blog dominique autie

 

Mardi 22 mai 2007

07: 19

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

35 – Hic est locus patriæ

par Olivier Bruley

 

 

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URANT LA DERNIÈRE ANNÉE que j’ai passée dans la maison de ma mère, chaque fois que j’ouvrais la fenêtre de ma chambre, mes yeux se portaient invariablement sur les quatre dalles qu’un soir du mois de février le plus triste de mon existence, j’avais posées sur le corps sans vie de ma chienne Coccymèle, qui avait été la compagne de douze de mes jeunes années. J’avais creusé moi-même la fosse, au fond de laquelle le corps, encore souple et tiède, et qui s’était comme coulé dans sa dernière forme, semblait simplement endormi, dans cette position quasi fœtale, si familière aux maîtres, qu’ont souvent les chiens dans leur sommeil. La gisante paraissait si vivante que je n’avais pu m’empêcher de vérifier une dernière fois que son cœur avait bien cessé de battre, alors même que je l’avais très nettement senti s’arrêter une heure plus tôt dans ma main, qui était en train de soutenir la pauvre mourante. L’arrêt de son cœur avait d’ailleurs fait bondir le mien dans ma poitrine, comme il arrive qu’une chute de la tension électrique dans une pièce entraîne une surtension à l’autre bout de la maison. J’avais eu l’impression qu’un trop-plein de vie était passé de la bête à moi, comme si nous n’avions fait qu’un corps à nous deux. Ce jour-là, à l’entrée de la nuit, c’était tout une part de moi que j’avais recouverte de terre : un corps qui ne semblait avoir existé que pour que ma main s’y posât. Et de fait, longtemps après, cette main se tendait encore, plusieurs fois par jour, vers le pelage absent, comme à l’époque où j’avais arrêté de fumer, quand je faisais automatiquement le geste de saisir un paquet de cigarettes inexistant. Coccymèle mise en terre était un membre amputé qui me démangeait encore.

Il n’y a que ses petits animaux de compagnie qu’on puisse enterrer chez soi. Les hommes sont ensevelis dans des lieux consacrés, c’est-à-dire dans des lieux désertés. Il n’y a plus de terre de nos pères. Nous qui croyons marcher devant, nous qui nous prenons pour les éclaireurs du monde, non seulement nous n’avons pas d’ancêtres, mais encore ne le serons-nous de personne, puisque nous n’avons à léguer à nul futur qu’un identique présent, où tout nous est devenu contemporain, où tout nous semble voisin. Hic est nunc, telle pourrait être notre tautologique devise : ici est maintenant. Il n’est plus vrai qu’ici fut aussi jadis, ni même naguère, puisqu’il n’y a plus trace de ce qui est passé, puisque nos yeux n’ont plus la faculté d’en voir l’empreinte. Déjà, même, là-bas est ici. Grâce à Internet, nous pouvons regarder, comme de la fenêtre de notre propre maison, toutes les parties d’un monde devenu village et qu’on croirait vivre, sous toutes les latitudes, à la même heure que nous. On dit le ‘‘village mondial’’, mais on devrait plutôt parler d’un ‘‘vil âge mondial’’, où plus rien n’a de valeur, puisque qu’il n’y a plus de nuit pour révéler la parure cosmique ou l’éclair de la foudre. Il nous est devenu possible d’ouvrir instantanément notre fenêtre sur n’importe quel lieu de la terre et de projeter sur la nuit qu’il y resterait notre aveugle lumière. Plus jamais le soleil ne se couche sur notre empire. Où qu’on porte le regard, à cause d’Internet, il fait jour et l’on voit. La nuit n’est plus de notre monde. Mais elle est toujours de ce monde. Et ceux qui la connaissent encore sont les vrais étrangers de l’époque.

Internet n’ouvre pas seulement une infinité de fenêtres sur le monde. Grâce à lui, le monde peut aussi regarder par la fenêtre d’un seul homme. Je me souviens qu’une photo du bureau de Dominique Autié montre parfaitement en quoi les fenêtres sont ces espèces d’interfaces entre intérieur et extérieur. Sur la photo, comme en abyme, on peut voir à l’écran d’un ordinateur une fenêtre Internet ouverte sur quelque bouddha du bout du monde [1]. Mais la fenêtre que mon lecteur doit ouvrir sur l’écran de son propre ordinateur pour regarder la photo dont je lui parle donne elle-même sur l’intérieur de Dominique Autié : l’ordinateur est posé sur la table de son bureau, devant un mur de livres ; de petits carrés de papier sont collés au cadre blanc de l’écran, en guise de pense-bête, où l’on devine l’écriture manuscrite du maître des lieux ; dans les rayonnages, on aperçoit ce qui est vraisemblablement une carte postale représentant le Taj Mahal ; sur le dos des livres, on parvient à déchiffrer certains titres : [Mar]co Polo, L’Islam, Inde : c’est sans doute une partie du fonds oriental de la bibliothèque qu’on a sous les yeux. La photo du bureau de Dominique Autié paraît sur un fond noir occupant tout le reste de la fenêtre. Je me dis que ce noir est un peu la nuit de l’âme dont on voit le lieu quotidiennement habité. C’est la nuit qui tapisse l’intérieur du crâne de celui qui a pris la photo. Au contraire, lorsque, dans l’emplacement de la fenêtre prévu à cet effet, l’on écrit directement l’adresse Internet de l’une des millions de photos sans âme circulant sur le Web, c’est sur un fond blanc que, par défaut, celle-ci s’affiche, dans la lumière crue de néons qui jamais ne s’éteignent.

