blog dominique autie

 

Mardi 29 mai 2007

06: 53

 

Les symboles de la République

ou le syndrome Roux-Combaluzier
intertresetroit
(C'est pour monter ou pour descendre ?)

 

roux_combaluzier
Construction de l'ascenseur Roux, Combaluzier et Lepape de la tour Eiffel
en vue de l'Exposition universelle de 1889.
Cliché Bibliothèque nationale de France.

 

 

Le 23 mai, sur leur site 14, rue Franklin [1], Jacques et Martine Layani évoquaient le portrait officiel du nouveau président de la République, renvoyant au texte que venait de publier Le Petit Champignac illustré ; l'auteur, dans un commentaire de son billet, y orientait lui-même son lecteur vers l'analyse sémiologique en règle qu'avait proposée Alain Korkos sur son site La Boîte à images le jour même où ce portrait fut rendu public.

On aurait regretté que le post de 14, rue Franklin s'en tînt – sous le titre Dans la drapeauthèque – à cette simple redirection si les familiers n'avaient échangé avec Jacques et Martine Layani, dans les commentaires, leurs réflexions sur ce cliché. L'une d'elle, signée de Feuilly tenait en quelques mots : Je trouve que les drapeaux sont bien grands pour lui. Il en devient ridicule. [Nicolas Sarkozy] va-t-il être submergé par les symboles de la France (qu'il a voulu diriger) et de l'Europe (qu'il voudrait relancer) ?

La remarque m'a paru, dans son interrogation finale, viser juste. Elle ouvrait une piste d'analyse qui n'avait pas été, me semble-t-il, explorée pour elle-même par les deux commentateurs mentionnés plus haut : des symboles peuvent-ils submerger, dépasser, surplomber un sujet – fût-il, légitimement, le premier de l'État – au point d'empêcher que son image trouve son équilibre et sa force de conviction ? Quelles conditions doivent être réunies pour qu'il en aille ainsi, pour le photographe – dont le choix même est sans nul doute significatif, les deux exégètes le pointent avec raison – ne puisse en aucun cas remplir son contrat ?

Car cette image est bien un désastre en tant qu'image, au regard du cahier des charges extraordinairement contraint qui était le sien. C'est ce désastre iconique qui seul m'occupera ici, brièvement, sans la moindre considération d'ordre politique, encore moins personnel, pour l'homme qui prend la pose devant l'objectif de Philippe Warrin.

intertresetroit

Le mouvement qu'induit l'image est, en fait, descendant : des drapeaux, des livres, de son propre corps, l'homme que voici subit une pression entropique qui le leste. Le symbole – ici : les symboles que sont les drapeaux, les livres, les emblèmes et postures associés à la magistrature suprême [2] – peut donc, de façon accidentelle ou à la suite d'une manœuvre spécifique dans l'utilisation qui est en faite, dégager une charge sémantique plus faible que lui. Jusqu'à minimiser non son propre contenu, mais ce qui l'environne, voire ceux qui ont recours à lui. Vérifions l'hypothèse.

Soit la colombe. Le rameau d'olivier rapporté à Noé quand le Déluge prit fin prête son graphisme au logo des Nations unies. L'oiseau messager est devenu symbole de l'idéal – du concept utopique – de la Paix. Il n'est pas improbable, par ailleurs, qu'un lessivier ou une firme commercialisant des lave-linge ait eu recours à la colombe pour une campagne promotionnelle dans laquelle l'oiseau biblique serait commis à suggérer à la fois la blancheur du linge et le confort – la paix domestique – offerts par un dispositif fiable, peu ou pas bruyant, autoprogrammable, augmenté des derniers gadgets dispensateurs de temps gagné pour les loisirs.

