L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
Les hellénisants de ma génération souriront que je m'enchante ainsi d'une trouvaille que j'aurais pu (dû) faire il y a quelques décennies. La venue entre mes mains des trois premiers tomes de l'Anthologie palatine dans leur livrée Guillaume Budé d'époque [1] m'est pourtant, j'y insiste, un ravissement. Et je me félicite de n'en goûter qu'aujourd'hui la découverte.
L'histoire de cette collection d'épigrammes offre l'un des plus excitants romans de l'érudition – les épisodes de sa confection en plusieurs Couronnes par des auteurs distincts, les tribulations des documents successifs qui ont nourri les différents copistes du manuscrit P 23 que dénicha Claude Saumaise, en 1606, dans les réserves de la Bibliothèque Palatine à Heidelberg, l'identification approximative des auteurs de telles perles, les conjectures et les débats de plusieurs générations d'universitaires dont le seul horizon fut, des vies durant, l'un ou l'autre des quinze livres de « la Palatine »… Tout concourt à rendre l'objet littéraire singulier autant qu'universel, et secret le plaisir qu'on en tire – à l'inverse mesure des mondanités érudites dont ces pages furent l'objet.
Un jeune spécialiste de littérature ancienne, qui pratique lui-même l'écriture, nous fait la grâce de partager sur la Toile sa passion pour la poésie grecque. Philippe Renault propose sa traduction des deux livres d'épigrammes amoureuses de l'Anthologie sur le site Bibliotheca Classica Selecta : le Livre V, que je lis ces jours-ci, et le Livre XII, connu sous le titre La Muse garçonnière. Ses textes introductifs sont d'une grande clarté, j'en discerne d'autant mieux les mérites que j'ai consommé jusqu'à la dernière note infrapaginale les quatre-vingt-dix pages de présentation de Pierre Waltz, d'une érudition échevelée, dans le tome I de l'édition Budé.
Car il existe, avec cet ensemble, ce précieux écart de temps et de langue dont je me suis toujours délecté, dont ma fréquentation des littératures d'Orient n'a fait qu'aiguiser l'attrait : écart entre les découvreurs, ou les premiers traducteurs, et notre lecture contemporaine. Plus d'un demi-siècle s'est ainsi écoulé entre la traduction qu'a effectuée Pierre Waltz (les trois premiers volumes de l'Anthologie, que j'ai en main, ont été publiés entre 1929 et 1931) et la publication dans cette même série du travail de Félix Buffière sur le Livre XII, paru en 1994. Roger Peyrefitte avait donné sa lecture personnelle de La Muse garçonnière en 1973, chez Flammarion. On pourrait méditer l'étrange tracé que suit, sur ces quatre dates (j'y compte l'année présente, celle où nous lisons ces textes dans leurs différents apparats critiques, dans leur leçon datée), la courbe de la résistance qu'objecte une société aux pressions du désir singulier des êtres qui la composent.
Ainsi Philippe Renault ne rechigne-t-il pas devant l'épigramme 54 du Livre V, attribuée à Dioscoride – qui, dans l'odieux, le dispute à Rufin, autre familier de ces bouts-rimés lestes ou scabreux –, qu'en 1928 on n'aurait su traduire : Pierre Waltz (conformément aux statuts de l'association Guillaume Budé, ce volume a été soumis à l'approbation de la commission technique, qui a chargé M. A.-M. Desrousseaux d'en faire la revision [et non la révision] et d'en surveiller la correction en collaboration avec M. Pierre Waltz) a pris le parti d'en seulement résumer le contenu scandaleux. Philippe Renault, partout ailleurs subtil et gourmet, en propose une formulation pénible :![]()
…………………Quand la femme porte un enfant,
…………………Ton plaisir sera limité
…………………Si tu la baises par devant :
…………………Tu ne pourras prendre ton pied
…………………Que dans la rose de ses fesses.
…………………Contente-toi de l'enfiler
…………………Tout comme une mâle déesse.
Ce qui supporterait d'être exprimé à l'économie – je tente ceci :![]()
…………………Chez la parturiente prochaine
…………………le vase est incommode à ton plaisir.
…………………Va férir au petit anneau,
…………………ainsi que tu irais chez un garçon.