*

À présent que j’habite mon propre appartement, en pleine ville, lorsqu’il m’arrive d’avoir besoin d’air, je veux dire, en pensée, lorsque je veux m’aérer l’esprit, j’ouvre dans mon ordinateur une nouvelle fenêtre, par laquelle je ne me lasse pas de regarder la bibliothèque de Renaud Camus. Mais peut-être devrais-je dire plutôt : la bibliothèque du château de Plieux, tant le lieu semble avoir ici son importance. L’incroyable jour qu’il peut faire dans cette bibliothèque où j’aime à me retrouver en pensée m’émerveille. Les pans de livres, entre les fenêtres, m’évoquent des murs que le temps aurait effondrés pour mieux laisser passer la pluie, le vent, ou le soleil couchant, comme dans les temples de Delphes ou d’Olympie, à l’intérieur desquels on se trouve encore à l’extérieur, puisque c’est le ciel et les feuillages que portent leurs colonnes. Dans Olympie, le rose des arbres, comme une pluie, vient inonder les pierres jonchant le sol ; à Plieux, c’est la rousseur du crépuscule qu’on voit lécher les livres et les roses. Dans cette bibliothèque, on se croirait littéralement dehors, et même tout à fait en l’air, en regardant au loin, par les fenêtres : comme en lévitation au-dessus de la cime des arbres. « Le tableau et la fenêtre, leur paradoxe, écrit Renaud Camus : que tous les deux sont à la fois limites, parois, surface plane qui sert de partition et concourt à la fermeture, à la délimitation d’un espace clos, à la définition, en somme, à la constitution d’une identité fondée en espace, par opposition avec l’extérieur ; et en même temps lieu et moyen d’une ouverture, d’un passage, d’une augmentation de ce même espace par l’incursion en lui de ce qui n’est pas lui. [2] » C’est l’immensité de la campagne qui s’engouffre dans la bibliothèque de Plieux. Souvent, l’imagination me fait penser de son architecture ce qu’à Renaud Camus celle de Hardwick Hall, « la plus lumineuse qui ait jamais été inventée, dit-il, la plus amoureuse des ciels, la plus passionnément désireuse d’une intimité de tous les instants avec l’atmosphère [3] ». Mais l’imagination, seulement, me le fait penser, car il y a sans doute loin, dans la réalité, du rude château de Plieux, où les ouvertures sont bien rares, à celui de Hardwick, dont « les fenêtres sont la matière dont il est bâti [4] ».

 

 

*

 

 

 

 

Je pourrais regarder pendant des heures une photo que j’ai pris l’habitude d’appeler Pierre entre les pierres. Elle représente l’ami de Renaud Camus, assis à son petit bureau, aménagé dans l’ouverture d’un mur, où la fenêtre donne sur le faîte des arbres et sur la campagne environnante. Il lit un livre. On croirait une image du bonheur : la lumière, le paysage, les livres, l’étude, l’être aimé, la photo qu’on en prend. Si « tout livre est une inscription sur une tombe [5] », alors cette photo pourrait bien être un Et in Arcadia ego de Renaud Camus, non pas le tableau de Chatsworth, vu par lui lors de son dernier voyage en Ecosse, mais bien celui de Paris, car je ne puis m’empêcher de voir aussi comme un peu de « la pensive ‘‘déesse’’ [6] » dans le dessin du jeune profil tout à sa méditation. On ne sait trop si l’on a sous les yeux un berger d’Arcadie comprenant peu à peu qu’il est mortel en déchiffrant l’inscription de la tombe [7], ou si c’est Camus lui-même, en prenant la photo, qui est en train d’inscrire dans la pierre que lui aussi fut heureux sur cette terre…

Cette photo de Pierre entre les pierres, mais aussi entre les livres qui recouvrent ces pierres, donne un peu plus de réalité à l’idée que j’ai développée il y a quelque temps déjà, ici même, que non seulement les garçons sont des livres, des pages entre les pages, mais surtout que les livres sont des pierres, et même les seules vieilles pierres qui restent encore dans ce monde orphelin où tout est flambant neuf. La bibliothèque, qu’on met sa vie à constituer, patiemment, mais surtout pieusement, est un lieu consacré aux ancêtres qu’on se trouve par la lecture, et qui, bien loin d’être déserté, est habité quotidiennement comme un second corps par le fils, par le natif qui l’a lui-même fondé pour avoir en héritage une terre, un domaine à occuper. Ici est la véritable demeure. Hic est locus patriæ [8].

