blog dominique autie

 

Jeudi 31 mai 2007

15: 05

 

Dérives


Le multimédia pris au mot
derives1
…………………Consulter le sommaire
…………………du premier numéro de Dérives

intertresetroit
…………………Cliquer ici.

 

 

Je dois à ma dévotion pour la figure et l'œuvre de Fernand Deligny d'être entré en contact avec David Yon, alors qu'il préparait, avec l'équipe de net4image le premier numéro de la revue Dérives. Dois-je lui redire, ainsi qu'à ceux qui l'entourent, ma joie de voir enfin publié dignement ce texte ? Sylvie Astorg et moi l'avions fait paraître dans une publication associative très largement diffusée (nous n'en demandions pas plus), dans le mois qui suivit la mort de « Del » – le seul hommage quelque peu substantiel face au quasi déni de la presse établie (Libération compris qui, vingt ans plus tôt, aurait consacré un numéro spécial à l'événement).

Très tôt, j'ai compris que le projet de publication évoqué par David Yon présentait quelque singularité : très étranger au cinéma, c'est à d'autres signes que j'ai pris la mesure de l'entreprise. Jusqu'à ce qu'elle me paraisse exemplaire d'une démarche parfaitement conséquente au regard de la production intellectuelle et artistique telle qu'elle est contingentée aujourd'hui, au regard des supports désormais disponibles et des publics en attente de cheminements non prévisibles parce que soustraits, pour une large part, aux injonctions du commerce – celui des images, des mots, des idées soumis, comme la mode et les entremets, aux règles de la grande distribution.

Je remercie David Yon d'avoir accepté le principe de cet entretien pour faire connaître ici le travail de net4image et présenter les objectifs de Dérives.


*

 

Entretien avec David Yon

 

Dominique Autié : Le revue multimédia – dans l’acception la plus stricte de ce mot – dont vous faites paraître ces jours-ci le premier numéro est l’émanation d’une équipe qui travaille sous l’égide d’une « coopérative pour la création audiovisuelle », net4image. Quelle est, à grands traits, l’histoire de votre projet, qui en sont les principaux protagonistes ?

David Yon : Le projet net4image est né en 2000. À l’époque, je travaillais sur Paris dans une chaîne de télévision. Ne trouvant plus de sens à ce travail dirigé par des intérêts avant tout économiques, j’ai démissionné et recommencé des études dans le domaine du cinéma. L’idée de net4image a d’abord été de profiter de ce nouvel espace appelé Internet pour offrir une visibilité à des textes, films et photographies. Un espace où les petites choses faites chez soi puissent avoir une existence aux yeux de l’autre. Progressivement, une ligne éditoriale s’est dessinée et le site a été reconnu.

L’idée de Dérives est née en 2004 avec l’essor du Dvd. Je me suis dis qu’une nouvelle possibilité de diffusion / écriture était en train de naître. En alliant un livre et un Dvd, nous pouvons créer des résonances entre les médias et permettre au lecteur de devenir spectateur et inversement : « On peut voir une chose, écouter, lire, voir des images en mouvement, et avoir une émotion, une idée qui chemine, imaginer… », ainsi que le formule la déclaration d'intention de Dérives. Le site Internet derives.tv fait également partie intégrante du projet éditorial.

Dérives : revue et Dvd, et site Internet pour le cinéma s’inscrit dans une démarche d’ouverture vers des champs de réflexion et de pratiques hors du domaine de définition du cinéma. On ne peut pas séparer les choses : le cinéma s’inscrit dans un contexte vivant, et ne se limite pas à la forme « film ». Le premier numéro de Dérives s’intéresse à la question de l’image et du lieu à travers le cinéma de Jean-Claude Rousseau, le travail du poète éducateur Fernand Deligny, les ciné-voyages de Nicolas Rey…

L’équipe de Dérives est constituée de cinq personnes ayant un parcours universitaire en multimédia, cinéma, métiers du livre, muséologie et anthropologie : Jérôme Dittmar, Laura Ghaninéjad, Noria Haddadi, Damien Monnier et moi-même. Nous travaillons avec une graphiste et photographe iranienne, Mansureh Tahavori, et un concepteur Internet, Emmanuel Lavergne. Nous approchons tous de la trentaine et avons une activité salariée en dehors de net4image. Nous habitons entre Paris, Lyon et l’ île d’Yeu.

 

D.A. : D’emblée, je suis frappé par l’usage que Dérives entend faire de la diversité des supports qui sont aujourd’hui à notre disposition : cinéma, DVD, site Internet, revue imprimée de présentation traditionnelle, organisation de manifestations.Et cela en faisant preuve d’un professionnalisme qui vous honore : votre site www.net4image.com a été sélectionné parmi les 500 meilleurs sites web du moment dans le magazine Best on web de décembre dernier ; votre revue témoigne de la même volonté de tirer le meilleur parti du support. Cette attitude est rare, curieusement, les champs respectifs du papier et de l’électronique restant, en dépit des discours lénifiants et des vœux pieux, deux territoires encore très peu perméables l’un à l’autre. J’aurais peine à admettre que votre démarche n’est pas le fruit d’un véritable projet concerté, d’une réflexion de fond sur les supports, l’évolution des modes de lecture, le commerce des œuvres dans nos sociétés…

D.Y. : Le multimédia a longtemps été pour la création le sésame magique. On nous a dit que le numérique allait permettre des choses merveilleuses, un nouveau cinéma, un nouveau langage, sans parler de la tarte à la crème de l’interactivité.

L’écrit, l’image en mouvement, le son. Comment cela entre-t-il en résonance ? Comme pour toute création, il s’agit de rapports. En ce qui concerne Dérives, nous avons suivi une orientation et, avec le temps, les textes, images et films sont entrés en relation les uns aux autres, comme votre texte, Fernand Deligny, le réfractaire.

Nous avons essayé de penser Dérives, comme on penserait un film. Les éléments sont autonomes mais une fois rassemblés, ils forment un tout cohérent. L’écrit met en place une pensée, le film la rend sensible.

 

D.A. : Nous savons, gens du livre, que « l’édition à deux vitesses » est d’ores et déjà une réalité : la prochaine étape, dont l’urgence se fait pressante, consistera à reconnaître une bonne fois qu’il s’agit de deux « filières » parfaitement étanches, ne mettant pas en cause les mêmes acteurs, de l’auteur aux circuits de distribution et de vente, en passant par les technologies mises en œuvre – et à en assumer de part et d’autre, bien évidemment, les conséquences qui s’imposent. Selon votre expérience et vos réflexions, en va-t-il de même pour le cinéma ?

D. Y. : Le cinéma est beaucoup plus jeune que l’édition, mais il traverse également une crise.

Les outils numériques (caméra Dv, montage virtuel) ont démocratisés la création mais la diffusion est contrôlée par d’autres intérêts. La pyramide qui va du créateur, au producteur vers le diffuseur s’est inversée. Ce sont désormais les diffuseurs qui dictent leurs exigences aux producteurs. Aussi, la pression sur les auteurs est si forte que ceux-ci se croient obligés d’anticiper sur ces exigences dans les projets qu’ils présentent.

Pour obtenir une aide à l’écriture ou à la réalisation, il faut écrire un dossier avec un projet, un scénario. Il faut dire, démontrer. Dans cette situation, comment faire financer un film où l’on cherche, un film qui se cherche ? Fernand Deligny a dit à propos du cinéma : « L’image est en dehors du langage, c’est ce qui nous échappe... c'est une trace... une trace qui attend, aux aguets... ». Comment parler de cela avec un chargé de programme travaillant à la télévision ? Alors des films qui ne sont pas dans la logique du diffuseur ne sont pas ou peu vus.

La question que nous nous posons aujourd’hui est de savoir si un projet comme Dérives peut avoir une existence économique. Dérives est imprimée à 500 exemplaires : il est clair que nous ne nous inscrivons pas dans la perspective d’une diffusion de type mass media ou grande distribution.

Mais grâce à Internet, nous pouvons élargir notre espace de diffusion et toucher des personnes qui viennent d’horizons divers et qui se reconnaissent dans notre démarche. Un espace d’échange peut donc se créer : par exemple, Dérives s’ouvre avec le texte d’un critique japonais, Daisuke Akasaka, qui nous a contactés par e-mail. Dans les premières commandes qui ont été faites sur Internet, il est agréable de voir deux commandes provenant des USA, deux du Japon, de l’Irlande, d’Algérie…

Mais Internet n’est pas une finalité en soi, nous voulons aussi organiser des rencontres entre les auteurs et le public par le biais de projections.

Pour en revenir à votre question : oui, pour le cinéma, il est souhaitable que d’autres équilibres se mettent en place. Il faudrait pouvoir créer des salles de cinéma qui accueillent les réalisateurs venant projeter leur film, leur cassette vidéo numérique sous le bras, et qui vendraient leur Dvd à la sortie. Aussi, il faudrait repenser le financement du cinéma, ne pas favoriser uniquement les spécialistes des dossiers écrits mais accepter des sons, des images comme preuves d’un désir et d’un film à venir.

Des horizons existent. Des passionnés travaillent, se regroupent, discutent, écrivent et filment.

