Et pourquoi, M'dame Royal, y a écrit Égalité au frontispice de nos établissements publics ?
Je vous le demande.
Je me le suis demandé aussitôt : pourquoi frontispice – que Le Robert donne comme terme d'architecture tombé en désuétude (ce que j'ignorais), et non fronton ? Tiens, bizarre, de la part de quelqu'un qui a le projet de supprimer toute aide d'État à l'étude des langues anciennes : voilà qu'il faut se précipiter sur son dictionnaire pour vérifier qu'il n'a pas commis une bourde, mais une discrète préciosité de langue enrobée de syntaxe franchouillarde, une petit caillou afféterique jeté au beau milieu de cette mare de gouaille.
J'ai dû séjourner cinq minutes, en trois fois, devant mon écran d'ordinateur ouvert sur la retransmission en direct que proposaient tous les sites de nos quotidiens. Le débat avait commencé une quarantaine de minutes plus tôt. Et cela m'a aussitôt frappé – moins le frontispice de M. Sarkozy qu'une sorte d'abîme entre les deux protagonistes, dont il me faut bien tenter de cerner la nature.
[Rappel des faits. Comme, semble-t-il, une solide proportion de l'électorat, je voterai dimanche (car il est exclu que je m'en abstienne) non pour une personnalité politique et son programme, mais contre la perspective que dessinent la figure, les propos et les projets affichés ou probables d'un des deux finalistes [1]. Le choix personnel dont je me suis permis de faire état avant le premier tour me condamne aujourd'hui à engranger toutes les moins mauvaises raisons d'accorder ma voix à l'un afin de contribuer à faire barrage à l'autre. C'est donc une raison de plus qui, mercredi soir, s'est soudain imposée à moi.]
J'ai indiqué, il y a quelques semaines, le pénible effet de cette voix mal posée. Hier, il y avait quelque spontanéité dans l'intonation, m'a-t-il semblé, quand la candidate a refusé de se soumettre à l'interro écrite qu'exigeait son adversaire à propos de son projet à elle de financer l'augmentation du fonds de réserve des retraites par une taxe nouvelle sur le revenu boursier :
Lui : De combien ?
Elle : Les partenaires sociaux en discuteront, mais le principe est là.
Lui : Vous mettez combien sur le fonds ?
Elle : Je vous donne déjà les principes…
Lui : Il y a trente-six milliards et l'État met six milliards par an, donc c'est très intéressant, mais cette taxe que vous annoncez, lorsque Jospin a créé ce fonds, il a prévu cent vingt milliards d'euros. Il y en a trente-six. Chaque année, l'État en met six. Votre taxe est à peu près de combien ?
Elle : Cette taxe sera au niveau de ce qui sera nécessaire pour faire de la justice sociale.
Lui : C'est une précision bouleversante. Vous ne pouvez pas donner de chiffre ?
Elle : Non.
Lui : C'est votre droit…
Elle : Oui, c'est mon droit, car la relance de la croissance économique va permettre des cotisations supplémentaires.
Lui : Vous créez une taxe sans dire son montant et l'espérance de recette ?
Elle : Oui.
Lui : Avec cela, on est tranquille pour l'équilibre de nos régimes de retraite !
Elle : Oui, car j'ai une recette. Ce que je veux dire sur cette question des retraites, c'est que c'est une question essentielle. Pourquoi ? Car c'est la solidarité entre générations [2].
Et toc !
Il y a quelque chose que ne sait – ou ne veut – pas faire cette femme qui, après m'avoir gêné jusqu'au malaise, m'a presque ému, cette fois. J'ai songé soudain à la rage qui doit être celle du coach que lui a désigné son directeur de campagne : l'un de ces cadors du marketing, vernissé comme un wok d'un vieux fond d'analyse transactionnelle et sniffant toutes les cinq minutes sa ligne de programmation neuro-linguistique ; avec, en backstage, Coco, le commando où se poussent du coude le conseiller image, le visagiste, l'orthophoniste, le spécialiste en arts martiaux et le moine theravâda représentant du Petit Véhicule, histoire de dire qu'on met tous les atouts de son côté. Il faut peut-être écouter cette femme avec sérieux lorsqu'elle s'affirme rebelle. Elle le serait, comme on parle d'une toux, aux convenances de l'époque, qui exigeaient qu'elle se laissât formater – elle, sa voix, sa langue, ses gestes – en vue de la compétition. Si c'est bien de cette résistance-là qu'il s'agit, je ne peux dès lors que m'incliner devant la personne, dussé-je fermer les yeux sur son engagement politique au titre du parti qu'elle représente.