Nulle trace sur le web d'une telle campagne. En revanche, il se trouve que le groupe Brandt communique actuellement sur le thème obligé de la préservation de l'environnement et s'est annexé le label du World Wide Fund for Nature, dont le panda géant fournit le parfait exemple de la création contemporaine d'un symbole libre de toute référence mythologique ou religieuse. L'animal figure donc, intégré au logo au WWF, sur la page d'accueil du site de Brandt [3]. Or, dans la rubrique « Pub » [4], l'actuelle campagne promotionnelle de la firme utilise l'ours en peluche (décliné en lapin, en éléphant et en une troisième figurine plus ou moins anthropomorphe) pour vanter son programme OptiA 45 minutes, qui permet de laver une charge usuelle de linge à 40° C en obtenant la meilleure efficacité de lavage et tout cela en 45 minutes [5]. Nulle glose nécessaire pour constater le mimétisme du panda géant et du nounours – figure quasi logotypique de la régression infantilisante à laquelle la publicité convie sa cible à tout propos. Par contamination, les trois autres peluches assurent une chaîne sémantique, faible mais efficace, du panda du WWF à l'utilisateur du programme OptiA 45 minutes. La construction fonctionne. Nul n'est disqualifié par cette vampirisation du symbole par le marketing. Le publicitaire justifie ses honoraires exorbitants.

Nous tenons là, très précisément, le mode opératoire d'où les publicitaires tirent la seule rhétorique qui leur vaut compétence et prestige : l'inversion directionnelle du symbole, quel qu'il soit, de quelque civilisation et de quelque temps immémorial ou proche qu'il hérite son autorité et son pouvoir évocateur. De ce pouvoir d'attraction, de traction mentale et spirituelle vers le haut, de cette capacité d'élargissement du sens, faire un simple stimulus – provisoire, mono-orienté, monotâche – complice de l'argumentaire d'un acte de vente. Stylisée, associée au projet des fondateurs du WWF, l'image du panda géant voit son contenu sémantique haussé de la stricte évocation de Ailuropoda melanoleuca vers le concept universel de Nature et la dimension morale que constitue la prise de conscience d'une menace qui pèse sur notre planète. Le marketing rémunère le publicitaire pour qu'il contraigne ce même symbole à servir un objectif commercial spécifique, à court terme, mesurable (et mesuré par les études de marchés préalables). Au large spectre du concept, substituer l'étroitesse d'une part de marché. Mes séjours accidentels devant un téléviseur, mon attente chez le médecin (quand j'ai l'imprudence de m'y présenter sans un livre et me rabats sur la pile de magazine) me fourniraient toutes illustrations souhaitables – et criantes – de ce théorème.

Pratiquée de façon massive et univoque, cette malversation des symboles aboutit – c'est l'ultime résultat que vise son efficacité – à ce qu'une majorité d'entre nous, au sein d'une société voire d'une civilisation, n'ait mémoire ou conscience de symboles dans leur force originaire, fondatrice et ascendante, mais seulement dans leur forme dégradée d'accroche, d'appât, de leurre. De même que la fonction de l'exhausteur de saveur est de se substituer, de façon définitive, au goût des fruits oubliés.

Vous entrez sur les terres de…

Ici commence le posthumain.

L'homme que nous avons porté à la tête de l'État n'a pu obtenir la majorité des suffrages qu'en ayant recours aux seules techniques susceptibles de transformer un électorat en part de marché. Ce que voulait cet homme – comme tant d'autres, dans tant d'autres domaines, à tant d'autres niveaux –, il l'a obtenu sans faillir. Il n'a pas à proprement voulu les méthodes pour y parvenir. Il n'était d'ailleurs pas question qu'il en décidât, car il n'en existe qu'une : le marketing dit encore, par une pudeur ultime mais certainement provisoire, politique. Parce que les magnats de l'agroalimentaire, de la lessive, de l'automobile, de la culture – tout ce par quoi nous subsistons, ou croyons subsister – sont enfin parvenus à ce que, comme les chiens de Pavlov, nous répondions à un nombre restreint de stimuli par l'acte d'achat dont eux seuls entendent ainsi pouvoir décider. Il n'existe pas d'alternative, que je sache, pour qui veut conquérir sur son nom cinquante-trois pour cent de part de marché (un taux dont ne saurait rêver, dans son sommeil le plus fou, aucun capitaine d'industrie).