 

 

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Mardi 29 mai 2007

06: 53

 

Les symboles de la République

ou le syndrome Roux-Combaluzier
intertresetroit
(C'est pour monter ou pour descendre ?)

 

roux_combaluzier
Construction de l'ascenseur Roux, Combaluzier et Lepape de la tour Eiffel
en vue de l'Exposition universelle de 1889.
Cliché Bibliothèque nationale de France.

 

 

Le 23 mai, sur leur site 14, rue Franklin [1], Jacques et Martine Layani évoquaient le portrait officiel du nouveau président de la République, renvoyant au texte que venait de publier Le Petit Champignac illustré ; l'auteur, dans un commentaire de son billet, y orientait lui-même son lecteur vers l'analyse sémiologique en règle qu'avait proposée Alain Korkos sur son site La Boîte à images le jour même où ce portrait fut rendu public.

On aurait regretté que le post de 14, rue Franklin s'en tînt – sous le titre Dans la drapeauthèque – à cette simple redirection si les familiers n'avaient échangé avec Jacques et Martine Layani, dans les commentaires, leurs réflexions sur ce cliché. L'une d'elle, signée de Feuilly tenait en quelques mots : Je trouve que les drapeaux sont bien grands pour lui. Il en devient ridicule. [Nicolas Sarkozy] va-t-il être submergé par les symboles de la France (qu'il a voulu diriger) et de l'Europe (qu'il voudrait relancer) ?

La remarque m'a paru, dans son interrogation finale, viser juste. Elle ouvrait une piste d'analyse qui n'avait pas été, me semble-t-il, explorée pour elle-même par les deux commentateurs mentionnés plus haut : des symboles peuvent-ils submerger, dépasser, surplomber un sujet – fût-il, légitimement, le premier de l'État – au point d'empêcher que son image trouve son équilibre et sa force de conviction ? Quelles conditions doivent être réunies pour qu'il en aille ainsi, pour le photographe – dont le choix même est sans nul doute significatif, les deux exégètes le pointent avec raison – ne puisse en aucun cas remplir son contrat ?

Car cette image est bien un désastre en tant qu'image, au regard du cahier des charges extraordinairement contraint qui était le sien. C'est ce désastre iconique qui seul m'occupera ici, brièvement, sans la moindre considération d'ordre politique, encore moins personnel, pour l'homme qui prend la pose devant l'objectif de Philippe Warrin.

intertresetroit

Le mouvement qu'induit l'image est, en fait, descendant : des drapeaux, des livres, de son propre corps, l'homme que voici subit une pression entropique qui le leste. Le symbole – ici : les symboles que sont les drapeaux, les livres, les emblèmes et postures associés à la magistrature suprême [2] – peut donc, de façon accidentelle ou à la suite d'une manœuvre spécifique dans l'utilisation qui est en faite, dégager une charge sémantique plus faible que lui. Jusqu'à minimiser non son propre contenu, mais ce qui l'environne, voire ceux qui ont recours à lui. Vérifions l'hypothèse.

Soit la colombe. Le rameau d'olivier rapporté à Noé quand le Déluge prit fin prête son graphisme au logo des Nations unies. L'oiseau messager est devenu symbole de l'idéal – du concept utopique – de la Paix. Il n'est pas improbable, par ailleurs, qu'un lessivier ou une firme commercialisant des lave-linge ait eu recours à la colombe pour une campagne promotionnelle dans laquelle l'oiseau biblique serait commis à suggérer à la fois la blancheur du linge et le confort – la paix domestique – offerts par un dispositif fiable, peu ou pas bruyant, autoprogrammable, augmenté des derniers gadgets dispensateurs de temps gagné pour les loisirs.

Nulle trace sur le web d'une telle campagne. En revanche, il se trouve que le groupe Brandt communique actuellement sur le thème obligé de la préservation de l'environnement et s'est annexé le label du World Wide Fund for Nature, dont le panda géant fournit le parfait exemple de la création contemporaine d'un symbole libre de toute référence mythologique ou religieuse. L'animal figure donc, intégré au logo au WWF, sur la page d'accueil du site de Brandt [3]. Or, dans la rubrique « Pub » [4], l'actuelle campagne promotionnelle de la firme utilise l'ours en peluche (décliné en lapin, en éléphant et en une troisième figurine plus ou moins anthropomorphe) pour vanter son programme OptiA 45 minutes, qui permet de laver une charge usuelle de linge à 40° C en obtenant la meilleure efficacité de lavage et tout cela en 45 minutes [5]. Nulle glose nécessaire pour constater le mimétisme du panda géant et du nounours – figure quasi logotypique de la régression infantilisante à laquelle la publicité convie sa cible à tout propos. Par contamination, les trois autres peluches assurent une chaîne sémantique, faible mais efficace, du panda du WWF à l'utilisateur du programme OptiA 45 minutes. La construction fonctionne. Nul n'est disqualifié par cette vampirisation du symbole par le marketing. Le publicitaire justifie ses honoraires exorbitants.

Nous tenons là, très précisément, le mode opératoire d'où les publicitaires tirent la seule rhétorique qui leur vaut compétence et prestige : l'inversion directionnelle du symbole, quel qu'il soit, de quelque civilisation et de quelque temps immémorial ou proche qu'il hérite son autorité et son pouvoir évocateur. De ce pouvoir d'attraction, de traction mentale et spirituelle vers le haut, de cette capacité d'élargissement du sens, faire un simple stimulus – provisoire, mono-orienté, monotâche – complice de l'argumentaire d'un acte de vente. Stylisée, associée au projet des fondateurs du WWF, l'image du panda géant voit son contenu sémantique haussé de la stricte évocation de Ailuropoda melanoleuca vers le concept universel de Nature et la dimension morale que constitue la prise de conscience d'une menace qui pèse sur notre planète. Le marketing rémunère le publicitaire pour qu'il contraigne ce même symbole à servir un objectif commercial spécifique, à court terme, mesurable (et mesuré par les études de marchés préalables). Au large spectre du concept, substituer l'étroitesse d'une part de marché. Mes séjours accidentels devant un téléviseur, mon attente chez le médecin (quand j'ai l'imprudence de m'y présenter sans un livre et me rabats sur la pile de magazine) me fourniraient toutes illustrations souhaitables – et criantes – de ce théorème.

Pratiquée de façon massive et univoque, cette malversation des symboles aboutit – c'est l'ultime résultat que vise son efficacité – à ce qu'une majorité d'entre nous, au sein d'une société voire d'une civilisation, n'ait mémoire ou conscience de symboles dans leur force originaire, fondatrice et ascendante, mais seulement dans leur forme dégradée d'accroche, d'appât, de leurre. De même que la fonction de l'exhausteur de saveur est de se substituer, de façon définitive, au goût des fruits oubliés.

Vous entrez sur les terres de…

Ici commence le posthumain.

L'homme que nous avons porté à la tête de l'État n'a pu obtenir la majorité des suffrages qu'en ayant recours aux seules techniques susceptibles de transformer un électorat en part de marché. Ce que voulait cet homme – comme tant d'autres, dans tant d'autres domaines, à tant d'autres niveaux –, il l'a obtenu sans faillir. Il n'a pas à proprement voulu les méthodes pour y parvenir. Il n'était d'ailleurs pas question qu'il en décidât, car il n'en existe qu'une : le marketing dit encore, par une pudeur ultime mais certainement provisoire, politique. Parce que les magnats de l'agroalimentaire, de la lessive, de l'automobile, de la culture – tout ce par quoi nous subsistons, ou croyons subsister – sont enfin parvenus à ce que, comme les chiens de Pavlov, nous répondions à un nombre restreint de stimuli par l'acte d'achat dont eux seuls entendent ainsi pouvoir décider. Il n'existe pas d'alternative, que je sache, pour qui veut conquérir sur son nom cinquante-trois pour cent de part de marché (un taux dont ne saurait rêver, dans son sommeil le plus fou, aucun capitaine d'industrie).

À exténuer ainsi les symboles, il devient impossible, je suppose, face aux derniers d'entre eux restés, pour l'heure, hors d'atteinte des communicants qui leur font la chasse, de rétablir une posture à leur mesure, à leur hauteur, de produire dans leur proximité une image de dynamique ascendante, diastolique. Faute de pouvoir en infléchir la portée, on est condamné à en subir le poids – comme une voile tendue au vent vous masque, vous couvre, vous rejette –, à se laisser plomber par leur stature. Voire à subir les petites vexations narquoises qu'ils vous assènent : le plein maroquin qu'on a tiré du rayonnage ce jour-là pour, comme le veut la technique de la tête de gondole, le disposer en frontal, et dont le chiffre sur le premier plat a greffé sur l'effigie de l'État cette pitoyable oreille que nul n'a même songé à faire gommer avec l'outil tampon de Photoshop®.

Il en va des symboles comme, jadis, des ascenseurs de la Samaritaine : vous vous êtes engouffré dans celui qui dessert les niveaux inférieurs. Vous visiez le restaurant panoramique qui domine tout Paris, et vous voilà bon pour goûter du rayon quincaillerie, au troisième sous-sol.

