Cette photographie de Georges Bataille me touche infiniment.
En février 1961, Madeleine Chapsal, alors journaliste à L'Express, se rend à la bibliothèque municipale d'Orléans pour mener un entretien avec lui. Un peu plus d'un an plus tard, le 8 juillet 1962, Bataille meurt à Paris. La transcription qu'a faite Madeleine Chapsal des propos que Bataille lui a tenus ce jour-là a paru dans Les Écrivains en personne [1].
Un photographe du journal était présent. Je n'ai retrouvé que son patronyme : Charpentier, qui figure dans les mentions obligatoires, au dos de la couverture de mon édition 10/18. J'avais déjà entrevu certains de ces clichés. Je découvre celui où Bataille arpente la volée du grand escalier qui conduit à la salle de lecture. Elle constitue l'un des plans fixes de Georges Bataille à perte de vue, le film de quarante-sept minutes qu'André S. Labarthe a réalisé en 1997 pour l'émission Un siècle d'écrivains de Bernard Rapp. Curieusement, la totalité de ce document – d'un intérêt exceptionnel à plusieurs titres – est accessible sur Google video. J'ai fait une capture d'écran de ce cliché. J'éprouve la plus grande difficulté à trouver les mots pour tenter d'expliquer pourquoi ce moment de Bataille me touche tant.
À cette époque, Georges Bataille est atteint d’athérosclérose cérébrale. André S. Labarthe le précise dans son commentaire ; l'un des mérites de son film est de faire entendre des extraits de l'enregistrement de Madeleine Chapsal. La transcription publiée reproduit le premier, mot à mot :
Mais enfin, tout le monde sait très bien ce que représente Dieu pour l'ensemble des hommes qui y croient, et quelle place il occupe dans leurs pensées, et je pense que lorsqu'on supprime le personnage de Dieu à cette place-là, il reste tout de même quelque chose, une place vide. C'est de cette place vide que j'ai voulu parler. […] Au fond c'est à peu près la même chose que ce qui arrive la première fois qu'on prend conscience ce que signifie, de ce qu'implique la mort : tout ce qu'on est se révèle fragile et périssable, ce sur quoi nous basons tous les calculs de notre existence est destiné à se dissoudre dans une espèce de brume inconsistante… Est-ce que… est-ce que ma phrase est finie, ou bien… ? …peut-être que si elle n'est pas finie, ça n'exprime pas si mal ce que j'ai voulu dire.
Une autre séquence suit, dont toute l'amorce (ici entre crochets) ne figure pas dans le livre :
[Ce qu'il y a de valable dans les religions, c'est ce qui… est contraire au bon sens. La vie d'un mystique chrétien est contraire au bons sens dans la mesure où elle n'admet pas l'immorta… / où… elle n'admet… / contraire au bon sens… attendez, j'ai peur de m'embrouiller. Oui, je me suis bel et bien embrouillé, parce que j'ai oublié quelque chose… une maille, je suis comme les vieilles dames qui tricotent et qui lâchent une maille. Ça m'arrive souvent, vous voyez, mon cerveau fonctionne encore, mais il y a des mailles qui me lâchent, et je crois que cela tient à son état, il y a en effet… par exemple quand j'ai une attaque, c'est une grosse maille qui lâche. Je dis cela parce qu']au fond je tiens beaucoup à parler en matérialiste. J'y tiens vraiment. Je me sens d'accord avec tout ce qui est matérialiste. À une condition, c'est que l'on ne se croie pas, pour être matérialiste, obligé de supprimer ce qui est tout de même une richesse – par exemple, ces émotions qui ne sont pas entièrement différentes de la folie, qui ne sont en tout cas jamais entièrement différentes de ce qu'est l'amour.
Il pouvait paraître indélicat de restituer cet égarement sous forme écrite. Dans le texte publié, la seconde partie du passage est raccordée au propos de Bataille sur la mort et le rire, et sert de conclusion à l'entretien. Or, Bataille a bien évoqué le matérialisme à la suite immédiate de son image de la maille lâchée. L'enregistrement nous fait témoin d'un lâchage de la raison et de la remontée de celle-ci vers la lumière d'une pensée. Et quelle pensée ! puisque c'est pour évoquer un matérialisme traversé par la folie de l'émotion ! Bataille sombre un instant, puis émerge, et formule l'essentiel, ce qui singularise entre tout sa démarche et son œuvre ! Cet instant est bouleversant.
