blog dominique autie

 

Mercredi 6 juin 2007

07: 25

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Inactualité

de l'alexithymie

 

glisse

 

 

Il est instructif de savoir comment de nouveaux visiteurs parviennent sur votre site. Les mots clés qu'ils ont inscrits dans les moteurs de recherche sont parfois déconcertants. Plus étonnante encore, la découverte de votre site en toute première page de la sélection d'occurrences que le visiteur a eue sous les yeux – surtout, comme cela se produit assez régulièrement, si l'internaute inconnu cherchait des sites correspondant à une série du genre : jeune gériatre rousse en train de faire une pipe à un unijambiste [j'édulcore, évidemment, et je reformule en français ; entre-temps, une demande plus convenable, pour laquelle je figure parmi les dix premières pages recensées par Google sur soixante mille pertinentes, m'a valu un visiteur très probablement déçu de ne pas trouver chez moi la réponse qu'il cherchait [1]].

C'est ainsi que, depuis de longs mois désormais, je sais que le blog est donné par Google dans les trois ou quatre premières réponses pour le mot clé alexithymie. Mais je n'ai constaté que ces jours-ci la rivalité pugnace (et, il faut bien le reconnaître, triomphante) que m'oppose l'excellent site Le Garde-mots d'Alain Horvilleur. Sa définition initiale de l'alexithymie était partie d'un assez bon pied. Mais les commentaires l'ont fait irrésistiblement glisser vers la pensée dominante, presque partout obéie sur les pages, somme toute assez rares, où l'on fait mention de ce mot et de la réalité clinique qu'il recouvre. Avec plus de deux ans de retard sur sa mise en ligne, je me suis introduit dans les commentaires de cette page, nouant un dialogue très courtois avec « le gardien », ainsi qu'il se désigne. Parce que son site figure parmi les premiers que consultera toute personne francophone à la recherche de quelque lumière sur l'alexithymie, parce qu'Alain Harveilleur n'a, à ma connaissance, pas plus de raison que moi d'obtempérer à la doxa psychiatrique ou psychanalytique, il ne m'a pas semblé vain de laisser trace du débat – pour ne pas dire de la polémique – que s'évertuent à éluder ceux qui, aujourd'hui, s'affirment les seuls garants de la définition française dévoyée d'un mot que nous devons à un clinicien américain d'avoir forgé de toutes pièces.

En effet, la base d'une définition de l'alexithymie sur Wikipedia a été mise en ligne fin août 2005. Elle contenait, dès l'origine, la substance de cette page en son état actuel. Elle me semble très respectueuse de l'histoire du concept. Quant à l'approche de Jacques Dufresne dans L'Encyclopédie de l'Agora, elle témoigne de cette hauteur de vues des sciences humaines nord-américaines francophones, respectueuses des concepts qu'elles utilisent (quitte à en disputer) : il faut l'arrogance des maîtres de chapelles hexagonales pour superposer d'emblée sur le mot lui-même, par convenance corporatiste, la définition qui ne fâche pas.

Or, le diagnostic d'alexithymie, tel que l'a posé le Pr Sifneos, a tout pour froisser la psychorigidité des experts de l'âme humaine – et pas seulement le quant-à-soi de nos psy : toute l'engeance orthophonique d'une société se découvre une soudaine et improbable solidarité théorique pour déclarer que celle ou celui qui ne verbalise pas sa joie d'être au monde et d'être à l'autre ne saurait souffrir que d'un déficit affectif, en aucun cas d'un manque à gagner lexical, encore moins syntaxique.

Glissons.

Tout semblait concourir à ce que, faute d'un interlocuteur préparé et disposé à débattre sur le fond, je conclue à l'inactualité de l'alexithymie – stratégie, plus fine qu'il n'y paraît, que je soupçonne les sciences humaines françaises d'avoir adoptée d'un commun et tacite accord : s'écharper entre spécialistes, laissant même voix au chapitre à quelques bavards qui ne sont pas du sérail, c'est prendre le risque d'une certaine publicité (se reporter à un siècle d'échauffourées sur la question, vaine s'il en est, de l'authenticité du Suaire de Turin) ; nier l'objet même de la polémique c'est renvoyer aux coulisses celle ou celui qui ferait irruption sur la scène sans qu'on l'y convie.

