blog dominique autie

 

Mardi 15 mai 2007

06: 56

Courts manuels portatifs de survie
en milieux hostiles – 29

 

Bonnes et mauvaises nouvelles

du front

 

 

erotologie_chine_alain

 

 

 

Samedi 12, début d'après-midi. – Mission diplomatique sous couvert de voyage d'agrément au marché aux livres de Saint-Étienne, que j'ai déserté depuis l'automne. La veille, un libraire d'ancien de Toulouse, Bertrand Racine, co-organisateur du salon tenu en mars dans la salle des Pèlerins de l'Hôtel-Dieu, rédige un commentaire très critique sur la page consacrée à l'événement [*]. Je lui réponds aussitôt sur Le blog et lui adresse un courrier électronique. Échange rapide, direct, mais chaleureux. Je lui promets de venir le rencontrer sur la place de la cathédrale dès le lendemain.

Je n'avais absolument pas mesuré combien les quelques commentaires des lecteurs de cette page avaient infléchi la tonalité générale de mon propos. Mon carton rouge contre une poignée d'exposants, d'ailleurs non toulousains, était devenu, sans que j'y prenne garde, la mise en accusation de toute une profession. Ce qui était aux antipodes de mon intention, on m'en fera sans peine le crédit, je suppose.

Il convient d'expliquer – et nous le ferons ici, nous en sommes convenus samedi – comment un tel salon se prépare ; comment les libraires réservent des ouvrages qu'ils ne présenteront qu'à cette occasion, parmi quoi, pour certains, des ouvrages plus rares qu'à l'ordinaire. On ne peut exiger de payer une préoriginale de Valéry sur pur chiffon, non coupée, au prix d'une collection blanche des années 1960 dont (presque) personne ne veut plus, hélas ! alors que le même texte, en « Folio », coûte aussi cher que le prix demandé sur le marché aux livres pour l'édition d'époque.

Et, surtout, voilà des professionnels devenus plus que d'autres sensibles à tout ce qui risque de fragiliser un peu plus encore le commerce problématique qu'ils ont choisi d'exercer. Nous sommes tant habitués à ne plus fréquenter que des succursales ou des franchises de multinationales sans âme, où un personnel interchangeable vous gratifie aléatoirement d'un sourire iconique et incompétent de news magazine, que la présence taciturne du bouquiniste qui s'est charrié une petite tonne de papier, le matin (et sait qu'il la charriera de nouveau le soir), pour vous présenter son étal peut sembler rude au non-initié. Mais, à Saint-Étienne le samedi, à Saint-Sernin le dimanche, comme dans leurs officines pour ceux qui en tiennent une, ces gens-là aiment les livres qu'ils vendent et ceux qui les leur achètent en connaissance de cause. C'est cela, inlassablement, qu'il faut dire, ces temps-ci – même si je reste partisan de l'exigence la plus sévère dès qu'il s'agit de prémunir le livre contre ses ennemis, qui sont légion.

Acquis sur la place, vers quatre heures et demie, avant de revenir saluer Bertrand Racine :
La Vie de sainte Claire d'Assise de Camille Mauclair, dans l'édition de Henri Piazza, dont la plupart des volumes orientaux sont ici (publié en 1924, l'exemplaire est de 1927) ; Claire rejoint ainsi François dont, imprimée à la même époque, une édition des Fioretti ornée de bois gravés n'a pas quitté ma table de travail depuis plusieurs semaines que je l'ai acquise (vous ne couperez pas à ce couple sage, qui côtoiera dans l'index du blog Héloïse et Abélard) ;
intertresetroit
Journal de voyage en Italie par la Suisse et l'Allemagne en 1580 et 1581 de Michel de Montaigne, dans l'édition critique de Charles Dédéyan (dont le fils, le Pr Gérard Dédeyan, historien de l'Arménie, fut l'un de mes délicieux auteurs chez Privat), dans la série des textes français de la collection des Universités de France publiée sous le patronage de l'association Guillaume Budé, en 1946 – un volume dont la sobriété, le papier et l'état de conservation le font confiner à la splendeur en matière d'édition et d'impression typographique (quelques pages seulement sont découpées mais, où que j'aie ouvert le livre, quelques lignes de Montaigne suffirent à m'enchanter, et je sais déjà en extraire une page pour les Mirabilia ;
intertresetroit
– de Pierre Emmanuel, La Face humaine, au Seuil, en 1965 ; je ne parviens pas à m'éloigner de ce livre depuis samedi, au point que j'en avais lu, dimanche soir, une centaines de pages – chacune presque appelant une notation qui justifiera, avant que j'achève ma lecture, l'annexion d'un second feuillet volant de quatre pages ; je dois me raisonner pour ne pas boucler à son propos une chronique avant terme.