Ce serait, me semble-t-il, commettre une erreur, peut-être un injustice, que d'inscrire au passif exclusif d'un homme – en sa personne, ou pour les idées dont il fait profession – le profond malaise éprouvé devant l'image ainsi produite. Ce serait affirmer, sans le moindre bien-fondé, en l'absence du plus maigre indice, que son adversaire, élue, aurait su esquiver la symbolique invertie de son temps. Ce serait oublier que cette icône malmenée est produite par une société, la nôtre. Et nier que cette image, historiquement, a parmi ses fonctions – la première, il se peut – de tendre un miroir à la Nation.

 

[1] Dont je déplore qu'il faille toujours disposer du code-porte pour passer le seuil…
[2] Le président de la République est grand maître de l'ordre national de la Légion d'honneur. Il en est la plus haute autorité. La dignité de grand'croix lui est conférée de plein droit. Il est reconnu comme grand maître lors de la cérémonie d'investiture. [Source : site officiel de la Légion d'honneur.] Présents/absents, les attributs de cette fonction comptent également dans le casting du portrait officiel.
[3] Refermer la page promotionnelle « Brandt cherche sa petite reine » qui s'ouvre en pop-up, en superposition exacte avec la page d'accueil du site institutionnel – selon une pratique de marketing en ligne, désormais universelle donc tyrannique, qui masque au visiteur la page d'accueil du de la quasi totalité des sites de presse qu'il consulte.
[4] Accessible par la barre de menu inférieure – le site, conçu en Flash, n'autorise pas de fournir le lien direct vers cette page, que je reproduis en zoom mais qui mérite d'être consultée pour faire défiler les quatre déclinaisons du visuel.
[5] Par le même menu inférieur en page d'accueil, rubrique « Lexique », sous-menu « Le lavage ».

Zoom Clan Campbell : © Agence BDDP & Fils.

 

 

……………marianne

 

 

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Vendredi 25 mai 2007

07: 54

 

Mon 4X4 de l'âme

 

bibliotheque_ideale
Pour mémoire : parmi diverses variantes de l'exercice qui fait l'objet de cette page,
l'enquête qu'avait présentée Raymond Queneau, en 1956,
sous le titre Pour une bibliothèque idéale,
à laquelle avaient répondu soixante écrivains, intellectuels, universitaires.

 

 

J'avais bien remarqué cette tournante sur plusieurs de mes sites connivents. Je ne rechigne pas devant certaines vertus de ce genre d'enquête, si ce n'est que le temps – toujours lui –, ces temps-ci, me fait plus que jamais défaut. Mais voilà que Juan Asensio me compte parmi ses quatre relais à qui passer le témoin.

Répondant à l'invitation de Raymond Queneau, en 1956, Roger Caillois conclut ainsi sa brève note d'accompagnement aux cent livres dont il doterait sa propre bibliothèque idéale : Je comprends que je me suis acquitté d'une tâche vaine, regardant cette liste où presque tout demeure arbitraire ou accidentel et qui n'est même pas significative, sinon justement par la nature des scrupules que j'ai mis à l'établir.

Outre que le wara' est une bien précieuse vertu à divulguer, je tiens pour moins insignifiantes qu'il ne l'affirme tant sa sélection comme celle de ses commensaux dans ce livre, nécessairement daté, que les réponses données sur leur site par plusieurs de celles et de ceux qui tentent de faire souffler sur la Toile un vent d'altitude.

C'est pourquoi je me livre de bonne grâce à l'exercice – non sans observer d'emblée que l'île taciturne ne serait plus tout à fait déserte, dans la mesure où ses coffres de survie compteraient déjà deux exemplaires de La mort de Virgile (quelle que soit mon estime, que Juan n'escompte pas que je partage mon édition !).

 

Les quatre livres de mon enfance (avant 15 ans)
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Le Roi Babar, de Jean de Brunhoff
Tistou les pouces verts, de Maurice Druon
Lancelot, feuilleton illustré dans Le Journal de Mickey, ca. 1955 [1]
Le catalogue Les Trois Suisses [2]

Entre enfance et adolescence (après 15 ans)
Cette rubrique, qui me semble pertinente, figure dans la version du questionnaire qu'utilise Philippe[s].

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[Sans objet. Passe le baccalauréat de lettres classiques en 1969 (mention très bien) sans avoir jamais lu exhaustivement un seul morceau choisi des différents volumes du Largarde et Michard.]

(Les) quatre écrivains que je relirai
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Roger Caillois
William Styron
Marguerite Duras
Paul Claudel
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[J'ai failli écrire : Marcel Proust ; mais, dans l'instant, m'est revenue – comme on est victime d'un renvoi après un repas lourd – l'image de cet imbécile, incessant importun de la terrasse de café où j'avais ma chaise, à l'époque, sur la place de la basilique, qui a fait son entrée vespérale, un soir d'été où chacun guettait le premier souffle d'air, en prévenant que, depuis l'aube, il avait pris la décision de "relire" La Recherche.]

Les quatre auteurs que j'ai aimé lire et que je ne lirai plus jamais
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[Bien étrange question. Comment dire : Fontaine, je ne boirai plus de ton eau… ? Qui peut jurer de sa soif ? En revanche, jamais de la vie tu ne me feras boire de ton eau croupie ou insipide m'est devenu, à mesure que la mort se rapproche, objurgation familière.]

Les quatre premiers livres de ma pile à lire
intertresetroit
Le monde est intérieur, de Pierre Emmanuel
Résistance et Soumission de Dietrich Bonhoeffer [3]
Le Livre des Secrets de Farîd-ud-Dîn ’Attar
Julien l'Apostat – La mort des dieux – de Dmitri Merejkowski
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[Sur ma table de mauvaise conscience, derrière mon poste de travail, une vingtaine de volumes, récemment acquis pour la plupart, que rejoignent des livres extraits de la bibliothèque dans lesquels je me suis fixé, de toute urgence, d'aller rechercher un passage lu jadis, voire de relire un chapitre entier ; voire encore convoqués comme pense-bête pour chercher un titre du même auteur ou une lecture connivente sur les sites-portails de librairies de seconde main. Sur ma table de chevet, je viens de compter seize volumes. Le monde est intérieur de Pierre Emmanuel a été reçu ce matin d'un libraire parisien, j'en engage la lecture aussitôt parvenu à la dernière page de La Face humaine.]

Les quatre livres que j'emporterais sur une île déserte
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Patagonie, de Roger Caillois
La mort de Virgile, d'Hermann Broch
Écrits apocryphes chrétiens (deux tomes)
Amers, de Saint-John Perse
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choix_vignette[Je n'emporte pas que des textes, je m'assure de la compagnie de livres, objets beaux et délicats, qui justifieront quelques soins domestiques. Sur ce choix – qui n'obtempérerait guère aux aléas de l'humeur ou de la durée –, quelques remarques : Caillois, pour incorporer à ma désertion les plus belles mesures d'une langue qui a modelé la mienne (comme Bach a formé mon oreille) ; Broch, pour la forme extraordinairement élaborée, maîtrisée, de ce récit – une sorte de rappel à l'ordre dans l'écriture de Nocturne, à quoi je pourrais enfin consacrer le solde du temps qui m'est décompté ; les apocryphes parce que je reste indécrottablement le lecteur de l'infrapaginal, des notules, des notices, des notes aux notes, le lecteur pour qui la marge éclaire le texte – et que l'apparat critique de ces deux volumes, qui sont une folie d'érudition exégétique, comportent citation de l'essentiel de l'Ancien et du Nouveau Testament et que reconstituer la Bible par ce biais est un exercice qui convient à ma tournure d'esprit ; Perse, assurément, parce que n'ayant aucun motif de faire fouetter l'océan, je me propose de lui faire lecture de son âme, à l'aube et au couchant – première et ultime tâche de mes journées, gammes profanes d'une pratique de la prière à laquelle seul un tel lieu me permettra d'enfin irraisonnablement aspirer.]

Question complémentaire, que j'ajoute au jeu :
Les quatre livres que j'apprendrais par cœur avant de m'embarquer pour ladite île

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Le Cantique des cantiques
Une cinquantaine d'Odes mystiques de Rûmî
Une dizaine de Petits Traités de Pascal Quignard
Les Fragments d'Héraclite l'Obscur

Les derniers mots d'un de mes livres préférés
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« Descendant le long de la côte jusqu'à l'une des extrémités des terres, je retrouve au large les présents immortels que personne ne mérita et devant qui les civilisations mêmes ne semblent durer qu'un jour : la mer, le vent froid du pôle et cette fixe constellation écartelée en sautoir sur le plus vaste ciel. […] Contrée toute d'espace et d'appel qui compose sur le sol un site comme il faudrait avoir l'âme… » (Roger Caillois, Patagonie).

Quatre lecteurs dont j'aimerais connaître les quatre livres qui…, les quatre livres que…
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[Et si je leur en laissais l'initiative ? Qu'ils se signalent, simplement, ou proposent ici leur choix s'ils n'ont pas leur lieu propre dans la blogosphère. Je dois nombre de mes lectures, parfois les plus durablement fécondes, à des interlocuteurs dont je n'attendais pas toujours qu'ils m'indiquent ainsi leur source – je pense à la source réelle, celle dont Pagnol jure un peu hâtivement que ça ne se dit pas.]