« La demeure est au comble de toute réalité [9] », dit Yves Bonnefoy. Il n’y a donc pas de bibliothèque idéale. Une bibliothèque est tout le contraire de cette « demeure logique » que, « pour nier le destin », qui est de mourir, « l’homme a bâti[e] de concepts », et dans laquelle « tout s[e] résout [10] ». C’est un problème insoluble qu’une bibliothèque : on se sent mourir dans ce lieu peuplé de toujours plus de morts, de toujours plus de livres, et dans lequel la place finit inévitablement par manquer. Où ranger les livres quand les rayonnages sont pleins [11] ? Il faudrait tout réorganiser, sans cesse. La tâche est impossible. Elle se confond avec la vie. La mort empêche de la mener à bien.

*

Il y a quelques mois, comme je me promenais dans les rues d’Amsterdam, l’ami qui m’accompagnait me fit remarquer les rideaux aux fenêtres de la ville. « Longtemps, me dit-il, ces fenêtres furent sans rideaux. » Selon lui, il ne serait jamais venu à l’esprit d’un Hollandais de regarder par la fenêtre de son prochain. Rideaux et voilages étaient donc inutiles. « Mais alors, pourquoi en voit-on désormais à tant de fenêtres ? », lui demandai-je. « Parce que, me fut-il répondu, beaucoup d’étrangers vivent à présent dans le centre d’Amsterdam, sans savoir qu’il n’y a pas lieu de se cacher à des regards qui ne se font jamais indiscrets. » Je dois dire que l’explication me parut peu convaincante… Et si ce n’était pas pour se cacher qu’on avait installé des rideaux aux fenêtres, mais, au contraire, pour cacher à ses propres yeux un monde dont le spectacle est devenu insoutenable ?

Alors que la Bibliothèque de Renaud Camus s’ouvre entièrement sur la campagne, celle de Dominique Autié, en pleine ville, est, selon ses propres mots, « un jardin clos ». Bien plus qu’à Plieux, les pans de livres y sont des murs : ils ferment au monde : « Tout partage ne peut s’y produire que selon un principe d’étanchéité absolue à l’égard des manières détestables du temps [12] ». C’est dire si doivent être rares les personnes autorisées à y passer un moment : « N’y séjourne, écrit Dominique Autié, que celle ou celui que j’y convie [13] ». Au contraire, on vit à deux dans la bibliothèque de Renaud Camus : on regarde celui qui lit autant qu’on lit soi-même, on regarde aussi le ciel par la fenêtre, les arbres ou l’horizon. Il semble y avoir autant de différence entre les deux bibliothèques qu’entre le jour et la nuit. D’ailleurs, les livres de Dominique Autié, enveloppés de papier cristal, m’évoquent beaucoup, du moins sur les photos, la lumière artificielle de lampes, et donc la nuit, l’étude, le recueillement. Il y a dans sa bibliothèque quelque chose de la flamme du foyer où l’on vient se chauffer les nuits d’hiver. « Dans la bibliothèque, dit-il, subsiste un peu de la touffeur de la forge [14] ». J’imagine que c’est la même touffeur que l’on trouve tout à fait dans l’atelier de Jean-Paul Marcheschi, dont le pinceau est de feu. La bibliothèque et l’atelier ont d’ailleurs en commun d’être comparés par leurs occupants à une grotte, une caverne. « Il est ma thébaïde, écrit Marcheschi, ma caverne, mon utérus, ma prison, mon abri, mon blockhaus, mon sémaphore, l’objet de mon exécration. L’atelier est un anti-théâtre, mais aussi un tombeau [15]. » Et un peu plus loin : « C’est l’entrée de la mine, le gisement de l’âme, c’est mon antre, ma réserve de ténèbres, etc. [16] ». Quant à Dominique Autié, c’est dans un angle de sa bibliothèque qu’il a pu retrouver la voix qui l’avait comme traversé lors de la lecture de sa Présentation à Gargas de l’Homme-aux-liens devant une poignée d’heureux élus, réunis dans la grotte pour la célébration du centenaire de la découverte scientifique du lieu. « Un temps, dit-il, après avoir écrit comme sous la dictée, j’ai craint que le rapprochement de la grotte et de ce lieu précis où se trouvent mes livres ne fût l’effet d’une sorte de manie de l’imagination, ou de fixation – ainsi que la psychanalyse propose que certains êtres restent fixés au stade buccal, anal. […] Dans l’angle des livres, j’ai retrouvé la voix. Je fus dans la grotte, le temps de la lecture [17]. » Dans cette grotte où, grâce à la même matière émanée du pinceau de feu dont sont faites les œuvres de Marcheschi, paraissent les mains négatives : « La flamme éclaire la caverne, troue la nuit, l’écarte ; et en même temps, par sa fumée, elle noircit la paroi ; et cette noirceur, à son tour, autour des mains apposées, sert à une écriture a contrario [18]» Peut-être est-ce un peu de ce noir, numérisé, qu’on trouve sur le cadre des fenêtres où l’on peut voir, par exemple, les photos des ‘‘livres d’angles’’ de Dominique Autié, au lieu du blanc de néon qui apparaît d’habitude par défaut, sur Internet.