*

Samedi 12, un peu plus tard dans la soirée. – Revenu ici, j'ai couvert le Pierre Emmanuel et suis ressorti prendre mon double expresso à la terrasse de l'Interlude. Est passé, que je me suis levé pour saluer [1], l'homme qui me vend mes lunettes. Occasion de le féliciter pour la réhabilitation de son magasin. « Il m'a fallu montrer à la concurrence que je tenais bon !
– ?
– Vous avez remarqué, tout de même…
[Il me désigne sa devanture et, deux vitrines à gauche, une enseigne Opticien flambant neuve que je n'avais effectivement pas remarquée.] Un matin, en semaine, j'arrive pour ouvrir et cet homme attendait. Sans autre préalable, il me dit que j'allais intégrer SquintyShark, le seul avenir commercial sérieux de l'optique européenne, car ils allaient s'installer, sinon, à deux pas de porte de mon magasin. Je l'ai viré, sans plus de ménagements qu'il n'en avait lui-même pris d'emblée.
– Vingt-cinq ans, costume holographique, cravate à chier, propre et net sur lui…
– Vous avez déjà eu affaire à ce genre d'individu ? C'est terrible…
– On tombe sur eux absolument partout, vous savez. Le sixième couteau, qui giclera demain s'il n'a pas fait son chiffre. Évidemment, pas un appel téléphonique, pas une lettre, pas une visite de la part de la direction du groupe, je suppose. La brutalité, ils ne connaissent que cette méthode. »
Les faits remontent au début de l'année. Je console mon interlocuteur en lui montrant ma monture pour lui confirmer que je suis toujours, depuis un an, dans l'urgence de venir le voir, ayant sans doute encore perdu un bon dixième devant cet écran de malheur. Il me sourit. « Figurez-vous que l'augmentation de mon chiffre d'affaires est franche, pas de doute possible. Et, vérification faite, sans rien changer à mes prix ni aux marques que je suis depuis tant d'années, je suis plus compétitif qu'eux sur le moyen et le haut de gamme. Je n'arrête pas de voir de nouveaux clients stationner devant ma vitrine et franchir ma porte. »

À la bonne heure ! aurait dit ma grand-mère.

*

Dimanche 13, onze heures du matin, marché aux puces de Saint-Sernin. – Temps maussade, ciel incertain, un seul libraire sur toute la périphérie de la basilique. Au centre de sa table, telle une obsidienne, la jaquette à fond noir d'Érotologie de la Chine (1963) dans la mythique collection de Jean-Jacques Pauvert où parut Les Larmes d'Éros de Georges Bataille. La dizaine de volumes que j'en détiens recèlent une iconographie dont une bonne part n'est guère accessible ailleurs que dans ces ouvrages, d'une érudition parfois fantasque qui puisait ses sources aux enfers les mieux réservés. Je consulte l'exemplaire, d'une fraîcheur parfaite, pas un pli, pas une tache de doigt sur le papier intérieur, pourtant fragile car très brillant. « Que se passe-t-il, ce matin ? Il n'est pas normal qu'à onze heures un tel livre, proposé à ce prix [2], se trouve toujours au beau milieu de votre table, où l'on ne voit que lui !
– Il se passe que, dans deux ans, vous n'aurez plus un seul libraire sur la place, le dimanche matin. C'est désespérant. »
Les gens viennent lui rapporter trois poches achetés la semaine précédente, en s'étonnant que qu'il ne les leur reprenne pas au prix auquel il les leur a vendus : de la lecture toute l'année pour une mise initiale et définitive d'un euro cinquante… Sur la grande table carrée où s'empilent des volumes au prix unique de deux euros, c'est Tati les jours de soldes – on brasse, on casse, on jette, on rejette, pour finalement s'éloigner en faisant la moue parce qu'ils n'ont même pas un Pennaque-con (c'est tout de même sur cette même table que trônaient les volumes de La Revue scientifique, dont celui de 1902 contenant la controverse sur le Suaire de Turin, que j'ai pu restituer ici (document que je n'ai vu reproduit dans son intégralité nulle part ailleurs que sur ce blog)).

Nous avons bavardé un moment, comme nous le faisons chaque dimanche. Comment remercier cet homme d'être là, sinon en m'éloignant avec trois des dix volumes qui m'ont tenté ce matin-là sur ses tables ? comment le convaincre que, tant que cela restera pour lui matériellement plausible, il est bien the right man in the right place ? bien plus et bien mieux que les vendeurs de besicles du groupe Requin Bigle, dont le marketing à trois sous pourtant le clame sans la moindre pudeur.