Il semble qu'on ait décidé d'oublier très vite, dans ses propres rangs, le pieux tollé qu'a suscité sa décision de dialoguer publiquement avec François Bayrou. À cet égard, la rage de M. Sarkozy a le mérite de la constance. Ce que j'ai entrevu, bien après sa tenue, de son dialogue avec François Bayrou m'a montré une candidate affirmant d'emblée parler en son nom, à l'élocution plus fluide, aux gestes moins saccadés. Était-elle détendue de se savoir ainsi l'interlocutrice singulière d'un homme singulier, lui-même hors cadre [3] ? On peut le supposer. Durant les brefs instants au cours desquels je l'ai regardée et écoutée, mercredi soir, j'ai apprécié cette femme qui entendait s'en tenir aux principes, sans devoir plonger le nez dans une note de synthèse préparée par le ministre du Budget de son shadow gouvernement avant remoulinage par le sup de co de service : combien, parmi nous, sont à même de suivre un échange technique sur les fonds de retraite ? combien d'entre nous une telle question d'experts mobilise-t-elle ?
M'est venu ce rapprochement entre une communication United Colors of Benetton – qui est à la publicité ce que la langue de bois est à la gestion du lien social, que le politique a la lourde responsabilité de rendre assumable par tous [Dimanche, tout devient possible [4]] – et la réclame anteseguélienne : C'est Shell que j'aime ! – Vitteloise, l'eau qui chante et qui danse – On trouve tout à la Samaritaine – Bourjois, avec un J comme joie – Gévéor, le velours de l'estomac – Les bonnes paillettes Lux…
– J'ai une recette, M. Sarkozy.
Ah ! les bonnes paillettes Lux, parlons-en ! La lessive de [ma] grand-mère, qui rendait mes pulls si doux quand je les lavais à la main dans mes lavabos de célibataire. Qu'on veuille m'expliquer pourquoi, au beau milieu des années 1990, on en a cessé la commercialisation ! Je garde ce dernier paquet (je m'en assurais, comme de tout, trois ou quatre d'avance, toujours) à peine entamé, comme un bien précieux. Je suis certain qu'aux enchères, sur eBay…
… à moins que celle qui aura donc ma voix, dimanche, élue, ne décide que les bonnes paillettes, à elles seules, préservaient mieux l'environnement qu'une dose de Soupline rajoutée après passage à basse température des unités d'enzymes gloutons, pétrochimiques, libéraux – pour tout dire sarkozyens – à quoi le lobby des lessiviers est convenu de nous réduire.
[Avec Skip, je suis libre de me salir !]
[1] 46 % des électeurs affirment qu'ils voteront au second tour de l'élection présidentielle par rejet de l'autre candidat, contre 51 % par adhésion, selon une étude TNS-Sofres pour RTL et Le Monde, rendue publique dimanche 29 avril. Cette part de rejet atteint 56 % chez les électeurs ayant l'intention de voter pour Ségolène Royal, contre 40 % chez ceux de Nicolas Sarkozy. C'est parmi les électeurs ayant choisi François Bayrou au premier tour que le vote de refus est le plus fort : 65 %. Il est majoritaire (55 %) chez ceux qui envisagent de se reporter au second tour sur M. Sarkozy, mais culmine à 72 % chez ceux qui disent avoir choisi Mme Royal. Source : www.lemonde.fr – 29.04.07, 15 h 59.
[2] Passage reproduit de la transcription du débat publiée par les sites des principaux quotidiens.
[3] « [François Bayrou] est pour le deuxième mois consécutif la personnalité politique préférée des Français, selon le baromètre mensuel TNS Sofres-Figaro Magazine », titrait le site Internet du Figaro le 3 mai.
[4] Capture d'écran du site du canditat le 3 mai à 20 h 02.
Paillettes Lux, l'un des derniers paquets commercialisés,
ca. 1995 – coll. Dominique Autié.
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