*

Moi qui envisage d’aller m’installer à l’étranger avec mon ami, je ne sais si je suis plus désespéré par la pensée de laisser ici ma bibliothèque ou par celle de devoir en élever une seconde ailleurs. Une bibliothèque étant éminemment un lieu ne peut se trouver en deux endroits différents sans que son propriétaire en soit déchiré. C’est donc pour une espèce de grand nulle part que j’ai l’impression de devoir partir, où je n’aurai plus de lieu. J’associe ce départ annoncé à une sorte d’exil, mais à un exil choisi, tout de même, parce que j’y vois de l’aventure et que l’aventure me tente.

« Les dessins rassemblés dans la colonne rouge, la bibliothèque, que nul n’a jamais vus, tu as pris la décision de ne jamais les séparer [19] », dit Paula Gellis à Jean-Paul Marcheschi, dans un entretien de 1991. Mais que soutient donc cette colonne ? Et si la bibliothèque élevée par Marcheschi n’était là que pour marquer l’emplacement d’un lieu sur terre, pour le faire exister ? Comme les temples étaient la projection sur le sol d’une fenêtre découpée dans le ciel pour la lecture et l’interprétation du vol des oiseaux, la bibliothèque serait la projection chez soi d’une infinité de cieux : ciels inconnus, étrangers, lointains, révolus ou présagés, et qu’il est impossible d’embrasser d’un regard. La bibliothèque est le monde même [20], passé, présent et à venir, mais fragmenté, replié, pour pouvoir tenir à l’intérieur de livres. Mises bout à bout, marouflées comme celles des tableaux de Marcheschi [21], les pages tapisseraient le ciel et recouvriraient la terre.

Il y a longtemps que je ressens le désir, le besoin d’acquérir un tableau. C’est en lisant Marcheschi que j’en ai compris la raison : « La peinture, écrit-il, nomme à jamais les lieux qui la contiennent. Lorsqu’une ville – un bourg, une maison – garde en son sein un tableau, un chef-d’œuvre, elle se trouve définitivement inscrite dans le temps et son espace en est radicalement transformé. / Par la profondeur unique, mystérieuse, illimitée de l’œuvre, elle accède à la nuit. / Un lieu sans œuvre est un lieu orphelin, insomniaque, un réceptacle vide, en attente, inachevé, frappé d’inexistence. C’est un pays sans nom, sans image. C’est nulle part [22]. » Si ma bibliothèque veut d’un tableau, c’est pour être nommée, pour être fondée comme lieu. Il lui faut une fenêtre ouvrant sur la nuit, un accès au sommeil, durant lequel mes lectures, à mon insu, en mon absence, s’incorporent à moi.

*

On ne peut passer la main sur un tableau : cela reviendrait à toucher du doigt le lieu de son absence, à pénétrer l’absence qu’il y a au cœur de toute présence : on risquerait d’être aspiré, de s’effondrer sur soi, de disparaître, comme les doigts sectionnés des mains de Gargas, qu’on pourrait croire passés à travers la paroi de la grotte, de l’autre côté du monde. Les tableaux de suie de Jean-Paul Marcheschi ont la propriété d’être fragiles, éphémères. « Cette image est bien là, écrit-il, mais elle est provisoire, elle peut être livrée à la destruction du visiteur, on peut passer le doigt sur elle, perforer la nuit… [23] » À force de passer sur les liens hypertextuels la petite main électronique, qui « partage, selon Dominique Autié, quelque connivence ‘‘chamanique’’ avec les empreintes préhistoriques [24] », nous avons tellement troué la nuit qu’elle a fini par ne plus exister. Nous voici revenus à la situation telle qu’avant sa création : hier ni demain ne sont plus. Seul aujourd’hui demeure.