Acquis, en plus d' Érotologie de la Chine :
Système des Beaux-Arts d'Alain, dans une réimpression de 1959, sur cet ordinaire petit bouffant doux comme la soie, déjà vanté ici à plusieurs reprises, qu'utilisait Gallimard dans ces années-là pour ses tirages ordinaires. Une page du blog sur Alain est à l'état de brouillon depuis des mois, un texte magnifique de Système des Beaux-Arts consacré à l'écriture me convainc d'achever sa mise en forme pour les jours à venir.
Essais et Dialogues (1937 – collection blanche, quelques annotation au crayon) de Jean Schlumberger, dont la notice de Wikipedia se borne à signaler que son seul titre de gloire serait d'avoir refusé le manuscrit de Du Côté de chez Swann, du temps où il dirigeait avec Gide les jeunes éditions de la N.R.F. Il est toujours possible de l'envisager ainsi, ce qui signale toutefois la culture à très faible spectre du rédacteur en matière d'histoire de l'édition ; qu'on veuille toutefois, avant d'accabler quiconque, imaginer un Bernard Fixot, un Michel Lafon, un Frédéric Beigbeder dans son bureau de directeur littéraire de la rue Racine, recevant aujourd'hui par la poste la moindre page de Proust.

 

 

[*] J'ai, depuis, purement et simplement supprimé le texte de cette page : le bon référencement de ce site faisait que, lorsqu'un internaute avait recours aux moteurs de recherche pour s'informer sur le salon du livre ancien de Toulouse, il tombait, parmi les toutes premières occurrences proposées (qui ne sont pas légion) sur la page écrite dans le feu de ma colère… Contre-publicité dommageable (et injustement pérenne) pour des professionnels qui exercent leur métier dans des conditions de plus en plus sévères. Je profite désormais de l'indexation de cette page pour présenter la manifestation de l'année suivante.

[1] Je suis pris, soudain, d'un doute terrible quant à l'orthodoxie de cette construction. Je pesterais qu'elle n'agrée pas à M. Grevisse, mais une visite chez ce lapidaire me coûte toujours, par pure complaisance pour les gemmes qu'il expose et commente, une grande heure, dont je ne dispose pas à l'instant. J'en profite pour saluer et bénir mes lecteurs sourcilleux sur la coquille mais, cette fois, il me faut demander s'il y a un grammairien dans l'avion. Je me plierai (de mauvaise grâce, car je trouve le tour économe et coquin – comme on dit de celle ou celui qui a une coquetterie dans l'œil).
[2] Je l'ai vérifié une fois rentré ici : moins de la moitié du plus petit prix qu'en proposent quelques rares libraires sur www.livre-rare-book.com.

 


affiche_louis_paul
…….[Zoom sur l'affiche]

…………

Louis-Paul Fallot

De l'argentique au numérique

 

Pour Louis-Paul, dont le blog compte parmi mes liens connivents, la passion de la photographie se partage. Nous lui devons l'emblématique chemin des environs de Méailles qui ouvre une de mes chroniques de célébration de la vie sans alcool.

Que les lecteurs de la région de Nice le saluent de ma part en allant découvrir l'exposition de ses œuvres que propose, jusqu'au 6 juin, la Ville de Cagnes-sur-Mer en sa mairie annexe de Cros-de-Cagnes.

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: C.C. [Visiteur] · http://constantincopronyme.hautetfort.com/
La construction est bien attestée par Grévisse (§ 566, 8e édition), qui indique qu'elle vise à donner à la phrase plus de pittoresque ou de relief. L'antécédent du pronom relatif devient alors, dit-il, un « post-cédent ».
Je crois, soit dit en passant, que vous maîtrisez trop bien la langue pour que votre inquiétude devant cet élégant archaïsme ne soit pas quelque peu feinte !
Permalien Jeudi 17 mai 2007 @ 00:28
Commentaire de: admin [Membre]
Merci à vous, tout d'abord, pour votre plongée dans Le Bon Usage.
Si j'en décèle une dans la langue elle-même telle qu'elle figure dans ce tour, nulle coquetterie de ma part à y recourir, moins encore à douter de sa validité grammaticale. J'ai interrogé autour de moi, ici, les personnes dont le métier consiste précisément à veiller quotidiennement au bon état de la langue : il a été amusant de vérifier un unanime étonnement devant mon doute ; puis, presque aussitôt, à deuxième ou troisième lecture de la phrase litigieuse, on sollicitait un temps de réflexion. Euh… avez-vous essayé de le dire autrement ?
Je songe, depuis quelque temps, à une chronique sur un livre étrange et attachant d'André Thérive qui, ailleurs, aurait laissé cette recommandation : Écrivons le français comme une langue morte. Notre échange me convianc d'en reprendre le projet et, sans doute, de vous dédier cette page prochaine, tant votre site est source assurée de plaisirs pour qui la langue se confond avec l'instinct de vie.
D.A.
Permalien Jeudi 17 mai 2007 @ 09:15
Commentaire de: iPidiblue bouffé par les livres [Visiteur]
Le Bouffant et l'Erotologie ... de l'art des correspondances !
Permalien Jeudi 17 mai 2007 @ 11:29

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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