 

 

[1] L'occasion rêvée de lancer ici un appel aux lecteurs, connus ou non, qui disposeraient d'un ou de plusieurs numéros de cette revue contenant ce feuilleton illustré. En toute probabilité, celui a paru – et pendant une période assez longue – dans la seconde moitié des années 1950. J'ai renoncé à questionner les bouquinistes spécialisés dans les bandes dessinées : bénéficiant d'une clientèle à peu près aussi addictive que les philatélistes et les amateurs de trains en modèle réduit [ceci n'est une pierre dans le jardin de personne, l'intéressé se reconnaîtra dans ma précaution oratoire], ils commencent par gérer leur fonds de commerce, à savoir l'état de manque du client : Oui, je crois voir ce à quoi vous faites allusion, il faudrait que je regarde dans mes réserves, on me demande ça très rarement, et ça n'est pas courant, repassez dimanche prochain… Identifier précisément ce que je cherche serait un grand pas. Ces images, cette histoire ont nourri mon imaginaire autour de l'âge de raison. Mesurer aujourd'hui l'écart entre la réalité des pages et la mémoire vive que j'en garde serait l'une de ces expériences qui sont à la fois source d'émotion et d'enseignement.
[2] Rubrique « Lingerie féminine ».
[3] Un de nos collaborateurs m'a offert ce livre, voilà plusieurs mois, afin d'en partager la lecture, qui semble compter pour importante dans son itinéraire personnel. Je replace avec assiduité le lourd volume sur le haut de la pile. Je me suis fixé de ne pas aborder l'été sans m'y consacrer. Ces six cents pages de correspondance n'inspirent aucun négligé dans le choix de l'heure et du lieu pour les aborder.

 

En ouverture : Photomontage D.A., à partir du fond d'écran disponible sur le site de Passe-Voyages.
© www.nouvellesantilles.com.

 

 

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Mardi 22 mai 2007

07: 19

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

35 – Hic est locus patriæ

par Olivier Bruley

 

 

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URANT LA DERNIÈRE ANNÉE que j’ai passée dans la maison de ma mère, chaque fois que j’ouvrais la fenêtre de ma chambre, mes yeux se portaient invariablement sur les quatre dalles qu’un soir du mois de février le plus triste de mon existence, j’avais posées sur le corps sans vie de ma chienne Coccymèle, qui avait été la compagne de douze de mes jeunes années. J’avais creusé moi-même la fosse, au fond de laquelle le corps, encore souple et tiède, et qui s’était comme coulé dans sa dernière forme, semblait simplement endormi, dans cette position quasi fœtale, si familière aux maîtres, qu’ont souvent les chiens dans leur sommeil. La gisante paraissait si vivante que je n’avais pu m’empêcher de vérifier une dernière fois que son cœur avait bien cessé de battre, alors même que je l’avais très nettement senti s’arrêter une heure plus tôt dans ma main, qui était en train de soutenir la pauvre mourante. L’arrêt de son cœur avait d’ailleurs fait bondir le mien dans ma poitrine, comme il arrive qu’une chute de la tension électrique dans une pièce entraîne une surtension à l’autre bout de la maison. J’avais eu l’impression qu’un trop-plein de vie était passé de la bête à moi, comme si nous n’avions fait qu’un corps à nous deux. Ce jour-là, à l’entrée de la nuit, c’était tout une part de moi que j’avais recouverte de terre : un corps qui ne semblait avoir existé que pour que ma main s’y posât. Et de fait, longtemps après, cette main se tendait encore, plusieurs fois par jour, vers le pelage absent, comme à l’époque où j’avais arrêté de fumer, quand je faisais automatiquement le geste de saisir un paquet de cigarettes inexistant. Coccymèle mise en terre était un membre amputé qui me démangeait encore.

Il n’y a que ses petits animaux de compagnie qu’on puisse enterrer chez soi. Les hommes sont ensevelis dans des lieux consacrés, c’est-à-dire dans des lieux désertés. Il n’y a plus de terre de nos pères. Nous qui croyons marcher devant, nous qui nous prenons pour les éclaireurs du monde, non seulement nous n’avons pas d’ancêtres, mais encore ne le serons-nous de personne, puisque nous n’avons à léguer à nul futur qu’un identique présent, où tout nous est devenu contemporain, où tout nous semble voisin. Hic est nunc, telle pourrait être notre tautologique devise : ici est maintenant. Il n’est plus vrai qu’ici fut aussi jadis, ni même naguère, puisqu’il n’y a plus trace de ce qui est passé, puisque nos yeux n’ont plus la faculté d’en voir l’empreinte. Déjà, même, là-bas est ici. Grâce à Internet, nous pouvons regarder, comme de la fenêtre de notre propre maison, toutes les parties d’un monde devenu village et qu’on croirait vivre, sous toutes les latitudes, à la même heure que nous. On dit le ‘‘village mondial’’, mais on devrait plutôt parler d’un ‘‘vil âge mondial’’, où plus rien n’a de valeur, puisque qu’il n’y a plus de nuit pour révéler la parure cosmique ou l’éclair de la foudre. Il nous est devenu possible d’ouvrir instantanément notre fenêtre sur n’importe quel lieu de la terre et de projeter sur la nuit qu’il y resterait notre aveugle lumière. Plus jamais le soleil ne se couche sur notre empire. Où qu’on porte le regard, à cause d’Internet, il fait jour et l’on voit. La nuit n’est plus de notre monde. Mais elle est toujours de ce monde. Et ceux qui la connaissent encore sont les vrais étrangers de l’époque.

Internet n’ouvre pas seulement une infinité de fenêtres sur le monde. Grâce à lui, le monde peut aussi regarder par la fenêtre d’un seul homme. Je me souviens qu’une photo du bureau de Dominique Autié montre parfaitement en quoi les fenêtres sont ces espèces d’interfaces entre intérieur et extérieur. Sur la photo, comme en abyme, on peut voir à l’écran d’un ordinateur une fenêtre Internet ouverte sur quelque bouddha du bout du monde [1]. Mais la fenêtre que mon lecteur doit ouvrir sur l’écran de son propre ordinateur pour regarder la photo dont je lui parle donne elle-même sur l’intérieur de Dominique Autié : l’ordinateur est posé sur la table de son bureau, devant un mur de livres ; de petits carrés de papier sont collés au cadre blanc de l’écran, en guise de pense-bête, où l’on devine l’écriture manuscrite du maître des lieux ; dans les rayonnages, on aperçoit ce qui est vraisemblablement une carte postale représentant le Taj Mahal ; sur le dos des livres, on parvient à déchiffrer certains titres : [Mar]co Polo, L’Islam, Inde : c’est sans doute une partie du fonds oriental de la bibliothèque qu’on a sous les yeux. La photo du bureau de Dominique Autié paraît sur un fond noir occupant tout le reste de la fenêtre. Je me dis que ce noir est un peu la nuit de l’âme dont on voit le lieu quotidiennement habité. C’est la nuit qui tapisse l’intérieur du crâne de celui qui a pris la photo. Au contraire, lorsque, dans l’emplacement de la fenêtre prévu à cet effet, l’on écrit directement l’adresse Internet de l’une des millions de photos sans âme circulant sur le Web, c’est sur un fond blanc que, par défaut, celle-ci s’affiche, dans la lumière crue de néons qui jamais ne s’éteignent.

*

À présent que j’habite mon propre appartement, en pleine ville, lorsqu’il m’arrive d’avoir besoin d’air, je veux dire, en pensée, lorsque je veux m’aérer l’esprit, j’ouvre dans mon ordinateur une nouvelle fenêtre, par laquelle je ne me lasse pas de regarder la bibliothèque de Renaud Camus. Mais peut-être devrais-je dire plutôt : la bibliothèque du château de Plieux, tant le lieu semble avoir ici son importance. L’incroyable jour qu’il peut faire dans cette bibliothèque où j’aime à me retrouver en pensée m’émerveille. Les pans de livres, entre les fenêtres, m’évoquent des murs que le temps aurait effondrés pour mieux laisser passer la pluie, le vent, ou le soleil couchant, comme dans les temples de Delphes ou d’Olympie, à l’intérieur desquels on se trouve encore à l’extérieur, puisque c’est le ciel et les feuillages que portent leurs colonnes. Dans Olympie, le rose des arbres, comme une pluie, vient inonder les pierres jonchant le sol ; à Plieux, c’est la rousseur du crépuscule qu’on voit lécher les livres et les roses. Dans cette bibliothèque, on se croirait littéralement dehors, et même tout à fait en l’air, en regardant au loin, par les fenêtres : comme en lévitation au-dessus de la cime des arbres. « Le tableau et la fenêtre, leur paradoxe, écrit Renaud Camus : que tous les deux sont à la fois limites, parois, surface plane qui sert de partition et concourt à la fermeture, à la délimitation d’un espace clos, à la définition, en somme, à la constitution d’une identité fondée en espace, par opposition avec l’extérieur ; et en même temps lieu et moyen d’une ouverture, d’un passage, d’une augmentation de ce même espace par l’incursion en lui de ce qui n’est pas lui. [2] » C’est l’immensité de la campagne qui s’engouffre dans la bibliothèque de Plieux. Souvent, l’imagination me fait penser de son architecture ce qu’à Renaud Camus celle de Hardwick Hall, « la plus lumineuse qui ait jamais été inventée, dit-il, la plus amoureuse des ciels, la plus passionnément désireuse d’une intimité de tous les instants avec l’atmosphère [3] ». Mais l’imagination, seulement, me le fait penser, car il y a sans doute loin, dans la réalité, du rude château de Plieux, où les ouvertures sont bien rares, à celui de Hardwick, dont « les fenêtres sont la matière dont il est bâti [4] ».