*

Pour Jean-Paul Marcheschi, « le livre seul signifie une errance, un profond déracinement [25] ». C’est la bibliothèque qui est enracinée. J’ai ce rêve impossible : ôter à celle du peintre, pour l’incorporer à la mienne, l’un de ces 250 volumes qui ne devraient jamais être séparés ! Au moment de quitter ma patrie, j’emporterais dans mon errance, comme une poignée de ma terre, cette œuvre picturale faite livre, pour souffrir la caresse d’une main feuilletant. Mais ne rêvons pas : succédant à la défunte Coccymèle, c’est la chienne Pélagie qui m’accompagnera. On dit qu’en l’absence de leurs maîtres, les plus fidèles des chiens se laissent mourir, parce qu’une seule main pouvait leur donner vie, mais qui manque, comme celles de Gargas, qui avaient donné son pouls à la grotte.

 

© Olivier Bruley.

 

 

Sources des illustrations en ligne :

………Renaud Camus, Le Jour ni l'Heure, sur le site de l'auteur,
………Jean-Paul Marcheschi, www.marcheschi.fr,
………Olivier Bruley, Un Jardin d'Adonis,
………Encyclopédie Wikipedia,
………Dominique Autié, passim.

Lire également d'Olivier Bruley : Tu puer æternus.

 

 

