blog dominique autie

 

Vendredi 13 avril 2007

06: 34

Courts manuels portatifs de survie
en milieux hostiles – 28

 

bonne_poire
Saveurs et textures du posthumain :
l'exhaustion de la poire par les exhausteurs de goût – III

Exhaustion I [cliquez ici] Exhaustion II [cliquez ici]

 

 

Je rends les armes.

Ce scellage de protection recèle une part individuelle de pâtisserie industrielle en son blister : une amandine à saveur poire, façon à la Bourdaloue. Toutefois, la pudeur éthique, qui constitue l'une de leurs valeurs affichées, a dissuadé les experts en marketing d'annoncer que cette barquette en polyéthylène téréphtalate contient plus et mieux qu'une évocation comestible de tarte aux fruits. C'est pourquoi je prends la liberté d'en proclamer l'annonce à leur place : le laïc graal de la Vente n'est plus à chercher : il est là, dans ce tabernacle recyclable. Ceux qui ont mené cette quête à son terme glorieux peuvent puiser dans leur compte-épargne de RTT et prendre une année sabbatique méritée pour rejoindre l'ONG avec laquelle le comité d'entreprise de la holding qui les emploie a conclu un partenariat humanitaire.

J'ai assez dit, ici même, ma nostalgie immarcescible de la granulation d'une chair de Williams ou de passe-crassane : une partition s'est perdue, dont il n'existait pas de double ; le dernier qui en entendit l'exécution s'est éteint mais un chroniqueur obscur a laissé quelques lignes sur les effets imprévus de la mélodie, sur l'envoûtement qu'elle provoque. [Je songe au Miserere d'Allegri, si le jeune homme Mozart n'en avait transcrit la partition de mémoire dans sa chambre d'hôtel – à cause de la poire et de l'abricot perdus, je suis le dernier homme qui ait entendu le Miserere un vendredi saint dans la Sixtine.]

Or, de l'autre côté de la cloison, dans la supérette mitoyenne, se vendait – et je l'ignorais jusqu'à hier – le fruit de longs investissements en recherche et développement, qui définitivement supplante enfin le fruit. La formule chimique a été découverte qui permet de conférer la texture et le goût de la Williams, épurés jusqu'à l'extase, aux calottes parfaitement circulaires d'une matière figurant la poire pochée dans le sirop. Il est désormais inutile de chercher sur un marché la poire réelle à laquelle son statut de poire aurait été préservé. Il est même devenu inutile – et nuisible à l'économie – d'entretenir le moindre poirier réel. Jamais plus une poire n'accédera à son esprit, à sa teneur ontologique tels que l'administre au parc humain, au titre d'un formatage gustatif optimisé, l'Amandine aux Poires de Casino. Les maîtres en pétrochimie ont acheminé la science des exhausteurs de goût au-delà de la frontière où des générations d'alchimistes ont dû renoncer. Ils ont trouvé le chiffre de la poire philosophale.

Ainsi que je l'indiquais à propos des cerises des Petits Clafoutis aux cerises de La Laitière, l'évocation du fruit est, ici, simple figuration, complaisance provisoire au consommateur du temps ancien : il suffit désormais que je m'éteigne – en tant que dernier homme ayant goûté la poire réelle et interdite – pour qu'on puisse retirer étais et échafaudages, supprimer toute référence formelle à la poire, pour qu'enfin la saveur de poire règne en majesté dans l'agroalimentaire qui en a financé la synthèse.

Aux corps d'élite des forces de vente d'assurer désormais le retour sur investissement. Aucun écart de goût, aucune subtilité perfectible ne justifient plus la moindre complaisance. On s'est assez montré patient avec des gens comme moi, qui parlent encore des confitures d'abricot de leur enfance. C'est pourquoi il convient de s'attendre à ce que la suppression pure et simple des derniers témoins soit légitimement programmée [imaginez que les ultimes mangeurs de poires et d'abricots aient la vie aussi dure que les trois derniers Poilus !].

Que s'ouvre la chasse aux vieux, et qu'on commence par les vieux gourmands, d'urgence ! Qu'il soit reconnu citoyen de les dénoncer ! Je ne pourrai qu'en approuver le décret. Je le répète dans l'esprit de repentance qui convient : je jette les armes.