 

 

*

 

 

 

 

Je pourrais regarder pendant des heures une photo que j’ai pris l’habitude d’appeler Pierre entre les pierres. Elle représente l’ami de Renaud Camus, assis à son petit bureau, aménagé dans l’ouverture d’un mur, où la fenêtre donne sur le faîte des arbres et sur la campagne environnante. Il lit un livre. On croirait une image du bonheur : la lumière, le paysage, les livres, l’étude, l’être aimé, la photo qu’on en prend. Si « tout livre est une inscription sur une tombe [5] », alors cette photo pourrait bien être un Et in Arcadia ego de Renaud Camus, non pas le tableau de Chatsworth, vu par lui lors de son dernier voyage en Ecosse, mais bien celui de Paris, car je ne puis m’empêcher de voir aussi comme un peu de « la pensive ‘‘déesse’’ [6] » dans le dessin du jeune profil tout à sa méditation. On ne sait trop si l’on a sous les yeux un berger d’Arcadie comprenant peu à peu qu’il est mortel en déchiffrant l’inscription de la tombe [7], ou si c’est Camus lui-même, en prenant la photo, qui est en train d’inscrire dans la pierre que lui aussi fut heureux sur cette terre…

Cette photo de Pierre entre les pierres, mais aussi entre les livres qui recouvrent ces pierres, donne un peu plus de réalité à l’idée que j’ai développée il y a quelque temps déjà, ici même, que non seulement les garçons sont des livres, des pages entre les pages, mais surtout que les livres sont des pierres, et même les seules vieilles pierres qui restent encore dans ce monde orphelin où tout est flambant neuf. La bibliothèque, qu’on met sa vie à constituer, patiemment, mais surtout pieusement, est un lieu consacré aux ancêtres qu’on se trouve par la lecture, et qui, bien loin d’être déserté, est habité quotidiennement comme un second corps par le fils, par le natif qui l’a lui-même fondé pour avoir en héritage une terre, un domaine à occuper. Ici est la véritable demeure. Hic est locus patriæ [8].

« La demeure est au comble de toute réalité [9] », dit Yves Bonnefoy. Il n’y a donc pas de bibliothèque idéale. Une bibliothèque est tout le contraire de cette « demeure logique » que, « pour nier le destin », qui est de mourir, « l’homme a bâti[e] de concepts », et dans laquelle « tout s[e] résout [10] ». C’est un problème insoluble qu’une bibliothèque : on se sent mourir dans ce lieu peuplé de toujours plus de morts, de toujours plus de livres, et dans lequel la place finit inévitablement par manquer. Où ranger les livres quand les rayonnages sont pleins [11] ? Il faudrait tout réorganiser, sans cesse. La tâche est impossible. Elle se confond avec la vie. La mort empêche de la mener à bien.

*

Il y a quelques mois, comme je me promenais dans les rues d’Amsterdam, l’ami qui m’accompagnait me fit remarquer les rideaux aux fenêtres de la ville. « Longtemps, me dit-il, ces fenêtres furent sans rideaux. » Selon lui, il ne serait jamais venu à l’esprit d’un Hollandais de regarder par la fenêtre de son prochain. Rideaux et voilages étaient donc inutiles. « Mais alors, pourquoi en voit-on désormais à tant de fenêtres ? », lui demandai-je. « Parce que, me fut-il répondu, beaucoup d’étrangers vivent à présent dans le centre d’Amsterdam, sans savoir qu’il n’y a pas lieu de se cacher à des regards qui ne se font jamais indiscrets. » Je dois dire que l’explication me parut peu convaincante… Et si ce n’était pas pour se cacher qu’on avait installé des rideaux aux fenêtres, mais, au contraire, pour cacher à ses propres yeux un monde dont le spectacle est devenu insoutenable ?

Alors que la Bibliothèque de Renaud Camus s’ouvre entièrement sur la campagne, celle de Dominique Autié, en pleine ville, est, selon ses propres mots, « un jardin clos ». Bien plus qu’à Plieux, les pans de livres y sont des murs : ils ferment au monde : « Tout partage ne peut s’y produire que selon un principe d’étanchéité absolue à l’égard des manières détestables du temps [12] ». C’est dire si doivent être rares les personnes autorisées à y passer un moment : « N’y séjourne, écrit Dominique Autié, que celle ou celui que j’y convie [13] ». Au contraire, on vit à deux dans la bibliothèque de Renaud Camus : on regarde celui qui lit autant qu’on lit soi-même, on regarde aussi le ciel par la fenêtre, les arbres ou l’horizon. Il semble y avoir autant de différence entre les deux bibliothèques qu’entre le jour et la nuit. D’ailleurs, les livres de Dominique Autié, enveloppés de papier cristal, m’évoquent beaucoup, du moins sur les photos, la lumière artificielle de lampes, et donc la nuit, l’étude, le recueillement. Il y a dans sa bibliothèque quelque chose de la flamme du foyer où l’on vient se chauffer les nuits d’hiver. « Dans la bibliothèque, dit-il, subsiste un peu de la touffeur de la forge [14] ». J’imagine que c’est la même touffeur que l’on trouve tout à fait dans l’atelier de Jean-Paul Marcheschi, dont le pinceau est de feu. La bibliothèque et l’atelier ont d’ailleurs en commun d’être comparés par leurs occupants à une grotte, une caverne. « Il est ma thébaïde, écrit Marcheschi, ma caverne, mon utérus, ma prison, mon abri, mon blockhaus, mon sémaphore, l’objet de mon exécration. L’atelier est un anti-théâtre, mais aussi un tombeau [15]. » Et un peu plus loin : « C’est l’entrée de la mine, le gisement de l’âme, c’est mon antre, ma réserve de ténèbres, etc. [16] ». Quant à Dominique Autié, c’est dans un angle de sa bibliothèque qu’il a pu retrouver la voix qui l’avait comme traversé lors de la lecture de sa Présentation à Gargas de l’Homme-aux-liens devant une poignée d’heureux élus, réunis dans la grotte pour la célébration du centenaire de la découverte scientifique du lieu. « Un temps, dit-il, après avoir écrit comme sous la dictée, j’ai craint que le rapprochement de la grotte et de ce lieu précis où se trouvent mes livres ne fût l’effet d’une sorte de manie de l’imagination, ou de fixation – ainsi que la psychanalyse propose que certains êtres restent fixés au stade buccal, anal. […] Dans l’angle des livres, j’ai retrouvé la voix. Je fus dans la grotte, le temps de la lecture [17]. » Dans cette grotte où, grâce à la même matière émanée du pinceau de feu dont sont faites les œuvres de Marcheschi, paraissent les mains négatives : « La flamme éclaire la caverne, troue la nuit, l’écarte ; et en même temps, par sa fumée, elle noircit la paroi ; et cette noirceur, à son tour, autour des mains apposées, sert à une écriture a contrario [18]» Peut-être est-ce un peu de ce noir, numérisé, qu’on trouve sur le cadre des fenêtres où l’on peut voir, par exemple, les photos des ‘‘livres d’angles’’ de Dominique Autié, au lieu du blanc de néon qui apparaît d’habitude par défaut, sur Internet.

*

Moi qui envisage d’aller m’installer à l’étranger avec mon ami, je ne sais si je suis plus désespéré par la pensée de laisser ici ma bibliothèque ou par celle de devoir en élever une seconde ailleurs. Une bibliothèque étant éminemment un lieu ne peut se trouver en deux endroits différents sans que son propriétaire en soit déchiré. C’est donc pour une espèce de grand nulle part que j’ai l’impression de devoir partir, où je n’aurai plus de lieu. J’associe ce départ annoncé à une sorte d’exil, mais à un exil choisi, tout de même, parce que j’y vois de l’aventure et que l’aventure me tente.

« Les dessins rassemblés dans la colonne rouge, la bibliothèque, que nul n’a jamais vus, tu as pris la décision de ne jamais les séparer [19] », dit Paula Gellis à Jean-Paul Marcheschi, dans un entretien de 1991. Mais que soutient donc cette colonne ? Et si la bibliothèque élevée par Marcheschi n’était là que pour marquer l’emplacement d’un lieu sur terre, pour le faire exister ? Comme les temples étaient la projection sur le sol d’une fenêtre découpée dans le ciel pour la lecture et l’interprétation du vol des oiseaux, la bibliothèque serait la projection chez soi d’une infinité de cieux : ciels inconnus, étrangers, lointains, révolus ou présagés, et qu’il est impossible d’embrasser d’un regard. La bibliothèque est le monde même [20], passé, présent et à venir, mais fragmenté, replié, pour pouvoir tenir à l’intérieur de livres. Mises bout à bout, marouflées comme celles des tableaux de Marcheschi [21], les pages tapisseraient le ciel et recouvriraient la terre.