[1] Mon souvenir était en partie erroné. En réalité, la photo du bouddha n’apparaît pas dans une fenêtre du réseau des réseaux, mais sert de fond d’écran à l’ordinateur de Dominique Autié.
[2] Renaud Camus, « Cavare (notes pour un Marcheschi) », in Jean-Paul Marcheschi, Phâo, Éditions Ville de Nice, 1999, page 19.
[3] Renaud Camus, Rannoch Moor, Fayard, 2006, page 407.
[4] Ibid.
[5] Renaud Camus, Du sens, P.O.L, 2002, page 147.
[6] « […] pour ma part, est-ce un sacrilège ou une imbécillité, j’ai toujours préféré ce tableau [celui de Chatsworth], que je crois avoir vu déjà plusieurs fois, ne serait-ce qu’à la grande exposition du Grand Palais en 1994, aux Bergers du Louvre, où se montre un Poussin plus tardif, plus froid, raidifié, intellectualisé, classicisé et francisé à l’excès, qui tend vers la frise et le statement. Le Poussin de Chatsworth est le jeune Poussin romain, de la Rome baroque autant et plus que de la Rome antique, ardent, fougueux, intensément lyrique, tout prêt pour ma grande exposition Le Romantisme des classiques (je me demande parfois si ce n’est pas le meilleur…). Je ne suis pas précisément un spécialiste, mais il me semble que la figure de femme, à gauche, se détachant sur le ciel splendide, est une des plus belles et des plus émouvantes de toute l’histoire de la peinture : elle l’emporte cent fois en charme et en séduction – en attrait érotique, aussi – sur la pensive ‘‘déesse’’, Athéna paysanne ou minerve au hameau du tableau de Paris, où Lévi-Strauss, corrigeant Panofsky, croyait reconnaître la mort elle-même (si Lévi-Strauss a raison on est tenté de voir les deux tableaux, celui de Chatsworth et celui de Paris, comme n’en faisant qu’un par la pensée, la femme de gauche et de Chatsworth figurant la vie et ses plaisirs, celle de droite et de Paris la mort et les méditations qu’elle inspire : entre les deux, un même effort de déchiffrement dans la pierre, une même tentative d’exégèse étonnée, une même interrogation inquiète des tombeaux). (Manque ici une citation de Bonnefoy : lalalala popopom considérer les tombeaux… [cf. note 8]) » Renaud Camus, Rannoch Moor, Fayard, 2006, pages 403-404.
[7] Lire, c’est toucher des yeux sa propre tombe. Tout livre, en renvoyant à d’autres livres, et donc « à l’énormité de ce qu’il y a à lire, à l’immensité des bibliothèques » (Renaud Camus, Journal de Travers I, Fayard, 2007, page 209), est un constant rappel au lecteur que le temps lui manquera et que la mort l’empêchera d’arriver au terme de sa lecture. Sur l’énormité de ce qu’il y a à lire, cf. Travers, Hachette, 1978, page 164 : « […] comme si n’importe quel tableau, n’importe quel roman n’était pas inscrit dans toute l’histoire de la peinture, de la littérature, lié à tous les autres romans, à tous les autres tableaux par une infinité d’attaches contradictoires et ténues, de rapports positifs et négatifs qui font précisément sa richesse et notre plaisir. »
[8] « Hic est locus patriæ, dit une épitaphe romaine. Qu’est-ce qu’une patrie sans le sol qui la délimite, et faut-il que ce sol ne compte pas ? » Yves Bonnefoy, « Les Tombeaux de Ravenne », in L’Improbable et autres essais, Gallimard, collection « Folio essais », 1992, page 13. Ces deux phrases se trouvent dans la citation qui manquait à Renaud Camus, dans Rannoch Moor, son journal de l’année 2003 (cf. note 6), et qu’il avait finalement retrouvée et recopiée dans une note de 2005. La citation commençait par cette phrase, dont Camus se rappelait les derniers mots : « Bien des philosophies ont voulu rendre compte de la mort, mais je ne sache pas qu’aucune ait considéré les tombeaux ».
[9] Yves Bonnefoy, « Les Tombeaux de Ravenne », Op. cit., page 18.
[10] Ibid., page 14.
[11] « Il y a les dix Guibert que j’ai acquis l’an dernier, et lus d’un seul tenant. Impossible de leur faire une place auprès de ceux que je possédais déjà sans devoir bousculer la moitié des rayonnages de la bibliothèque de survie ; pour, quoi qu’il en soit, finir par devoir en exclure dix volumes autres. Cette bibliothèque – la première que j’ai construite, j’habitais encore chez mes parents – comporte une avancée dans sa partie basse. Donc un rebord, de la largeur d’un volume de la collection blanche. Je passe devant dix fois par jours. Dix fois, j’ai une pensée pour cet excédent de Guibert. » Dominique Autié, L’ordinaire et le propre des livres, « 20 - Livres d’angles ».
[12] Dominique Autié, L’ordinaire et le propre des livres, « 33 - La bibliothèque est un jardin clos ».
[13] Ibid.
[14] Dominique Autié, L’ordinaire et le propre des livres, « 14 - La chaleur des livres ».
[15] Jean-Paul Marcheschi, Le Livre du sommeil, Notes sur la flamme, la peinture et la nuit, Somogy éditions d’art, 2001, page 53.
[16] Ibid.
[17] Dominique Autié, L’épreuve de la bibliothèque.
[18] Renaud Camus, « Cavare (notes pour un Marcheschi) », op. cit., page 21.
[19] « Unda fluxit sanguine : la dernière image », entretien de Paula Gellis avec Jean-Paul Marcheschi, in Jean-Paul Marcheschi, Nocturne, P.O.L, 1991, page 70.
[20] Jean-Paul Marcheschi parle d’un « désir radical et utopique de ‘‘tout peindre’’  » (« Colonne I », in Nocturne, op.cit., page 25). Sa bibliothèque, de 250 volumes en 1991, contenait 30 000 images. Mais le projet de Marcheschi était surtout de représenter entièrement dix années de sa vie : « […] et en même temps, écrit-il, cette structure, nous la voulions très fermée, puisqu’il s’agissait de la parcourir en dix ans (1981 à 1991). Nous nous la représentions avant tout comme une sorte de chronogramme ou plutôt de chronobiologie susceptible de rendre compte aussi fidèlement que possible du parcours d’un sujet, un peintre en l’occurrence, dans le temps » (Ibid.).
[21] Il ne travaille que sur de simples feuilles d’écolier, de format 21 × 29,7 cm.
[22] Jean-Paul Marcheschi, Le Livre du sommeil, op. cit., page 59.
[23] Ibid., page 101.
[24] Dominique Autié, De la page à l’écran, cité dans Pleurer à Gargas.
[25] Jean-Paul Marcheschi, Le Livre du sommeil, op. cit., page 60.

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: iPidiblue ingénieur en travail d'écriture [Visiteur]
Olivier, le copyright c'est le voilage à la fenêtre ?
Permalien Mardi 22 mai 2007 @ 12:58
Commentaire de: Philippe[s] [Visiteur]
En contrepoint à ce très beau texte,deux citations de Renaud Camus (dont j'ai malheureusement oublié l'origine) :
"Une table, une fenêtre, une table près d'une fenêtre, et la vue, les vues."
"Qu'est-ce que c'est qu'une fenêtre, si elle n'est un projet d'existence ?"
Permalien Mercredi 23 mai 2007 @ 10:15
Commentaire de: Olivier Bruley [Visiteur] · http://oliviermb.hautetfort.com/
Pierre, le copyright sert uniquement à vous faire enfin parler de moi dans votre jounal !
Permalien Mercredi 23 mai 2007 @ 13:09
Commentaire de: iPidiblue ingénieur overbooké [Visiteur]
Et bien c'est réussi, j'ai une de ces migraines !
Permalien Mercredi 23 mai 2007 @ 13:32
Commentaire de: maudub [Visiteur] · http://vieillegarde.hautetfort.com
Pourquoi faut-il devant un si beau texte qu'il n'y ait qu'un commentaire technique,oiseux et " digressif" ...

