blog dominique autie

 

Lundi 16 avril 2007

08: 27

 

Face à la pandémie

de shinkeishitsu

 

 

L'un me fait l'effet d'une forme mutante de Marsupilami, l'autre de cette voix de synthèse sur laquelle on tombe de plus en plus souvent [Pour le suivi de votre commande, tapez 1 – Pour une réclamation, tapez 2 … – … tapez 32 – Pour toute autre question, dites 33, une hôtesse va vous répondre (il vous en coûte, en générale, près d'un euro la minute)]. Les deux ressortissent à ce que je nommerais volontiers – en référence au secteur alimentaire de la grande distribution, parfois évoqué dans ces pages – la politique du posthumain : c'est-à-dire l'extension triomphante du domaine des activateurs de goût à la démocratie directe. Parce qu'ils sont les plus en vue, parce qu'ils sont supposés représenter les deux principaux courants d'opinion, ils m'apparaissent plus que d'autres formatés – terriblement contraints dans un jeu de rôle écrit par d'autres qu'eux. Et j'aimerais croire raisonnablement que leurs discours sont aussi étrangers au peuple réel dont ils quémandent les suffrages (jusqu'à en devenir souvent pitoyables) que peut l'être un roman grand public dosé pour répondre aux attentes fantasmatiques d'un lectorat fantasmé par la force de vente du marketing éditorial.

Même [surtout ?] sans télévision [ayant prioritairement accès au cruel arrêt sur image], cette campagne me semble plus que jamais signer l'emprise du médiatique : de cela qui nous cible, nous encarte, nous formate sans jamais nous toucher.

La petite phrase de l'un sur sa foi en l'acquis (le pire abstract des neurosciences recyclé pour les besoins d'une cause qu'on n'entrevoit que trop bien), l'asepsie pudibonde de l'autre nous introduisent de plain-pied dans l'avenir bionique.

L'un communique au Flash-Ball®, l'autre rêve à haute voix d'un peuple qui ne s'exprimerait que par la langue des sourds.

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Une seule et même phobie sociale sous-tend deux comportements qui ne sont qu'apparemment opposés. Ici, le style pathologique de nos sociétés serait non pas américain mais japonais : deux études consacrées au shinkeishitsu, parues il y a dix ans [1], mériteraient d'être lues ou relues. Nous sommes largement engagés dans l'affirmation de ce syndrome [dont le hikikomori ne serait qu'une des formes éruptives] comme norme d'une sociabilité non contaminante et d'un lien social athymique dans le meilleur des cas, anxiogène par principe.

Le 9 avril 2002, lors de la précédente campagne pour l'élection présidentielle, un candidat a flanqué une taloche à un gamin du quartier de la Meinau à Strasbourg. La vidéo en est disponible en ligne. François Bayrou évoque aujourd'hui l'incident et l'écho plutôt positif qu'il a recueilli : Tout d’un coup dans ma poche, sur ma carte bleue, je trouve une main qui était en train de me faire les poches. Et la claque est partie, évidemment plus vite que l’éclair parce que je n’ai pas réfléchi. C’était un réflexe. En réalité les gens ont apprécié ça. Parce que c’était un geste non pas de policier, mais un geste de père de famille.

Ces jours-ci, la tentation est grande de me passer cette vidéo en boucle. Tant elle me semble une piste thérapeutique au shinkeishitsu ambiant. À cette phobie sociale qui est objet de consensus entre la plupart des bateleurs qui nous pensent me faire languir avec leurs lapins clonés, leurs femmes-troncs, leurs chiens analphabètes et leurs éléphants roses. Car cette phobie sociale permet de substituer à la prise en compte de la vie réelle un sous-titrage formaté. Il suffit de considérer ce qui touche au lien social et à la solidarité ; coupons un instant l'image et son banc-titre Antiope, que reste-t-il ? : au mieux, l'incivilité érigée en code de juste conduite au sein de l'espace public ; assez ordinairement, désormais, l'échange minimaliste de bons procédés pour titrer profit personnel d'un dispositif qui, dans presque tous les cas, vous couvre.