Il y a longtemps que je ressens le désir, le besoin d’acquérir un tableau. C’est en lisant Marcheschi que j’en ai compris la raison : « La peinture, écrit-il, nomme à jamais les lieux qui la contiennent. Lorsqu’une ville – un bourg, une maison – garde en son sein un tableau, un chef-d’œuvre, elle se trouve définitivement inscrite dans le temps et son espace en est radicalement transformé. / Par la profondeur unique, mystérieuse, illimitée de l’œuvre, elle accède à la nuit. / Un lieu sans œuvre est un lieu orphelin, insomniaque, un réceptacle vide, en attente, inachevé, frappé d’inexistence. C’est un pays sans nom, sans image. C’est nulle part [22]. » Si ma bibliothèque veut d’un tableau, c’est pour être nommée, pour être fondée comme lieu. Il lui faut une fenêtre ouvrant sur la nuit, un accès au sommeil, durant lequel mes lectures, à mon insu, en mon absence, s’incorporent à moi.

*

On ne peut passer la main sur un tableau : cela reviendrait à toucher du doigt le lieu de son absence, à pénétrer l’absence qu’il y a au cœur de toute présence : on risquerait d’être aspiré, de s’effondrer sur soi, de disparaître, comme les doigts sectionnés des mains de Gargas, qu’on pourrait croire passés à travers la paroi de la grotte, de l’autre côté du monde. Les tableaux de suie de Jean-Paul Marcheschi ont la propriété d’être fragiles, éphémères. « Cette image est bien là, écrit-il, mais elle est provisoire, elle peut être livrée à la destruction du visiteur, on peut passer le doigt sur elle, perforer la nuit… [23] » À force de passer sur les liens hypertextuels la petite main électronique, qui « partage, selon Dominique Autié, quelque connivence ‘‘chamanique’’ avec les empreintes préhistoriques [24] », nous avons tellement troué la nuit qu’elle a fini par ne plus exister. Nous voici revenus à la situation telle qu’avant sa création : hier ni demain ne sont plus. Seul aujourd’hui demeure.

*

Pour Jean-Paul Marcheschi, « le livre seul signifie une errance, un profond déracinement [25] ». C’est la bibliothèque qui est enracinée. J’ai ce rêve impossible : ôter à celle du peintre, pour l’incorporer à la mienne, l’un de ces 250 volumes qui ne devraient jamais être séparés ! Au moment de quitter ma patrie, j’emporterais dans mon errance, comme une poignée de ma terre, cette œuvre picturale faite livre, pour souffrir la caresse d’une main feuilletant. Mais ne rêvons pas : succédant à la défunte Coccymèle, c’est la chienne Pélagie qui m’accompagnera. On dit qu’en l’absence de leurs maîtres, les plus fidèles des chiens se laissent mourir, parce qu’une seule main pouvait leur donner vie, mais qui manque, comme celles de Gargas, qui avaient donné son pouls à la grotte.

 

© Olivier Bruley.

 

 

Sources des illustrations en ligne :

………Renaud Camus, Le Jour ni l'Heure, sur le site de l'auteur,
………Jean-Paul Marcheschi, www.marcheschi.fr,
………Olivier Bruley, Un Jardin d'Adonis,
………Encyclopédie Wikipedia,
………Dominique Autié, passim.

Lire également d'Olivier Bruley : Tu puer æternus.

 

 

[1] Mon souvenir était en partie erroné. En réalité, la photo du bouddha n’apparaît pas dans une fenêtre du réseau des réseaux, mais sert de fond d’écran à l’ordinateur de Dominique Autié.
[2] Renaud Camus, « Cavare (notes pour un Marcheschi) », in Jean-Paul Marcheschi, Phâo, Éditions Ville de Nice, 1999, page 19.
[3] Renaud Camus, Rannoch Moor, Fayard, 2006, page 407.
[4] Ibid.
[5] Renaud Camus, Du sens, P.O.L, 2002, page 147.
[6] « […] pour ma part, est-ce un sacrilège ou une imbécillité, j’ai toujours préféré ce tableau [celui de Chatsworth], que je crois avoir vu déjà plusieurs fois, ne serait-ce qu’à la grande exposition du Grand Palais en 1994, aux Bergers du Louvre, où se montre un Poussin plus tardif, plus froid, raidifié, intellectualisé, classicisé et francisé à l’excès, qui tend vers la frise et le statement. Le Poussin de Chatsworth est le jeune Poussin romain, de la Rome baroque autant et plus que de la Rome antique, ardent, fougueux, intensément lyrique, tout prêt pour ma grande exposition Le Romantisme des classiques (je me demande parfois si ce n’est pas le meilleur…). Je ne suis pas précisément un spécialiste, mais il me semble que la figure de femme, à gauche, se détachant sur le ciel splendide, est une des plus belles et des plus émouvantes de toute l’histoire de la peinture : elle l’emporte cent fois en charme et en séduction – en attrait érotique, aussi – sur la pensive ‘‘déesse’’, Athéna paysanne ou minerve au hameau du tableau de Paris, où Lévi-Strauss, corrigeant Panofsky, croyait reconnaître la mort elle-même (si Lévi-Strauss a raison on est tenté de voir les deux tableaux, celui de Chatsworth et celui de Paris, comme n’en faisant qu’un par la pensée, la femme de gauche et de Chatsworth figurant la vie et ses plaisirs, celle de droite et de Paris la mort et les méditations qu’elle inspire : entre les deux, un même effort de déchiffrement dans la pierre, une même tentative d’exégèse étonnée, une même interrogation inquiète des tombeaux). (Manque ici une citation de Bonnefoy : lalalala popopom considérer les tombeaux… [cf. note 8]) » Renaud Camus, Rannoch Moor, Fayard, 2006, pages 403-404.
[7] Lire, c’est toucher des yeux sa propre tombe. Tout livre, en renvoyant à d’autres livres, et donc « à l’énormité de ce qu’il y a à lire, à l’immensité des bibliothèques » (Renaud Camus, Journal de Travers I, Fayard, 2007, page 209), est un constant rappel au lecteur que le temps lui manquera et que la mort l’empêchera d’arriver au terme de sa lecture. Sur l’énormité de ce qu’il y a à lire, cf. Travers, Hachette, 1978, page 164 : « […] comme si n’importe quel tableau, n’importe quel roman n’était pas inscrit dans toute l’histoire de la peinture, de la littérature, lié à tous les autres romans, à tous les autres tableaux par une infinité d’attaches contradictoires et ténues, de rapports positifs et négatifs qui font précisément sa richesse et notre plaisir. »
[8] « Hic est locus patriæ, dit une épitaphe romaine. Qu’est-ce qu’une patrie sans le sol qui la délimite, et faut-il que ce sol ne compte pas ? » Yves Bonnefoy, « Les Tombeaux de Ravenne », in L’Improbable et autres essais, Gallimard, collection « Folio essais », 1992, page 13. Ces deux phrases se trouvent dans la citation qui manquait à Renaud Camus, dans Rannoch Moor, son journal de l’année 2003 (cf. note 6), et qu’il avait finalement retrouvée et recopiée dans une note de 2005. La citation commençait par cette phrase, dont Camus se rappelait les derniers mots : « Bien des philosophies ont voulu rendre compte de la mort, mais je ne sache pas qu’aucune ait considéré les tombeaux ».
[9] Yves Bonnefoy, « Les Tombeaux de Ravenne », Op. cit., page 18.
[10] Ibid., page 14.
[11] « Il y a les dix Guibert que j’ai acquis l’an dernier, et lus d’un seul tenant. Impossible de leur faire une place auprès de ceux que je possédais déjà sans devoir bousculer la moitié des rayonnages de la bibliothèque de survie ; pour, quoi qu’il en soit, finir par devoir en exclure dix volumes autres. Cette bibliothèque – la première que j’ai construite, j’habitais encore chez mes parents – comporte une avancée dans sa partie basse. Donc un rebord, de la largeur d’un volume de la collection blanche. Je passe devant dix fois par jours. Dix fois, j’ai une pensée pour cet excédent de Guibert. » Dominique Autié, L’ordinaire et le propre des livres, « 20 - Livres d’angles ».
[12] Dominique Autié, L’ordinaire et le propre des livres, « 33 - La bibliothèque est un jardin clos ».
[13] Ibid.
[14] Dominique Autié, L’ordinaire et le propre des livres, « 14 - La chaleur des livres ».
[15] Jean-Paul Marcheschi, Le Livre du sommeil, Notes sur la flamme, la peinture et la nuit, Somogy éditions d’art, 2001, page 53.
[16] Ibid.
[17] Dominique Autié, L’épreuve de la bibliothèque.
[18] Renaud Camus, « Cavare (notes pour un Marcheschi) », op. cit., page 21.
[19] « Unda fluxit sanguine : la dernière image », entretien de Paula Gellis avec Jean-Paul Marcheschi, in Jean-Paul Marcheschi, Nocturne, P.O.L, 1991, page 70.
[20] Jean-Paul Marcheschi parle d’un « désir radical et utopique de ‘‘tout peindre’’  » (« Colonne I », in Nocturne, op.cit., page 25). Sa bibliothèque, de 250 volumes en 1991, contenait 30 000 images. Mais le projet de Marcheschi était surtout de représenter entièrement dix années de sa vie : « […] et en même temps, écrit-il, cette structure, nous la voulions très fermée, puisqu’il s’agissait de la parcourir en dix ans (1981 à 1991). Nous nous la représentions avant tout comme une sorte de chronogramme ou plutôt de chronobiologie susceptible de rendre compte aussi fidèlement que possible du parcours d’un sujet, un peintre en l’occurrence, dans le temps » (Ibid.).
[21] Il ne travaille que sur de simples feuilles d’écolier, de format 21 × 29,7 cm.
[22] Jean-Paul Marcheschi, Le Livre du sommeil, op. cit., page 59.
[23] Ibid., page 101.
[24] Dominique Autié, De la page à l’écran, cité dans Pleurer à Gargas.
[25] Jean-Paul Marcheschi, Le Livre du sommeil, op. cit., page 60.