Moi, j'admire, tout, le sujet, le style, les échappées ( belles ), la nostalgie et la modernité, l'émotion...

Un texte superbe, merci Olivier Bruney

Permalien Mercredi 23 mai 2007 @ 14:00
Commentaire de: admin [Membre]
Merci à vous de votre lecture.
Le premier commentaire, auquel vous faite allusion, n'est pas si oiseux que cela : il peut surprendre, en effet, qu'un dispositif d'attribution et de tentative de protection des droits, conçu pour les supports traditionnels, soit utilisé ainsi, de façon très visible, sur le Web. Éditeur de métier, je suis assez spontanément attentif à cet ordre de préoccupation. Et je milite pour une Toile de qualité, qu'il s'agisse du fond, de la forme, comme des mœurs qui s'y pratiquent : qu'il s'agisse de simple civilité ou de respect de droits aussi fondamentaux que le droit moral (imprescriptible, inaliénable, perpétuel…, indique le code de la Propriété intellectuelle).
Il ne s'agit, ici, que de rappeler, un peu solennellement il est vrai, que l'auteur du texte n'est pas celui dont le nom figure dans l'intitulé du site, que cet auteur-ci a fait la confiance à cet auteur-là de lui confier un texte de lui, invitant ainsi ceux qui le citeront à ne pas oublier d'en faire mention.
Nulle digression, à proprement parler, mais bien une préoccupation centrale des pages que vous avez consultées.
Simple précision, si nécessaire : ce n'est pas Olivier Bruley qui a sollicité la présence du sigle indiquant sa propriété morale et patrimoniale sur le texte, c'est bien moi qui le fait systématiquement figurer dès que je publie le texte d'un hôte de passage.
Dominique Autié.
Permalien Mercredi 23 mai 2007 @ 14:29
Commentaire de: iPidiblue [Visiteur]
Tu as bien raison, Grand Mamamouchi ! Et on ne le dira jamais assez "Ave Bruley morituri te salutant" !
Permalien Mercredi 23 mai 2007 @ 14:29
Commentaire de: iPidiblue alias Jean-Baptiste Poquelin [Visiteur]
MADAME JOURDAIN: Ah mon Dieu! miséricorde! Qu'est-ce que c'est donc que cela? Quelle figure! Est-ce un momon que vous allez porter; et est-il temps d'aller en masque? Parlez donc, qu'est-ce que c'est que ceci? Qui vous a fagoté comme cela?

MONSIEUR JOURDAIN: Voyez l'impertinente, de parler de la sorte à un Mamamouchi!

MADAME JOURDAIN: Comment donc?

MONSIEUR JOURDAIN: Oui, il me faut porter du respect maintenant, et l'on vient de me faire Mamamouchi.

MADAME JOURDAIN: Que voulez-vous dire avec votre Mamamouchi?

MONSIEUR JOURDAIN: Mamamouchi, vous dis-je. Je suis Mamamouchi.

MADAME JOURDAIN: Quelle bête est-ce là?

MONSIEUR JOURDAIN: Mamamouchi, c'est-à-dire, en notre langue, Paladin.

MADAME JOURDAIN: Baladin! ètes-vous en âge de danser des ballets?

MONSIEUR JOURDAIN: Quelle ignorante! Je dis Paladin: c'est une dignité dont on vient de me faire la cérémonie.

MADAME JOURDAIN: Quelle cérémonie donc?

MONSIEUR JOURDAIN: Mahameta per Iordina.

MADAME JOURDAIN: Qu'est-ce que cela veut dire?

MONSIEUR JOURDAIN: Iordina, c'est-à-dire Jourdain.

MADAME JOURDAIN: Hé bien! quoi, Jourdain?

MONSIEUR JOURDAIN: Voler far un Paladina de Iordina.

MADAME JOURDAIN: Comment?

MONSIEUR JOURDAIN: Dar turbanta con galera.

MADAME JOURDAIN: Qu'est-ce à dire cela?

MONSIEUR JOURDAIN: Per deffender Palestina.

MADAME JOURDAIN: Que voulez-vous donc dire?

MONSIEUR JOURDAIN: Dara dara bastonara.

MADAME JOURDAIN: Qu'est-ce donc que ce jargon-là?

MONSIEUR JOURDAIN: Non tener honta: questa star l'ultima affronta.

