blog dominique autie

 

Dimanche 10 juin 2007

12: 55

 

Pierre Emmanuel

1. – Réalité du Verbe

 

 

pierre_emmanuel_blog1

 

La littérature est désormais inscrite dans le plan d'une totalité
qui se connaît et qui, à l'intérieur d'elle-même,
tient pour connus les limites éventuelles de la littérature
et le rôle possible de l'écrivain. Celui-ci est mis dedans,
tout juste libre de tenir dans ces limites le rôle qui en découle,
et qu'une société plus explicitement totalitaire pourra même lui assigner.
intertresetroit
Pierre Emmanuel, La Face humaine,
Le Seuil, 1965, pp. 66-67.

 

Dès les toutes premières pages de La Face humaine, lues dans l'heure qui a suivi son acquisition, j'ai compris que je ne pourrais ouvrir d'autre livre avant d'avoir terminé celui-là. Et, dans l'un de ces moments d'entre-deux [sortir acheter le pain et du tabac, attendre le bus] où je convoque la pensée des interstices – cela peut battre le pavé depuis la veille, ou l'aube si je me trouve confisqué à moi-même par les affaires courantes et la vilenie horlogère –, une image s'est imposée pour le dire : ce vêtement ni trop lâche ni trop ajusté, dans lequel le corps se retrouve sans que le poids ou l'épaisseur du tissu ou de la laine ne contraigne la respiration, dans lequel je ne suis pas emprunté (nous puisons à tant de pensées et de savoirs qui ne sont pas à nos propres mesures, mais pire : combien de livres nous sucent, nous pillent, empruntent à l'esprit, à la chair du lecteur imprudent ou négligent leur maigre raison d'être !), cette seconde peau que notre condition de singe nu nous impose d'endosser – la pensée de l'autre –, il arrive donc très exceptionnellement qu'elle tombe avec la même perfection qu'un costume taillé sur mesure par un modeste mais impeccable artisan.

Me convient ce que cet homme dit de la langue, qui fonde toute approche conséquente du Verbe – notion qu'il n'impose pas comme d'emblée confessionnelle mais à laquelle [grâce à…, avec laquelle] le réel est confondu – non par lui, Pierre Emmanuel, poète et intellectuel usant de la langue commune comme matériau, mais de façon pour ainsi dire (idéalement) anonyme – à travers son labeur de poète et d'intellectuel, affirme-t-il, le Verbe fait son office : restituer l'être au réel, qui n'est que nommé.

Me conviennent, me touchent infiniment, au vif, ces pages de La Face humaine intitulées « La bouche inutile [1]», dans lesquelles sont interrogées frontalement les fonctions sociales de ceux qui se désignent comme comptables de ce Verbe.

Ma pensée se ressemble à l'approche de la sienne [je ne trouve pas à le dire autrement : je trouve feu en ces pages, mais aussi apaisement à cette hantise de ne pas se reconnaître, un matin, devant le miroir piqué du lavabo, de se voir méconnaissable, – à dire vrai, de se découvrir infréquentable !]

D'où l'hypothèse que voici. J'ai assisté, à la fin des années 1960, à une conférence que donna Pierre Emmanuel dans le cadre de la Semaine des intellectuels catholiques, à la Mutualité. J'accompagnais mes parents. J'écrivais mes premiers poèmes. C'est ce qui me donne les environs de la date. Pierre Emmanuel traita de la poésie – ce qui devrait permettre de fixer l'année, mais – faute, je suppose, d'entrer les bons mots clés – Google me refuse cette référence qui sommeille assurément dans un recoin de la Toile. Il se peut donc (j'incline à tenir pour certain) que le propos oral de Pierre Emmanuel cet après-midi-là ne put que bercer, faire s'assoupir peut-être, le jeune adulte futile et sensuel chez qui tout enseignement provoquait des fourmis. Toutefois, sans doute, fis-je mieux, bien mieux, que l'écouter, le suivre, m'efforcer d'en saisir le sens et la portée : sans nul doute laissai-je s'introduire en moi, pénétrer comme on dit d'un baume, d'une crème qu'on étend juste en massant la peau à peine, que les pores l'absorbent, l'assimilent à leur rythme jusqu'à ce que les principes actifs cautérisent et nourrissent le derme profond.

Il se peut que nous soyons le plus souvent dans l'erreur quand nous désignons les lectures, les circonstances, les êtres qui, croyons-nous, ont formé, modelé, chargé (image de la batterie et de la pile, s'il est vrai qu'on charge aussi une arme à feu) ; or, à notre moins glorieux insu d'êtres doués de raison, nous serions redevables de nos dispositions d'âme à de tout autres agents pollinisateurs, dont nous n'aurons même pas perçu en son temps le bruissement d'élytres. Je m'étonne de l'improbable résurgence de telles sources ; il y faut le concours de supports tangibles et de leur conjonction avec la couleur que prend l'âme – anticipant alors, c'est à croire, la tonalité des mots qui semblent avoir été agencés pour ne délivrer leur charge de sens que le moment venu, après des années d'enfouissement, d'absence de celle ou celui désignés pour les entendre : effet retard de la langue.