Et voilà que j'acquiers, un samedi après-midi place Saint-Étienne, un essai de Pierre Emmanuel ; ébloui par la lecture des premiers chapitres, je m'en procure un autre dès les jours qui suivent. Tous deux ont été rédigés dans les mêmes années où Peter E. Sifneos formalisait le syndrome que d'autres avaient pressenti avant lui, dont souffrent des êtres dépeints à l'époque comme des illettrés émotionnels par ces cliniciens attentifs.

Et voilà que, refermé La Face humaine – dont je ne discerne pas d'emblée qu'il n'y est question que de ça –, j'ouvre Le monde est intérieur : Que signifie : être un homme ? Vivre au monde et à soi-même, être dans l'osmose continuelle et vivifiante de l'intérieur et de l'extérieur : sagesse perdue. Nous n'avons plus de mots pour rétablir le rapport entre le dedans et le dehors, l'équilibre de la personne et du monde. L'écrivain est ainsi lié à l'aventure humaine, à la crise historique de l'être, d'une manière plus directe que la plupart des hommes, puisqu'en cette crise le langage est en question [2].

Du coup, je me déchausse de mes patins à roulettes pour prendre quelques notes.

 

 

[1] La nature de ces résultats de recherche tient évidemment au fait que l'utilisateur n'a pas eu recours à la fonction recherche avancée de son moteur de recherche, soit pour demander Cette expression exacte, soit pour composer une série de mots clés susceptibles d'orienter les robots vers l'information requise. Nombre de requêtes sont formulées par une phrase complète, à la manière de celle-ci. Ce qui témoigne, chez un grand nombre encore de nos concitoyens, d'une méconnaissance quasi absolue des règles de base de l'informatique et de l'indexation. Ainsi exprimée, la demande fait songer à une démarche pour ainsi dire animiste, à tout le moins religieuse : on parle à son ordinateur comme, en son for intérieur, à la Vierge, à quelque saint patron, voire à Dieu lui-même (Bon saint Antoine, faites que je retrouve mes clés…).
[2] Pierre Emmanuel, Le monde est intérieur, Le Seuil, 1967, p. 21. [La Face humaine a été plublié deux ans plus tôt, chez le même éditeur.]

 

 

Liens
vers d'autres pages du blog
consacrées à l'alexithymie :

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Sur l'alexithymie et Peter E. Sifneos
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Sur l'étymologie du concept d'alexithymie
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Mémorisez la rubrique
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Minuscules cailloux votifs
pour les alexithymiques

 

En préparation, deux – sans doute trois – chroniques consacrées à Pierre Emmanuel. La dernière sera l'occasion de confronter cette figure et cette œuvre singulières à la notion d'écrivain infréquentable telle que Juan Asensio l'a développée dans l'introduction et la direction éditoriale du cahier hors série de La Presse littéraire, paru au début du printemps. Ayant contribué à cet ensemble, je m'étais interdit d'en proposer une lecture personnelle. Mon cheminement, ces temps-ci, dans l'œuvre de Pierre Emmanuel non seulement justifie, mais impose la référence à l'entreprise de Juan Asensio.

 

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Commentaires:

Commentaire de: Le Garde-mots [Visiteur] · http://blog.legardemots.fr
Bonjour, Je confirme : je n'ai aucune appartenance, aucune raison d'obtempérer à la doxa psychiatrique. Merci de m'avoir aidé à élargir le concept d'alexithymie de la psychiatrie à la littérature.
Permalien Mercredi 6 juin 2007 @ 10:09
Commentaire de: admin [Membre]
Merci à vous, de nouveau, pour la qualité de nos dialogues en et hors ligne et pour la haute tenue de votre Garde-mots.
D.A.
Permalien Mercredi 6 juin 2007 @ 10:21
Commentaire de: cedric [Visiteur] · http://rienquemonmonde.hautetfort.com/
En passant. Discrètement. 4ème § : 'froissser'
Permalien Samedi 9 juin 2007 @ 10:21

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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