À exténuer ainsi les symboles, il devient impossible, je suppose, face aux derniers d'entre eux restés, pour l'heure, hors d'atteinte des communicants qui leur font la chasse, de rétablir une posture à leur mesure, à leur hauteur, de produire dans leur proximité une image de dynamique ascendante, diastolique. Faute de pouvoir en infléchir la portée, on est condamné à en subir le poids – comme une voile tendue au vent vous masque, vous couvre, vous rejette –, à se laisser plomber par leur stature. Voire à subir les petites vexations narquoises qu'ils vous assènent : le plein maroquin qu'on a tiré du rayonnage ce jour-là pour, comme le veut la technique de la tête de gondole, le disposer en frontal, et dont le chiffre sur le premier plat a greffé sur l'effigie de l'État cette pitoyable oreille que nul n'a même songé à faire gommer avec l'outil tampon de Photoshop®.

Il en va des symboles comme, jadis, des ascenseurs de la Samaritaine : vous vous êtes engouffré dans celui qui dessert les niveaux inférieurs. Vous visiez le restaurant panoramique qui domine tout Paris, et vous voilà bon pour goûter du rayon quincaillerie, au troisième sous-sol.

Ce serait, me semble-t-il, commettre une erreur, peut-être un injustice, que d'inscrire au passif exclusif d'un homme – en sa personne, ou pour les idées dont il fait profession – le profond malaise éprouvé devant l'image ainsi produite. Ce serait affirmer, sans le moindre bien-fondé, en l'absence du plus maigre indice, que son adversaire, élue, aurait su esquiver la symbolique invertie de son temps. Ce serait oublier que cette icône malmenée est produite par une société, la nôtre. Et nier que cette image, historiquement, a parmi ses fonctions – la première, il se peut – de tendre un miroir à la Nation.

 

[1] Dont je déplore qu'il faille toujours disposer du code-porte pour passer le seuil…
[2] Le président de la République est grand maître de l'ordre national de la Légion d'honneur. Il en est la plus haute autorité. La dignité de grand'croix lui est conférée de plein droit. Il est reconnu comme grand maître lors de la cérémonie d'investiture. [Source : site officiel de la Légion d'honneur.] Présents/absents, les attributs de cette fonction comptent également dans le casting du portrait officiel.
[3] Refermer la page promotionnelle « Brandt cherche sa petite reine » qui s'ouvre en pop-up, en superposition exacte avec la page d'accueil du site institutionnel – selon une pratique de marketing en ligne, désormais universelle donc tyrannique, qui masque au visiteur la page d'accueil du de la quasi totalité des sites de presse qu'il consulte.
[4] Accessible par la barre de menu inférieure – le site, conçu en Flash, n'autorise pas de fournir le lien direct vers cette page, que je reproduis en zoom mais qui mérite d'être consultée pour faire défiler les quatre déclinaisons du visuel.
[5] Par le même menu inférieur en page d'accueil, rubrique « Lexique », sous-menu « Le lavage ».

Zoom Clan Campbell : © Agence BDDP & Fils.

 

 

……………marianne

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: iPidiblue agence Autié [Visiteur]
Moi j'aurais photographié le président de dos pour que le symbole soit plus éloquent, plus lisse ... avec dans le fond de l'image un petit yacht !
Permalien Mardi 29 mai 2007 @ 11:46
Commentaire de: Feuilly [Visiteur] · http://feuilly.hautetfort.com/
On peut aller très loin dans la comparaison entre le monde politique et celui de la publicité. De part et d’autre, le but est de se faire voir pour emporter le marché. A la limite, ce que l’on vend (pour les firmes commerciales) ou les idées que l’on défend (pour le politicien) ont peu d’importance. Ce qui compte, c’est d’arriver. Celui qui n’accepte pas ce jeu n’arrive pas (et donc ne vend rien ou ne peut imposer ses idées). Le problème c’est que cette nécessité de se faire remarquer perturbe le système. Ce n’est plus le meilleur produit que j’achète, mais celui qui s’est imposé et qui a éliminé tous les autres par les moyens que l’on vient de décrire. Ce n’est pas le meilleur chef d’état que j’élis, c’est celui qui a su éliminer ses concurrents et qui a su faire passer une image qui correspond à ce que je crois (enfin à ce que 53% des Français croient). Le candidat devine quelles sont mes inquiétudes (sécurité, emploi, revenus, etc.) et sa campagne consiste à me faire croire qu’il détient les solutions. Il ne les a évidemment pas. Peut-être même pense-t-il le contraire de moi (quand on a des amis qui vous invitent sur leur yacht, l’emploi incertain et le niveau de vie ne font pas partie de vos préoccupations majeures). Peut-être estime-t-il que les moyens à mettre en œuvre sont tout différents de ceux que je préconise, moi l’électeur, mais il me fera croire qu’il m’a compris et qu’il va agir dans le sens que je souhaite. D’où, sans doute, l’éternelle déconvenue après les élections, quand la politique mise en œuvre ne correspond pas du tout aux promesses faites.
Il s’en moque. Il a atteint son but. J’allais dire : il a vendu sa machine à laver. Une fois au pouvoir, il peut alors imposer ses idées propres (s’il en a).

