Grand jeu concours de printemps (suite – et fin ?)
Quand le saute-ruisseau aurait pu être…
La troisième option de participation à notre grand jeu concours de printemps était muséographique : indépendamment de son usage et de sa dénomination précise (désormais connus) – en attribuant une origine et une fonction imaginaires, éventuellement fantaisistes à l'objet –, en proposer une notice descriptive répondant aux normes du catalogage : ce texte sera supposé prendre place dans le catalogue d'un musée ou d'une exposition.
Une lectrice, trois lecteurs ont proposé six notices, que voici.
Merci, de nouveau, à celles et ceux qui ont joué le jeu dans une ou plusieurs des options proposées.

Ernest-Louis Desnos (1853-1925)
Fin XIXe – Début XXe siècle.
Paris – Musée d’Histoire de la Médecine.
Pince en fer dorée au bronze râpé par endroits, avec un mécanisme cranté permettant de resserrer progressivement les deux tiges. Coussinets en mousse à chaque extrémité, avec des aspérités permettant d’enserrer. Cordelette assortie.
Ernest-Louis Desnos, chirurgien français, dont la spécialité fut les maladies de l’appareil génito-urinaire. Il fut tout naturellement amené à s’intéresser à la circoncision, et à la pratiquer.
Faisant face aux pratiques ancestrales de circoncision, et désirant la pratiquer dans les conditions optimales d’hygiène, il aurait imaginé et fabriqué cette pince à la fin du XIXe siècle, et l’aurait utilisée lors d’opérations dans son propre cabinet de chirurgie.
La pince permettait de resserrer progressivement le prépuce, une fois celui-ci dégagé, bien en avant du gland. De la sorte, cela permettait ensuite de pratiquer l’incision de manière franche et nette, avec l’aide des deux mains.
Cette pince a été utilisée lors de la fin du XIXe et toute la première moitié du XXe siècle, puis abandonnée au profit de techniques de médecine plus modernes.
Elle trouve sa place de manière intéressante dans une évolution de la médecine et des conditions d’hygiène.
Bibliographie :
Histoire de l'urologie (avec planches), 1914.

Martial Deschamps (1933)
Illiers-Combray – Musée beauceron d’art moderne
et contemporain.
Technique mixte : cordelette de velours usagée, argent massif vieilli.
Alors que Martial Deschamps était à la recherche, à temps perdu, d’objets usagés dans le grenier de sa tante Léonie, afin de réaliser plusieurs ready-made destinés
à une exposition personnelle que lui avait proposée
la galerie Verrat-Dodo, il est littéralement tombé en arrêt devant un rare exemplaire de « saute-ruisseau » abandonné là par une ancêtre depuis qu’Haussmann et ses épigones avaient assaini les rues des principales villes françaises.
Un des traits de génie deschampsiens est en effet de savoir distinguer le chef-d’œuvre derrière la banalité, et de redonner une dignité à un humble accessoire rendu inutile par l’avancée du progrès.
Rappelons que Martial Deschamps est à l’origine du mouvement « Soupière – Sous-tasse » qui a si profondément marqué les années 1950.
Malheureusement, le cartel qui accompagnait le présent objet lors de l’exposition Martial Deschamps : ce dont on ne peut parler, il faut le faire à la galerie Verrat-Dodo du 31 octobre 1933 au 15 janvier 1934, a disparu lors du décrochage des œuvres. Il est donc aujourd’hui impossible de déterminer avec précision les intentions initiales de l’artiste, malgré une fouille assez complète de la décharge municipale de Moinville-la-Jeulin, où avaient été stockés les invendus de l’exposition.
Les spécialistes de Deschamps en sont réduits aux hypothèses, la plus vraisemblable étant que Martial Deschamps aurait imaginé pour le modeste « saute-ruisseau » une haute destinée de « pince-nez », voué à parer les mauvaises odeurs de l’urinoir (Fontaine) de son petit cousin Marcel.
Après diverses péripéties, l’œuvre, un moment en possession du célèbre collectionneur rochefortais Ferdinand Pinot, a été acquise par le musée d’Illiers-Combray grâce au soutien du FRACAS de la région Centre.
Bibliographie :
Jean Sombre : Martial Deschamps : des Bas Bourgs à Beaubourg, itinéraire d’une beauceron, Éditions du Blé dur, Chartres, 1995.
Félicie Londres : L’art contemporain a-t-il une odeur ? : controverse autour d’un pince-nez, Éditions de la flèche irréprochable, Chartres, 1957.

Anonyme, 1860-1880
Boston – Medecine show and Charlatanism Museum.
Pince en laiton munie d’une cordelette gris foncé de 50 cm de longueur.
Cette pince inventée par un charlatan ambulant de l’est des Etats-Unis fut vendue durant une vingtaine d’année à la fin du dix-neuvième siècle comme étant la réplique exacte de la pince qu’utilisait Cléopâtre VII pour s’allonger le nez. Vendu sous la dénomination : « Cleopatra’s clip », cet objet fit un tabac auprès des épouses des nouveaux riches des villes de la côte est, jusqu’à ce que le docteur Shaw lance sa campagne en 1879 pour prévenir des risques d’une telle pratique. Ayant ausculté une jeune femme se plaignant de douleurs nasales et qui, deux ans durant, avait utilisé cet allongeur de nez deux heures par jour, il prit la résolution de lancer une campagne de prévention nationale et d’avertir les forces de l’ordre pour arrêter le charlatan vendeur du rêve esthétique. L’escroc ne fut jamais découvert mais l’usage de l’objet déclina rapidement puis disparut complètement au bout de quelques mois. Les indications du vendeur étaient, selon les dires d’une des victimes : de fixer solidement un crochet au mur, d’y passer l’extrémité de la cordelette ; une fois posée la pince Cléopâtre sur le nez à allonger, il suffisait de se pencher en arrière d’un angle d’à peu près 30 degrés par rapport à la verticale et cela une demi-heure le matin et une demi-heure le soir ; les résultats étant prétendument visibles au bout du premier mois.
Bibliographie :
H.P. Noze & H. Blair, [Cat.exp.] Nineteen century’s charlatanism objects of Boston’s museum, Boston, 1975, n° 51, pp.32-33.

