquer, qu'il faut convoquer toutes affaires cessantes. Et le secret tend à se fermer sur lui-même, non pour satisfaire quelque stratégie d'investisseur qui dissimule ses coups ; mais, parce que l'âme tisserande sait seule disposer la chaîne et la trame de ce qu'elle tisse, quelque concentration lui sera nécessaire.
[1] Cherchant, par principe, quelque lien susceptible d'éclairer le visiteur sur cette Thulé – terre bien réelle des missions de Jean Malaurie et territoire mental, sorte d'équivalent glaciaire du désert intérieur –, je découvre que quelques fous furieux se sont, au fil des âges, emparés de ce mythe-là aussi pour, de l'or, faire leur boue et touiller quelque pensée fécale. La prévarication, en la circonstance, ne saurait être tenue pour anecdotique puisque, si je m'attarde contre mon gré sur l'une ou l'autre des innombrables pages consacrées à ce mésusage du mythe, la seule constante qui émerge du cloaque est la mainmise – on n'ose dire intellectuelle – de ladite secte sur les principaux dignitaires du national-socialisme, dont le fürher lui-même. Que Jean Malaurie ait intitulé Ultima Thulé l'un de ses plus récents ouvrages, consacré à l'histoire de l'exploration polaire (Le Chêne, 2000), dispensera du moindre soupçon sur mon recours à Thulé jusqu'aux plus sourcilleux de nos délateurs.
[2] Le Jardin clos de l'âme – L'imaginaire des religieuses dans les Pays-Bas du Sud, depuis le treizième siècle, sous la direction de Paul Vandenbroeck, avec des contributions de Luce Irigaray, Juila Kristeva, Birgit Pelzer et al., catalogue de l'exposition organisée par la Société des expositions, Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, 25 février - 22 mai 1994, éditions Martial et Snoeck.
[3] Le mot même de paradis, indique Paul Vandenbroeck, provient d'une racine de l'ancien persan qui signifie jardin clos, magnifique.
[4] Op. cit., pp. 167 sq.
[5] Que je suis bien imprudent de pourfendre, m'étant moi-même complu dans l'arbitraire de cet exercice, il y a une vingtaine d'années [deux pièces à conviction : cliquez ici].
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Jésus apparaissant à une moniale.
Socle – réalisé selon le principe du jardin clos – de l'une des deux tours reliquaires du Reliquaire de la Sainte-Croix, ca. 1650, Waasmunster, Museum van de Abdij van Roosenberg, notice n° 119 dans le catalogue de l'exposition Le Jardin clos de l'âme (op. cit.).
Le trésor de l'Imprimerie nationale : MAINTENANT OU JAMAIS !
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…………Cliquez ici.Le collectif Garamonpatrimoine a écrit à François Bayrou, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, pour évoquer l'absence de projet et de toute perspective pour le patrimoine typographique et les savoir-faire rares de l’Imprimerie nationale, depuis le démantèlement de l’établissement et la vente du site historique parisien.
• Lire Chronique d'un désastre, sur ce site. Sylvie Astorg et Dominique Autié, à titre personnel, InTexte au titre des entreprises
et institutions signataires de l'appel, ont apporté leur soutien dès 2005 au collectif Garamonpatrimoine.
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Dominique Autié
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