 

 

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Samedi 19 mai 2007

08: 53

 

L’autre rivage

(Roman dramatique,
théâtre romanesque,
où est la frontière ?)

 

marionnettes
……………………………………………………………………………………………………D.R.

 

 

Premiers temps. C’est donc à moi que l’on pose cette question [1].

Deuxième temps. C’est de l’univers théâtral (des professionnels de la scène) que me parvient, pour la première fois, la question du statut — dans ce qu’il faut nommer, pour des raisons pratiques, mon œuvre — de l’écriture romanesque.

Troisième temps. Cette question me bassine, comme désormais toute question théorique touchant à l’écriture. Y répondre est autant de temps pris sur le temps de l’écriture (une affaire personnelle avec les horloges, qui me taraude).

Quatrième temps. Qu’est-ce qui peut faire défaut si je laisse d’autres que moi répondre [à ma place] à cette question ?

intertresetroit

Roman dramatique, théâtre romanesque, où est la frontière ? Il affleure, dans cette question, tout ce qui constitue un sujet d’école (ou d’université). Je vois bien comment il est possible et souhaitable de gloser : personnages, dialogues, unité de lieu, de temps, d’action. Côté jardin (secret — l’intime repli sur soi qu’implique la lecture — l’écriture — d’un roman). Côté cour (des miracles — le bric-à-brac des décors, les bruits de la scène, la présence du public). On tient très vite le plan d’un exercice pour hypokhâgneux ou d’un mémoire de maîtrise.

Ce qui fait défaut me devient, dès lors, lumineux.

De la chambre (obscure) à la ville, là est le mouvement qui, je ne peux en disconvenir, m’est intime, intimement lié à ma démarche devant la vie, à mon cheminement dans une vie d’écriture : je dois à Claude Louis-Combet de l’avoir tout récemment formulé de façon très aiguë dans une lettre où il établissait le décompte de ce qui nous rapproche et de ce qui nous éloigne : Le monde extérieur et le langage du jour, qui ont pour vous des attraits irrésistibles, auxquels vous répondez, me laissent ballant et vacant, sur un autre rivage. Ce qui peut se dire encore : mon [indécrottable — c’est moi qui l’ajoute] désir [besoin, idem] de me projeter dans le monde extérieur. Et ce monde — mon autre rivage —, ce pourrait être, par excellence, la scène – le corps, la voix, les gestes des acteurs, la matérialité de la scénographie, celle-ci jouât-elle l’immobilité dans le plus abstrait dépouillement. Ce pourrait être la crampe et le fourmillement dans les jambes de ceux qui ont payé leur place.

La nouvelle ne quitte pas le rivage de la chambre, l’enclos (comme Claude Louis-Combet lui-même le nomme). Utérin chez lui. Cérébral chez moi — je tiens qu'il n’y a pas plus intellectuel que ce genre-là et reste ébahi de voir s’y précipiter des petites collégiennes, les dames désœuvrées des ateliers d’écriture, les porteurs de sac à dos et tout un public d’honnêtes gens qui déclarent que ces pièces brèves sont à leur portée.

Le roman est en représentation, en chasse, en drague, de la première ligne à la dernière. Avec les moyens du bord, il mène une vaste entreprise de séduction. Il bat le trottoir. Et le rappel.

Toute autre considération relève de la contrainte (ou de la contrition, ou de la contention, ou encore de la constriction) universitaire — ou de la poésie, qui s’y apparente par l’obscurité —, genres que j’ai cessé de pratiquer.

 

 

[1] Je retrouve ce texte, qu'en 1997 m'avaient demandé de rédiger Fabien Boseggia et Aline Kassabian. Ils ont fondé et animent la compagnie des Mots dits à Chambéry (qui s'appelle, depuis 2007, Timshel Compagnie). Cette année-là – après avoir, quatre ans plus tôt, lu en scène Mon Frère dans la tête, ils ont obtenu qu'une commande d'État à l'écriture dramatique favorise la création d'une pièce, qu'ils m'avaient demandé d'écrire, qui fut présentée sous le titre La Décomposition ou La Thèse du gros orteil. Pourtant fasciné, dès l'enfance, par la magie de la scène, déclarant volontiers avec le plus grand sérieux que, si je n'avais été fils d'imprimeur, j'aurais aimé faire chanteur de rock anglais, je n'ai pas tiré de cette expérience d'écriture dramatique – en dépit de la qualité et de la ferveur de mes interlocuteurs –, d'enseignement convaincant à mon usage. Je n'ai pas souvenir que ces quelques lignes aient paru, à l'époque.

 

 

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Mardi 15 mai 2007

06: 56

Courts manuels portatifs de survie
en milieux hostiles – 29

 

Bonnes et mauvaises nouvelles

du front

 

 

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Samedi 12, début d'après-midi. – Mission diplomatique sous couvert de voyage d'agrément au marché aux livres de Saint-Étienne, que j'ai déserté depuis l'automne. La veille, un libraire d'ancien de Toulouse, Bertrand Racine, co-organisateur du salon tenu en mars dans la salle des Pèlerins de l'Hôtel-Dieu, rédige un commentaire très critique sur la page consacrée à l'événement [*]. Je lui réponds aussitôt sur Le blog et lui adresse un courrier électronique. Échange rapide, direct, mais chaleureux. Je lui promets de venir le rencontrer sur la place de la cathédrale dès le lendemain.

Je n'avais absolument pas mesuré combien les quelques commentaires des lecteurs de cette page avaient infléchi la tonalité générale de mon propos. Mon carton rouge contre une poignée d'exposants, d'ailleurs non toulousains, était devenu, sans que j'y prenne garde, la mise en accusation de toute une profession. Ce qui était aux antipodes de mon intention, on m'en fera sans peine le crédit, je suppose.

Il convient d'expliquer – et nous le ferons ici, nous en sommes convenus samedi – comment un tel salon se prépare ; comment les libraires réservent des ouvrages qu'ils ne présenteront qu'à cette occasion, parmi quoi, pour certains, des ouvrages plus rares qu'à l'ordinaire. On ne peut exiger de payer une préoriginale de Valéry sur pur chiffon, non coupée, au prix d'une collection blanche des années 1960 dont (presque) personne ne veut plus, hélas ! alors que le même texte, en « Folio », coûte aussi cher que le prix demandé sur le marché aux livres pour l'édition d'époque.

Et, surtout, voilà des professionnels devenus plus que d'autres sensibles à tout ce qui risque de fragiliser un peu plus encore le commerce problématique qu'ils ont choisi d'exercer. Nous sommes tant habitués à ne plus fréquenter que des succursales ou des franchises de multinationales sans âme, où un personnel interchangeable vous gratifie aléatoirement d'un sourire iconique et incompétent de news magazine, que la présence taciturne du bouquiniste qui s'est charrié une petite tonne de papier, le matin (et sait qu'il la charriera de nouveau le soir), pour vous présenter son étal peut sembler rude au non-initié. Mais, à Saint-Étienne le samedi, à Saint-Sernin le dimanche, comme dans leurs officines pour ceux qui en tiennent une, ces gens-là aiment les livres qu'ils vendent et ceux qui les leur achètent en connaissance de cause. C'est cela, inlassablement, qu'il faut dire, ces temps-ci – même si je reste partisan de l'exigence la plus sévère dès qu'il s'agit de prémunir le livre contre ses ennemis, qui sont légion.