Le problème avec Sarkozy, c’est qu’il a fait croire qu’il jouait franc jeu, qu’il ne se cachait pas, précisément, derrière ces promesses qu’on ne tient jamais, que lui, il ne parlait pas la langue de bois. Beaucoup y ont cru. Une fois élu, on a vu la retraite monastique se transformer en séjour de plaisance, ce qui n’est finalement qu’un autre symbole, celui d’une société où on travaille pour être riche et pour pouvoir se payer de telles vacances (enfin lui il ne les a pas payées et c’est là que réside le mensonge dans cette symbolique). Inconsciemment, il offre donc une image qui est le reflet de la société de consommation que nous connaissons. Vacances de luxe d’un côté, jogging matinal décontracté de l’autre. Entre les deux, petite photo officielle dans la bibliothèque de l’Elysée. Sarkozy, habitué à se montrer pour être élu, continue donc à se vendre par le biais d’images et de symboles. Comme dans la publicité il récupère une image existante (celle du sportif qui ne recule pas devant l’effort, celle de l’homme d’affaires qui gère son stress par une activité physique salutaire, ce qui, in fine sera profitable pour la firme qui l’emploie) et vient la coller sur son rôle de Président, comme le symbole de WWF était finalement associé à la machine à laver. La différence c’est qu’avec WWF on avait un symbole noble (préservation de la nature) rabaissé à celui d’un lave-linge. Ici c’est l’inverse. On a une image relativement triviale (le jogging matinal ou le yacht de luxe des vedettes de cinéma et des princesses de Monaco) qui vient effacer le prestige de la fonction présidentielle. Le commerce et la société de consommation ont remplacé l’autorité de l’Etat. Rien d’étonnant donc, à ce que Sarkozy semble un peu ridicule quand il tente, pour un instant seulement, de jouer au président classique avec les images qu’il convient habituellement de véhiculer (bibliothèque et drapeaux). Cette symbolique n’est pas la sienne. Preuve qu’il n’a pas pour ambition d’incarner la France, mais qu’il n’est que le porte-parole d’une certaine société orientée vers la consommation de masse et les loisirs futiles.

En fait, sans le savoir, il devient lui-même un symbole, une image. Porté au pouvoir avec l’aide des marchands du Temple, devenu leur jouet, il devra leur obéir et servir leurs intérêts. Son rôle personnel consistera uniquement à s’agiter devant les caméras et à produire les images d’une nouvelle symbolique afin de mieux duper le peuple. Les vraies décisions seront prises ailleurs, dans les conseils d’entreprises où se réunissent les actionnaires. Jamais les intérêts de la France ou des Français ne seront au centre des préoccupations.
Permalien Jeudi 31 mai 2007 @ 10:34
Commentaire de: Marc Briand [Visiteur] · http://catherine.briand.club.fr/index.html
Sur le forum de "Chasseur d'images", quelqu'un a dit que cette photo était une vengeance de Cécilia. Cette assertion n'est que pure médisance, mais c'est quand même bien observé.
Permalien Jeudi 31 mai 2007 @ 15:00

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