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Feuilly [Visiteur] · http://feuilly.hautetfort.com/
Le paradoxe de ce genre de produit (par ailleurs pur artifice et mensonge absolu) c’est qu’il faut, pour le vendre, non seulement faire référence à l’original (voir la forme de la boîte) mais en plus faire appel à un imaginaire qui nous ramène au temps de nos grands-mères. Autrement dit, plus le produit est frelaté et artificiel, plus on nous le vante comme étant la quintessence aboutie d’un savoir-faire ancestral. Telle confiture industrielle aurait le goût incomparable des confitures faites à la maison avec des fruits naturels (du temps où ceux-ci n’avaient pas encore reçu leur dose d’insecticide et n’avaient pas encore été passés aux rayons X pour allonger leur durée de vie, c’est-à-dire leur durée de vente). Telle sauce bolognaise aurait été préparée selon le savoir-faire des grands-parents italiens et elle aurait été cuite à feu doux dans une Toscane idyllique, privée de voitures et de pollution. Tel fromage industriel aurait été fabriqué avec amour par des moines mystiques dans les caves d’une abbaye cistercienne.

Cette référence constante au passé prouve pourtant quelque chose. C’est que pour vendre des produits aussi infâmes, il faut titiller notre imaginaire et nous faire ressouvenir de ces temps par encore si éloignés où, dans notre enfance, nous croquions à pleines dents les pommes du verger familial (ou, quand c’était possible, celles du verger du voisin, qui étaient encore meilleures). Ce retour à l’authentique, par ailleurs valorisé par nos souvenirs, nous pousse, tels des Adams et Eve chassés du paradis, à rechercher désespérément le fruit défendu, rendu à jamais inaccessible. Il nous reste cette boîte en forme de poire pour nous faire regretter ce que nous avions connu dans un temps à jamais révolu.

Permalien Vendredi 13 avril 2007 @ 08:31
Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
Boîte en plastique alimentaire, Feuilly, tu l'oublies. Plastique qu'il faudra détruire Dieu sait comment sur une planète épuisée. On ne dira jamais assez de mal de la société de l'emballage qui produit plus de déchets que jamais.
Permalien Vendredi 13 avril 2007 @ 10:39
Commentaire de: Édouard Puginier [Visiteur] · http://www.tazintosh.com
Il n'y a pas à dire : nous sommes quand même de bonnes poires…
Permalien Samedi 14 avril 2007 @ 19:52
Commentaire de: Constantin Copronyme [Visiteur] · http://constantincopronyme.hautetfort.com/
À propos des poires perdues : "Ainsi dans le nombre de cent-vingt-cinq Poiriers on y en trouve vingt d’Esté en douze especes, trente-neuf d’Automne en douze especes, & soixante-six d’Hyver. Les vingt d’Esté sont trois Rousselets, trois Robine, deux Cuisse-Madame, deux gros Blanquet, deux Blanquet à longue queuë, deux Espargne, un Sans-peau, un Bon-chrêtien d’Esté musqué, un Orange verte, un Muscat-Robert, un Bourdon, un Poire Magdeléne. Les trente-neuf d’Automne sont huit Beurré, sept Verte-longue, cinq Petit-oin, quatre Marquise, quatre Crasane, quatre Loüise-bonne, deux Muscat-fleuri, un Doyenné, un Lansac, un Besi de la mote, un Sucré-vert, un Messire-Jean. Les soixante-six d’Hyver sont huit Bon-chrêtien, douze Virgoulé, dix Espine, huit Leschasserie, huit Ambrette, sept Lafare, sept Colmar, deux Martin-sec, deux Saint-Augustin, deux Bugi." (La Quintinie, Instruction pour les jardins fruitiers & potagers, Paris, Barbin, 1690, p. 339-340)
Permalien Dimanche 15 avril 2007 @ 08:24
Commentaire de: Pikatchi [Visiteur]
En meme temps, s'attendre à retrouver un vrai gout de poire dans un gâteau industriel sous blister est soit un signe de grande naïveté soit un acte prémédité pour s'en prendre aux forces de vente et autres marketeurs contre qui vous semblez avoir la dent dure. Evidemment que les vraies poires au goût de poire continuent d'exister. Il faut juste les chercher là où elles se trouvent et accepter d'en payer le prix.
Permalien Dimanche 15 avril 2007 @ 11:01

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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