La valeur de la gifle du 9 avril 2002 excède la réintroduction, dans le dispositif social, d'un pater familias dont on sait que, comme Dieu, il est supposé manger les pissenlits par la racine. Sur ce registre, le geste est encore une image, qui appelle sa légende xyloglossique. Ce que montre cette vidéo s'apparente en fait à certains documents d'ethnographes, parvenus à fixer sur la pellicule quelque cérémonie fondatrice au sein d'un groupe humain a qui les œuvres complètes de Descartes ont manqué de parvenir. La mornifle [donnée pour vieillie et familière par le Robert] est un courant continu [2], qui ne circule que dans un seul sens. Or, je vois dans ce qui se passe au cours de cette minute et demie un événement de nature alternative, dans le sens que le vocabulaire de l'électricité donne précisément à ce mot. Ce petit film montre quelque chose qui doit évoquer d'assez près certains rites d'initiation. L'initiation n'est pas une pédagogie, elle est l'actualisation d'un mythe, disaient les historiens des religions et les anthropologues avant la grande normalisation structuraliste. Avec cette vidéo, je suis chez Mauss, chez Georges Condominas, chez Balandier – toutes lectures qui ont formé l'homme que je revendique d'être aujourd'hui.

Il s'est passé quelque chose, dit ce documentaire. Mais quoi ? Un homme politique a tarté un gamin des banlieues, nous disent de dire ceux qui se disent fondés à dire à la cantonade. On commence par lui faire les poches, pour voir, voilà ce que dit celui qui se trouve maître sur son territoire – ce qu'il (se) dit ou non, d'ailleurs, car il agit, il touche, il plonge la main, il palpe. L'autre s'en souvient – le détail compte dans son récit, cinq ans après – du contact de cette main qu'il a sentie en glissant la sienne dans sa propre poche, qui était son dernier territoire, sa poche en terre inconnue, vaguement hostile.

Au fil des quatre années, de 1972 à 1976, où j'ai travaillé dans un institut médico-pédagogique, j'ai connu dix, cent variantes de ce rituel-là. Pour nombre des enfants dont j'avais la charge principalement la nuit, une part significative du « handicap » (dit, à l'époque, léger ou moyen) qui justifiait leur orientation dans un tel centre était l'absence ou la rupture du lien social dominant – le lien entendu tel qu'un des deux, toujours le même, lie l'autre, que cela noue. De façon spontanée, j'ose dire archaïque, une autre façon de lier s'inventait chaque soir. C'était la surprise, car ce n'était pas moi qui innovais. Je devais m'y faire, improviser parfois. Une fois ou l'autre, cela faillit bien tourner au drame. Il me semble sentir encore – comme si c'était hier disent les vieux – ce flux alternatif du rituel, dont Mauss eut la magnifique intuition dans son Essai sur le don [3]. Toujours, il y avait mise à l'épreuve des corps bien plus que des mots sur un territoire, prise en compte de l'autre dans son inaltérable densité. C'est à la longue que je suis devenu un grand initié de la tribu que nous formions.

Devant ma carte d'électeur, cette fois, je suis un Dogon, un Esquimau, le dernier des Mohicans. Je suis un peuple premier à moi tout seul : je vois venir avec effroi ces gens d'images de troisième génération, ces voleurs d'âmes, et le monde holographique vers quoi ils nous acheminent.

Dimanche, je voterai pour François Bayrou.

 

 

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[1] Jean-Claude Jugon, Phobies sociales au Japon, éditions ESF, 1998 [LIRE LE TEXTE DE PRÉSENTATION DU LIVRE – cliquer ici] ; Shoma Morita, Shinkeishitsu – Psychopathologie et thérapie, préface de Pierre Pichot, Les Empêcheurs de penser en rond, 1997 [ci-contre].
[2] Le courant continu, tel celui généré à partir de batteries, s'écoule toujours dans la même direction. Le champ électrique et le champ magnétique naturels sont également continus. Dans le courant alternatif, les électrons qui se déplacent pour créer le courant changent constamment de sens. Ils réalisent des allers et retours selon un rythme défini de cycles. Le courant alternatif s'écoule donc successivement dans une direction puis dans la direction opposée et ainsi de suite. Les champs électriques et magnétiques qui en résultent sont également alternatifs.
[3] « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », in Sociologie et Anthropologie, Presses universitaires de France, 1950.
………………marsupilami…………………
………………Je veux être président
……………Je veux être président
…………Je veux être président

 

 



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Commentaires:

Commentaire de: Marc Briand [Visiteur] · http://catherine.briand.club.fr/index.html
Nous aussi.
Permalien Lundi 16 avril 2007 @ 09:49
Commentaire de: iPidiblue tête à claques [Visiteur]
Facétieux Dom' !
Permalien Mardi 17 avril 2007 @ 12:09
Commentaire de: Piout-Piout [Visiteur]
Et vous, quel pater familias êtes-vous?
Permalien Dimanche 22 avril 2007 @ 21:22

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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