MADAME JOURDAIN: Qu'est-ce que c'est donc que tout cela?

MONSIEUR JOURDAIN danse et chante: Hou la ba ba la chou ba la ba ba la da (et tombe par terre).

MADAME JOURDAIN: Hélas, mon Dieu! mon mari est devenu fou.

MONSIEUR JOURDAIN, se relevant et s'en allant: Paix! insolente, portez respect à Monsieur le Mamamouchi.

MADAME JOURDAIN: Où est-ce qu'il a donc perdu l'esprit? Courons l'empêcher de sortir. Ah, ah! Voici justement le reste de notre écu. Je ne vois que chagrin de tous côtés.

Permalien Mercredi 23 mai 2007 @ 14:34
Commentaire de: admin [Membre]
Rappel : Au-delà de 1 800 signes et espaces (feuillet normé dans l'édition et la presse), nous surtaxons les commentaires.
D.A.
Permalien Mercredi 23 mai 2007 @ 15:11
Commentaire de: iPidiblue alias La Grange [Visiteur]
Ah ! mon frère c'est ce Molière qui fait le zouave ... et pendant ce temps nos caisses sont vides !
Permalien Mercredi 23 mai 2007 @ 16:27
Commentaire de: Philippe[s] [Visiteur]
Mes citations n'intéressent personne, manifestement, mais cela ne m'empêchera pas d'indiquer leurs sources :
- la première : Vaisseaux brûlés 2-2-12-03-29-41-13
- la deuxième : Vaisseaux brûlés 869
Permalien Mercredi 23 mai 2007 @ 18:16
Commentaire de: admin [Membre]
La Paix soit sur vous, Philippe[s] et sur tous les lecteurs de bonne volonté, familiers ou non de ces pages ! Merci pour ces deux belles mises en perspective. Vous savez que les commentaires sont, ici, habituellement peu nombreux et rarement diserts. Une sorte de règle de taciturnité est adoptée – de façon tacite…, dirait-on – par la plupart des hôtes, qui ne disent mot mais consentent. Nul doute qu'ils auront fait plus et mieux à la lecture de ces deux séquences de Renaud Camus. Comme moi, secrètement, ils vous auront remercié.
Merci, encore, de votre assiduité bienveillante.
Dominique.
Permalien Mercredi 23 mai 2007 @ 19:01
Sur l'une des photos, celle de M. Pierre assis dans la bibliothèque, je me suis amusé à découvrir un exemplaire de mon dernier livre.
Assez drôle de voir que dès qu'il est fait mention de Renaud Camus, Driout rapplique comme un taon lorsqu'il a repéré un hôte de passage...
Ah oui, cher Dominique : n'oubliez pas que vous êtes désormais obligé de vous mettre en quatre...!
Amitiés.
Permalien Mercredi 23 mai 2007 @ 22:12
Commentaire de: Olivier Bruley [Visiteur] · http://oliviermb.hautetfort.com/
On dirait bien La Critique meurt jeune en effet.
Permalien Mercredi 23 mai 2007 @ 22:21
Commentaire de: iPidiblue aka le faucheur [Visiteur]
Moi j'aime les auteurs posthumes c'est comme ça et pas autrement !
Permalien Jeudi 24 mai 2007 @ 00:47
Commentaire de: VS [Visiteur]
>Philippe[s]: ta première citation est surtout la première phrase du premier livre de Renaud Camus, Passage.

Du livre au tableau à l'exil à la mort, très beau texte.
Permalien Vendredi 25 mai 2007 @ 00:29
Commentaire de: Claude [Visiteur] · http://leseauxvives.blogspirit.com
Olivier, votre texte est magnifique.
J'ai pris beaucoup de plaisir à vous lire. En particulier vos descriptions paysagères et allégoriques, cette évocation poétique qui contient à elle toute seule l'immuable et immortelle route du soleil comme un voyage vers la connaissance et la rose intemporelle Beauté Symbolique de la rédemption christique, ou bien encore la contemplation islamique, la renaissance mystique "la rousseur du crépuscule qu’on voit lécher les livres et les roses"...
Une Alchimie singulière d'anima/animus, qui confère à votre texte aussi bien dans le contenu que dans le contenant une sorte de magie sacrée et initiatique dans les temples de la connaissances que vous nous faites partager en harmonie de vos textes.
La lumière s'y impose comme les touches d'un peintre impressionniste.
Vraiment très beau.
J'aime beaucoup aussi cette photographie de Dominique dans son Bureau, j'ai souri car j'ai moi aussi tenté de décrypter les livres sur les étagères.:) Sourires à vous Dominique

A bientôt Olivier et Merci

Permalien Lundi 28 mai 2007 @ 16:29

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
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