Je peste de n'avoir fait qu'une année de grec ancien, juste assez pour reconnaître l'alphabet et identifier un mot sans trop de peine. Ah, si je disposais des mêmes facilités qu'en latin (à ma surprise, des pages entières de mon exemplaires des Lettres latines [le Morisset et Thévenot] me sont restées accessibles, sans pratiquement devoir recourir à Gaffiot)…
Je reviendrai à ce trésor, ici, au fil de ma lecture et de mes pensées, mauvaises ou bonnes : nul doute que je suis parti pour acquérir, un à un, les dix volumes qui suivent les trois que, pour l'heure, je détiens. Je sens déjà quelque fourmillement à l'idée de transcrire librement certaines de ces pièces, comme je l'ai fait pour celle de Dioscoride. Je reviendrai sur la forme même – l'épigramme –, dont je ne fais qu'entrevoir, à l'instant, les joies à proprement parler lapidaires qu'elle me promet. Je reviendrai sur Félix Buffière – mais j'ai à mener une petite enquête, au préalable –, à qui je dois de m'être plongé soudain dans l'Anthologie : une vente sur eBay m'a offert l'opportunité d'un exemplaire, passablement rare désormais, de son Éros adolescent [2], dont j'ai, à ce jour, dévoré un peu moins de trois cents des sept cents pages d'érudition fiévreuse qu'il consacre au sujet ; et je me suis souvenu, soudain, que je détenais un album qu'il a composé [3] pour transmettre la curiosité de l'Anthologie à de jeunes publics qui s'engagent dans les humanités. Pour des raisons (dont je voudrais m'assurer qu'elles ne sont pas tout à fait confidentielles), la figure de Félix Buffière relève encore, épice d'une touche insolite la fréquentation de ce corpus.
Je ne dispose pas, ce soir, de sa traduction du livre XII (je répugne à acquérir le volume que Les Belles Lettres ont réimprimé de façon sordide après l'incendie de mai 2002), j'emprunte donc à Philippe Renault sa version de l'épigramme 213 de La Muse garçonnière, due à Straton :![]()
…………………Pourquoi coller au mur ton charmant postérieur ?
…………………Tu veux tenter ce roc qui n'a point de vigueur.
Quelques milliers de ces gemmes m'attendent. Je conçois une égale gourmandise à la perspective des épigrammes funéraires comme à celle des saillies incorrectes du Livre XII. On comprendra, je suppose, le sentiment qui est le mien d'avoir mis la main, tardivement, sur un trésor qui n'attendait que ma visite.
[1] L'Anthologie grecque dans la collection des Universités de France (association Guillaume Budé.
Première partie : Anthologie Palatine.
T. I : Livre I : Épigrammes chrétiennes. Livre II : Description, par Christodoros, des statues du Zeuxippos. Livre III : Inscriptions de Cyzique. Livre IV : Préambules de Méléagre, de Philippe et d'Agathias. Texte établi et traduit par P. Waltz. XC-208 p. Première édition : 1929.
T. II : Livre V : Épigrammes amoureuses. Texte établi et traduit par P. Waltz en collaboration avec J. Guillon. 265 p. Index. Première édition : 1929.
T. III : Livre VI : Épigrammes votives. Texte établi et traduit par P. Waltz. 338 p. Index. Première édition : 1931.
T. IV : Livre VII : Épigrammes 1-363. Texte établi par P. Waltz et traduit par A. M. Desrousseaux, A. Dain, P. Camelot et E. des Places. 362 p. Première édition : 1938.
T. V : Livre VII : Épigrammes 364-748. Texte établi par P. Waltz et traduit par P. Waltz, E. des Places, M. Dumitrescu, H. Le Maître et G. Soury. 357 p. Index. Première édition : 1941.
T. VI : Livre VIII : Épigrammes de Saint Grégoire le Théologien. Texte établi et traduit par P. Waltz. 194 p. Première édition : 1945.
T. VII : Livre IX. Épigrammes 1-358.Texte établi par P. Waltz et traduit par G. Soury. LXIII-289 p. Index. Première édition : 1957.
T. VIII : Livre IX. Épigrammes 359-827. Texte établi et traduit par P. Waltz, G. Soury, J. Irigoin et P. Laurens. X-477 p. Index. Première édition : 1974.
T. X : Livre XI : Épigrammes bachiques et satiriques. Texte établi et traduit par R. Aubreton. X-302 p. Index. Première édition : 1972.
T. XI : Livre XII : La Muse garçonnière. Texte établi et traduit par R. Aubreton, F. Buffière et J. Irigoin. LXV-232 p. Première édition : 1994.
T. XII : Livres XIII-XV. Texte établi et traduit par F. Buffière. VII-318 p. Index. Première édition : 1970.
Deuxième partie : Anthologie de Planude. T. XIII : Anthologie de Planude. Texte établi et traduit par R. Aubreton avec le concours de F. Buffière. VIII-480 p. Index. Première édition : 1980.
[2] Félix Buffière, Éros adolescent – La pédérastie dans la Grèce antique, Les Belles Lettres, 1980.
[3] Félix Buffière, Le Fil d'Ariane – Pour un voyage en Grèce antique avec les poètes de l'Anthologie, Aubéron, 1990.
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Dominique Autié
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