Batisto Bellosio, arrière-petit-fils d’Anselmo Bellosio
Première moitié du XXe siècle.
Mirecourt. Musée de la Lutherie..
Pince en fer dorée au bronze râpé par endroits, avec un mécanisme cranté permettant de resserrer progressivement les deux tiges. Coussinets en mousse à chaque extrémité, avec des aspérités permettant de retenir les pièces. Cordelette assortie.
Cette pince datant vraisemblablement du début du XXe siècle aurait été la création de Batisto Bellosio, travaillant sur les traces de son ancêtre. Plus précisément tourné vers les saxophones et les clarinettes, à la différence de son aïeul, il aurait imaginé cet instrument pour créer des tampons d’une infinie précision.
La mousse, entortillée et roulée en boule, ou par la suite pressée, était disposée entre les deux tiges. Progressivement, celles-ci se resserraient à l’aide des crans, de manière à former définitivement une masse compacte, qui était découpée par la suite à la circonférence adéquate.
Une telle manipulation révèle, s’il en était besoin, le soin et la minutie apportés à l’époque aux accessoires pour instruments à vent : écouvillons, tampons… La cordelette permettait par ailleurs de pendre plusieurs pinces en même temps.

XIXe siècle
Collection particulière, Lons-le-Saunier.
Ustensile de cuisine, étain et bois, avec cordon tressé en laine (longueur variable), env. 9 x 24 cm.
La Montbéliarde a été créée au milieu du XIXe siècle dans l’est de la France avec l’essor de la fabrication et de la commercialisation des célèbres saucisses dites « de Montbéliard » ou « Morteau ». Toutes deux constituées de chair de porc assaisonnée puis enfilée dans un boyau du même animal, ces saucisses sont fumées avant d’être cuites à l’eau puis dégustées chaudes ou froides dans des plats plus ou moins élaborés. Si la « Morteau », plus courte et grosse, est servie tranchée, la « Montbéliard », plus longue et fine, est plus maigre et moins fumée, et se présente entière.
Ce sont ces détails qui ont amené les fabricants du Haut Doubs à se munir d’un outil efficace pour manipuler les saucisses : une pince réglable en métal athermique permet de saisir le produit quelle que soit sa taille et de l’y maintenir grâce à des crans dans la tige ; les embouts en bois légèrement bombés retiennent la saucisse sans la percer ni altérer son goût ; le cordon relié à la pince par un anneau sert à la pendre pour la fumer puis la placer dans l’eau bouillante de la cuisson avant de l’en sortir en toute sécurité. À aucun moment, le produit gastronomique n’est ainsi touché par ses fabricants, qui peuvent, le temps du fumage ou de la cuisson, tourner en toute quiétude les pages d’un livre sans crainte de les graisser.
Il est à noter que les principales concurrentes des « Montbéliard » ou « Morteau », les saucisses dites « de Toulouse », « Rosette de Lyon » ou « Mortadelle », ne bénéficient d’aucun ustensile permettant à leurs fabricants de les manipuler sans se graisser les doigts.
Bibliographie :
Dominique Autié, D’un salon foireux, Courts manuels portatifs de survie en milieux hostiles – 27, lundi 19 mars 2007 : Samedi et dimanche derniers, se tenait à Toulouse le salon du livre ancien. Depuis quatre ou cinq ans, les organisateurs louent la superbe salle des Pèlerins de l'Hôtel-Dieu et ses annexes. […] Au milieu d'une des deux allées, cinq ou six libraires avaient dressé la table et finissaient de saucissonner. […] Jusqu'à penser qu'effectivement de tels tenanciers guettaient le pigeon, il n'y avait qu'un pas : aucune envie d'entrevoir le livre enviable ou envié et de devoir glisser dans une main un billet gras mouillé sentant encore la rosette et la mortadelle.

Anonyme
Première moitié du XXe siècle.
Paris. Bibliothèque de l’Université Panthéon-Assas..
Pince en fer dorée au bronze râpé par endroits, avec un mécanisme cranté permettant de resserrer progressivement les deux tiges. Coussinets en mousse à chaque extrémité, avec des aspérités permettant de retenir les pièces de tissu. Cordelette assortie.
Cette pince aurait été fabriquée au début du XXe siècle. Sa création reste anonyme, et l’on peut le comprendre aisément si l’on en juge par son utilité.
Au début du XXe siècle, les huissiers de Justice devant être à même de répondre à de multiples requêtes aux fins de constat d’adultère, et ne pouvant, malgré leur autorisation de pénétrer dans les parties communes, traiter toutes les affaires, ont eu recours à un autre moyen par le biais de cette pince.
Il s’agissait dès lors, pour une personne soupçonnant sa moitié de liaison adultérine, d’attacher durant la nuit la pince à la chemise de nuit de l’autre – homme ou femme – et de relier la cordelette à son propre pied.
Ainsi, si une quelconque initiative de quitter le lit se produisait durant la nuit, la personne s’en trouvait de suite réveillée et par là-même vigilante. Le travail de l’huissier de Justice se trouvait de la sorte facilité, pouvant organiser ensuite sur un vrai fondement une visite matinale de constat d’adultère.
Il semblerait que, cette pratique étant devenue désuète, l’utilisation de cette pince le soit devenue aussi.
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Dominique Autié
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