Acquis sur la place, vers quatre heures et demie, avant de revenir saluer Bertrand Racine :
La Vie de sainte Claire d'Assise de Camille Mauclair, dans l'édition de Henri Piazza, dont la plupart des volumes orientaux sont ici (publié en 1924, l'exemplaire est de 1927) ; Claire rejoint ainsi François dont, imprimée à la même époque, une édition des Fioretti ornée de bois gravés n'a pas quitté ma table de travail depuis plusieurs semaines que je l'ai acquise (vous ne couperez pas à ce couple sage, qui côtoiera dans l'index du blog Héloïse et Abélard) ;
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Journal de voyage en Italie par la Suisse et l'Allemagne en 1580 et 1581 de Michel de Montaigne, dans l'édition critique de Charles Dédéyan (dont le fils, le Pr Gérard Dédeyan, historien de l'Arménie, fut l'un de mes délicieux auteurs chez Privat), dans la série des textes français de la collection des Universités de France publiée sous le patronage de l'association Guillaume Budé, en 1946 – un volume dont la sobriété, le papier et l'état de conservation le font confiner à la splendeur en matière d'édition et d'impression typographique (quelques pages seulement sont découpées mais, où que j'aie ouvert le livre, quelques lignes de Montaigne suffirent à m'enchanter, et je sais déjà en extraire une page pour les Mirabilia ;
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– de Pierre Emmanuel, La Face humaine, au Seuil, en 1965 ; je ne parviens pas à m'éloigner de ce livre depuis samedi, au point que j'en avais lu, dimanche soir, une centaines de pages – chacune presque appelant une notation qui justifiera, avant que j'achève ma lecture, l'annexion d'un second feuillet volant de quatre pages ; je dois me raisonner pour ne pas boucler à son propos une chronique avant terme.

*

Samedi 12, un peu plus tard dans la soirée. – Revenu ici, j'ai couvert le Pierre Emmanuel et suis ressorti prendre mon double expresso à la terrasse de l'Interlude. Est passé, que je me suis levé pour saluer [1], l'homme qui me vend mes lunettes. Occasion de le féliciter pour la réhabilitation de son magasin. « Il m'a fallu montrer à la concurrence que je tenais bon !
– ?
– Vous avez remarqué, tout de même…
[Il me désigne sa devanture et, deux vitrines à gauche, une enseigne Opticien flambant neuve que je n'avais effectivement pas remarquée.] Un matin, en semaine, j'arrive pour ouvrir et cet homme attendait. Sans autre préalable, il me dit que j'allais intégrer SquintyShark, le seul avenir commercial sérieux de l'optique européenne, car ils allaient s'installer, sinon, à deux pas de porte de mon magasin. Je l'ai viré, sans plus de ménagements qu'il n'en avait lui-même pris d'emblée.
– Vingt-cinq ans, costume holographique, cravate à chier, propre et net sur lui…
– Vous avez déjà eu affaire à ce genre d'individu ? C'est terrible…
– On tombe sur eux absolument partout, vous savez. Le sixième couteau, qui giclera demain s'il n'a pas fait son chiffre. Évidemment, pas un appel téléphonique, pas une lettre, pas une visite de la part de la direction du groupe, je suppose. La brutalité, ils ne connaissent que cette méthode. »
Les faits remontent au début de l'année. Je console mon interlocuteur en lui montrant ma monture pour lui confirmer que je suis toujours, depuis un an, dans l'urgence de venir le voir, ayant sans doute encore perdu un bon dixième devant cet écran de malheur. Il me sourit. « Figurez-vous que l'augmentation de mon chiffre d'affaires est franche, pas de doute possible. Et, vérification faite, sans rien changer à mes prix ni aux marques que je suis depuis tant d'années, je suis plus compétitif qu'eux sur le moyen et le haut de gamme. Je n'arrête pas de voir de nouveaux clients stationner devant ma vitrine et franchir ma porte. »

À la bonne heure ! aurait dit ma grand-mère.

*

Dimanche 13, onze heures du matin, marché aux puces de Saint-Sernin. – Temps maussade, ciel incertain, un seul libraire sur toute la périphérie de la basilique. Au centre de sa table, telle une obsidienne, la jaquette à fond noir d'Érotologie de la Chine (1963) dans la mythique collection de Jean-Jacques Pauvert où parut Les Larmes d'Éros de Georges Bataille. La dizaine de volumes que j'en détiens recèlent une iconographie dont une bonne part n'est guère accessible ailleurs que dans ces ouvrages, d'une érudition parfois fantasque qui puisait ses sources aux enfers les mieux réservés. Je consulte l'exemplaire, d'une fraîcheur parfaite, pas un pli, pas une tache de doigt sur le papier intérieur, pourtant fragile car très brillant. « Que se passe-t-il, ce matin ? Il n'est pas normal qu'à onze heures un tel livre, proposé à ce prix [2], se trouve toujours au beau milieu de votre table, où l'on ne voit que lui !
– Il se passe que, dans deux ans, vous n'aurez plus un seul libraire sur la place, le dimanche matin. C'est désespérant. »
Les gens viennent lui rapporter trois poches achetés la semaine précédente, en s'étonnant que qu'il ne les leur reprenne pas au prix auquel il les leur a vendus : de la lecture toute l'année pour une mise initiale et définitive d'un euro cinquante… Sur la grande table carrée où s'empilent des volumes au prix unique de deux euros, c'est Tati les jours de soldes – on brasse, on casse, on jette, on rejette, pour finalement s'éloigner en faisant la moue parce qu'ils n'ont même pas un Pennaque-con (c'est tout de même sur cette même table que trônaient les volumes de La Revue scientifique, dont celui de 1902 contenant la controverse sur le Suaire de Turin, que j'ai pu restituer ici (document que je n'ai vu reproduit dans son intégralité nulle part ailleurs que sur ce blog)).

Nous avons bavardé un moment, comme nous le faisons chaque dimanche. Comment remercier cet homme d'être là, sinon en m'éloignant avec trois des dix volumes qui m'ont tenté ce matin-là sur ses tables ? comment le convaincre que, tant que cela restera pour lui matériellement plausible, il est bien the right man in the right place ? bien plus et bien mieux que les vendeurs de besicles du groupe Requin Bigle, dont le marketing à trois sous pourtant le clame sans la moindre pudeur.

Acquis, en plus d' Érotologie de la Chine :
Système des Beaux-Arts d'Alain, dans une réimpression de 1959, sur cet ordinaire petit bouffant doux comme la soie, déjà vanté ici à plusieurs reprises, qu'utilisait Gallimard dans ces années-là pour ses tirages ordinaires. Une page du blog sur Alain est à l'état de brouillon depuis des mois, un texte magnifique de Système des Beaux-Arts consacré à l'écriture me convainc d'achever sa mise en forme pour les jours à venir.
Essais et Dialogues (1937 – collection blanche, quelques annotation au crayon) de Jean Schlumberger, dont la notice de Wikipedia se borne à signaler que son seul titre de gloire serait d'avoir refusé le manuscrit de Du Côté de chez Swann, du temps où il dirigeait avec Gide les jeunes éditions de la N.R.F. Il est toujours possible de l'envisager ainsi, ce qui signale toutefois la culture à très faible spectre du rédacteur en matière d'histoire de l'édition ; qu'on veuille toutefois, avant d'accabler quiconque, imaginer un Bernard Fixot, un Michel Lafon, un Frédéric Beigbeder dans son bureau de directeur littéraire de la rue Racine, recevant aujourd'hui par la poste la moindre page de Proust.

 

 

[*] J'ai, depuis, purement et simplement supprimé le texte de cette page : le bon référencement de ce site faisait que, lorsqu'un internaute avait recours aux moteurs de recherche pour s'informer sur le salon du livre ancien de Toulouse, il tombait, parmi les toutes premières occurrences proposées (qui ne sont pas légion) sur la page écrite dans le feu de ma colère… Contre-publicité dommageable (et injustement pérenne) pour des professionnels qui exercent leur métier dans des conditions de plus en plus sévères. Je profite désormais de l'indexation de cette page pour présenter la manifestation de l'année suivante.

[1] Je suis pris, soudain, d'un doute terrible quant à l'orthodoxie de cette construction. Je pesterais qu'elle n'agrée pas à M. Grevisse, mais une visite chez ce lapidaire me coûte toujours, par pure complaisance pour les gemmes qu'il expose et commente, une grande heure, dont je ne dispose pas à l'instant. J'en profite pour saluer et bénir mes lecteurs sourcilleux sur la coquille mais, cette fois, il me faut demander s'il y a un grammairien dans l'avion. Je me plierai (de mauvaise grâce, car je trouve le tour économe et coquin – comme on dit de celle ou celui qui a une coquetterie dans l'œil).
[2] Je l'ai vérifié une fois rentré ici : moins de la moitié du plus petit prix qu'en proposent quelques rares libraires sur www.livre-rare-book.com.

 


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…….[Zoom sur l'affiche]

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Louis-Paul Fallot

De l'argentique au numérique

 

Pour Louis-Paul, dont le blog compte parmi mes liens connivents, la passion de la photographie se partage. Nous lui devons l'emblématique chemin des environs de Méailles qui ouvre une de mes chroniques de célébration de la vie sans alcool.

Que les lecteurs de la région de Nice le saluent de ma part en allant découvrir l'exposition de ses œuvres que propose, jusqu'au 6 juin, la Ville de Cagnes-sur-Mer en sa mairie annexe de Cros-de-Cagnes.

 

 

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Samedi 12 mai 2007

09: 05

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