 

 

Lire les pages 86 à 92
de La Face humaine

Cliquer ici.

 

À suivre (cliquer) :
intertresetroit
2 – L'abîme de l'unité.

 

 

[1] Le Seuil, 1965. Chapitre courant des pages 25 à 59, dans lesquelles Pierre Emmanuel s'interroge avec une rare acuité sur le statut du travail du poète et de l'intellectuel. Je ne suis malheureusement pas parvenu à isoler un passage de ce texte qui en préserve la portée. Les éditions du Seuil laissant indisponible à leur catalogue la quasi totalité de la vingtaine d'essais et de recueils que l'auteur y a publiés, j'assume le risque de donner à lire quelques pages, les dernières du chapitre suivant, qui favoriseront mieux que toute citation artificiellement extraite une première approche significative de la pensée de Pierre Emmanuel (voir ci-dessus ou cliquer ici.).

 

Pierre Emmanuel, capture d'écran sur le site de l'Ina de l'extrait du journal télévisé de 20 h du 5 octobre 1973 (démission du Conseil de développement culturel, dont Pierre Emmanuel était président).

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: cedric [Visiteur] · http://rienquemonmonde.hautetfort.com/

" C'est que qui me donne les environs de la date." 'C'est ce qui....?'

" (image de la batterie et de la pile, s'il est vrai qu'on charge aux une arme à feu) " 'aux?'
Permalien Lundi 11 juin 2007 @ 10:22
Commentaire de: iPidiblue non-académicien du Net [Visiteur]
Je m'étonne mon cher Dominique que vous ne souligniez pas le hiatus entre les mots de Pierre Emmanuel qui semblent dénoncer le totalitarisme potentiel de nos sociétés dites démocratiques et en regard sa démission de l'Académie quand Félicien Marceau y fut élu !

Un peu comme si moi je démissionnais de la Toile sous prétexte que tel ou tel qui me défrise y séjourne et s'y exprime !
Permalien Lundi 11 juin 2007 @ 12:29
Commentaire de: Le cuistre-de-service [Visiteur]
L'hiatus, s'il vous plaît. Merci.
Permalien Lundi 11 juin 2007 @ 21:55
Commentaire de: cedric [Visiteur] · http://rienquemonmonde.hautetfort.com/
Ça ne me regarde sûrement pas mais Robert indique au choix "le hiatus" ou "l'hiatus".
Permalien Mardi 12 juin 2007 @ 10:00
Commentaire de: iPidiblue à cuistre, cuistre et demi ... [Visiteur]
On va dire "déhiscence" pour faire plaisir à tout le monde !
Permalien Mardi 12 juin 2007 @ 12:15
Commentaire de: Pradoc [Visiteur] · http://pradoc.livejournal.com/
A propos de vêtements coupés sur mesure, ces phrases de Beckett me semblent tout à fait appropriées :

LE CLIENT : Dieu a fait le monde en six jours, et vous, vous n’êtes pas foutu de me faire un pantalon en six mois.
LE TAILLEUR : Mais, Monsieur, regardez le monde, et regardez votre pantalon.
Permalien Mardi 12 juin 2007 @ 19:22
Commentaire de: Claude [Visiteur] · http://lapromenadedeseauxvives.blogspirit.com
Difficile lecture des pages de la Face humaine Dominique voire impossible.

La vie en elle même est formatrice par sa beauté et sa cruauté.
Je ne crois pas seulement aux "supports tangibles", la poésie peut être accessible à tous ceux qui portent sur la nature et sur les autres un regard aimant.

Retrouvé dans une tombe Égyptienne vieille de 4000 ans:

"Entendre ta voix me trouble l'esprit.
Ma vie entière est suspendue à tes lèvres
Te voir est meilleur pour moi que manger ou boire"
British Muséum Anthologie de poèmes d'amour Égyptiens Papyrus Harriss 500.

Ainsi le signifiant devient signifié.

Langage de l'âme, de larmes et de joies...La poésie est intemporelle, inclassifiable et libre. C'est un art sacré.
Cette "anticipation" dont vous parlez est celle du langage et de sa présence au travers de l'écrit, mais y contenir la poésie ce serait réduire son "champ" et son "chant" aux êtres cultivés ou à ceux qui ont la possibilité de l'être.
Pourtant il a été démontré l'existence d'une vraie littérature de l'oral qu'aucun écrit n'a pu transcrire tant elle a de force dans sa nature à contrario des canons standardisés par l'écrit.
Ainsi, j'ai rencontré des élèves qui ne savaient pas écrire mais qui étaient poètes et d'autres qui furent instruits et qui ne surent jamais en tirer le parti la "substantifique mœlle" (Rabelais).

Si le "Verbe se fait chair" dans la création aussi bien Christique qu'artistique, il fut dans un premier temps mû dans le souffle divin, instant d'osmose avec le créateur dans la symbiose de l'un et de l'unique. Car le poète a pour charge avant tout de délivrer de la dualité dans laquelle nous sommes immergés où mieux encore de la dénoncer pour mieux élever vers la spiritualité. Le baume qui "cautérise et nourrit le derme profond".

Merci à vous Dominique
Permalien Mercredi 13 juin 2007 @ 13:36

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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