En 1987, Michel Surya, sous le titre Georges Bataille, la mort à l'œuvre [2], a donné ce qui reste à mes yeux la plus belle approche d'ensemble de l'existence scandée de livres du bibliothécaire d'Orléans qu'a côtoyé Madeleine Chapsal durant quelques heures. Au début des années 1970, dans une sorte d'égarement qu'a provoqué la lecture des trois livres de la Somme athéologique [3], je m'étais juré d'écrire une biographie de Bataille à la façon d'une « vie de Jésus ». Je rencontrai quelques-uns des témoins, des compagnons de route. Mes notes dorment, dans un carton qui me suit, jamais plus rouvert, dans mes déménagements depuis trente ans. J'ai su, assez tôt, que ce livre fou m'entraînerait avec lui. Michel Surya l'a écrit. J'ai lu le livre que j'aurais voulu avoir la force d'écrire. Michel Surya, lui, a survécu à cette plongée…
Gallimard a publié cinq ans plus tard la seconde édition de Georges Bataille, la mort à l'œuvre, augmentée d'un chapitre nouveau, dans le format des douze volumes des Œuvres complètes ; comme pour en constituer le « tome zéro » – ainsi que Saint Genet, comédien et martyr, la préface de Jean-Paul Sartre à celles de Jean Genet devenue une véritable biographie, en inaugure explicitement la tomaison ; ainsi qu'Annie Le Brun le fit avec Soudain un bloc d'abîme, Sade, en 1986, quand Jean-Jacques Pauvert entreprit une nouvelle édition du marquis.
Quand la première édition de son livre a paru, j'ai rencontré Michel Surya : j'avais, dix ans plus tôt, connu une personne que Michel Surya regrettait de n'avoir pu identifier, avec qui Bataille, encore chartiste, avait noué un lien étrange. Je lui ai confié ce que je savais et la copie de quelques documents précieux pour qui avait mené l'itinéraire auquel j'avais renoncé ; nous sommes convenus de maintenir à cela son aura de secret. Cet homme, plus jeune que moi, dont j'entends encore la voix douce (quelqu'un dont les égards m'ont touché, d'autant qu'il compte au petit nombre de ceux dont l'existence se consume sur le gril du mot révolution), cet homme me semblait marqué par l'écriture éreintante de son livre. Non à la façon d'un travailleur de force épuisé par une tâche de titan. Mais plutôt comme un organisme ontologiquement modifié de s'être engouffré dans le vide, sur quoi donne l'œuvre de Bataille – une sorte de figure angélique, passeur, psychopompe, qui hésite encore, assis sur le rebord du tombeau désert, à dire ce qu'il en est à ceux qui se présentent.
[1] Madeleine Chapsal, Les Écrivains en personne, Union générale d'éditions (UGE), collection « 10/18 », 1973. Entretiens avec Bachelard, Bataille, Beauvoir, Borgès, Butor, Breton, Céline, Chardonne, Giono, Leiris, Lévi-Strauss, Mauriac, Montherlant, Merleau-Ponty, Paulhan, Prévert, Rostand, Sartre, Simon, Tzara, Vailland. La première édition, parue en 1960, chez Julliard, ne comprenait pas l'entretien avec Georges Bataille, réalisé l'année suivante.
[2] Michel Surya, Georges Bataille, la mort à l'œuvre, Librairie Séguier, 1987 ; édition définitive, augmentée, Gallimard, 1992.
[3] L'expérience intérieure, Le Coupable, Sur Nietzsche, disponibles à l'époque sous forme de trois volumes de la collection blanche.
Georges Bataille à perte de vue,
un film d'André S. Labarthe, coproduction France 3/Les Films du Bief, 1997 (47 min., réalisé pour l'émission Un siècle d'écrivains de Bernard Rapp).
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