Dès les toutes premières pages de La Face humaine, lues dans l'heure qui a suivi son acquisition, j'ai compris que je ne pourrais ouvrir d'autre livre avant d'avoir terminé celui-là. Et, dans l'un de ces moments d'entre-deux [sortir acheter le pain et du tabac, attendre le bus] où je convoque la pensée des interstices – cela peut battre le pavé depuis la veille, ou l'aube si je me trouve confisqué à moi-même par les affaires courantes et la vilenie horlogère –, une image s'est imposée pour le dire : ce vêtement ni trop lâche ni trop ajusté, dans lequel le corps se retrouve sans que le poids ou l'épaisseur du tissu ou de la laine ne contraigne la respiration, dans lequel je ne suis pas emprunté (nous puisons à tant de pensées et de savoirs qui ne sont pas à nos propres mesures, mais pire : combien de livres nous sucent, nous pillent, empruntent à l'esprit, à la chair du lecteur imprudent ou négligent leur maigre raison d'être !), cette seconde peau que notre condition de singe nu nous impose d'endosser – la pensée de l'autre –, il arrive donc très exceptionnellement qu'elle tombe avec la même perfection qu'un costume taillé sur mesure par un modeste mais impeccable artisan.
Me convient ce que cet homme dit de la langue, qui fonde toute approche conséquente du Verbe – notion qu'il n'impose pas comme d'emblée confessionnelle mais à laquelle [grâce à…, avec laquelle] le réel est confondu – non par lui, Pierre Emmanuel, poète et intellectuel usant de la langue commune comme matériau, mais de façon pour ainsi dire (idéalement) anonyme – à travers son labeur de poète et d'intellectuel, affirme-t-il, le Verbe fait son office : restituer l'être au réel, qui n'est que nommé.
Me conviennent, me touchent infiniment, au vif, ces pages de La Face humaine intitulées « La bouche inutile [1]», dans lesquelles sont interrogées frontalement les fonctions sociales de ceux qui se désignent comme comptables de ce Verbe.
Ma pensée se ressemble à l'approche de la sienne [je ne trouve pas à le dire autrement : je trouve feu en ces pages, mais aussi apaisement à cette hantise de ne pas se reconnaître, un matin, devant le miroir piqué du lavabo, de se voir méconnaissable, – à dire vrai, de se découvrir infréquentable !]
D'où l'hypothèse que voici. J'ai assisté, à la fin des années 1960, à une conférence que donna Pierre Emmanuel dans le cadre de la Semaine des intellectuels catholiques, à la Mutualité. J'accompagnais mes parents. J'écrivais mes premiers poèmes. C'est ce qui me donne les environs de la date. Pierre Emmanuel traita de la poésie – ce qui devrait permettre de fixer l'année, mais – faute, je suppose, d'entrer les bons mots clés – Google me refuse cette référence qui sommeille assurément dans un recoin de la Toile. Il se peut donc (j'incline à tenir pour certain) que le propos oral de Pierre Emmanuel cet après-midi-là ne put que bercer, faire s'assoupir peut-être, le jeune adulte futile et sensuel chez qui tout enseignement provoquait des fourmis. Toutefois, sans doute, fis-je mieux, bien mieux, que l'écouter, le suivre, m'efforcer d'en saisir le sens et la portée : sans nul doute laissai-je s'introduire en moi, pénétrer comme on dit d'un baume, d'une crème qu'on étend juste en massant la peau à peine, que les pores l'absorbent, l'assimilent à leur rythme jusqu'à ce que les principes actifs cautérisent et nourrissent le derme profond.
Il se peut que nous soyons le plus souvent dans l'erreur quand nous désignons les lectures, les circonstances, les êtres qui, croyons-nous, ont formé, modelé, chargé (image de la batterie et de la pile, s'il est vrai qu'on charge aussi une arme à feu) ; or, à notre moins glorieux insu d'êtres doués de raison, nous serions redevables de nos dispositions d'âme à de tout autres agents pollinisateurs, dont nous n'aurons même pas perçu en son temps le bruissement d'élytres. Je m'étonne de l'improbable résurgence de telles sources ; il y faut le concours de supports tangibles et de leur conjonction avec la couleur que prend l'âme – anticipant alors, c'est à croire, la tonalité des mots qui semblent avoir été agencés pour ne délivrer leur charge de sens que le moment venu, après des années d'enfouissement, d'absence de celle ou celui désignés pour les entendre : effet retard de la langue.
[1] Le Seuil, 1965. Chapitre courant des pages 25 à 59, dans lesquelles Pierre Emmanuel s'interroge avec une rare acuité sur le statut du travail du poète et de l'intellectuel. Je ne suis malheureusement pas parvenu à isoler un passage de ce texte qui en préserve la portée. Les éditions du Seuil laissant indisponible à leur catalogue la quasi totalité de la vingtaine d'essais et de recueils que l'auteur y a publiés, j'assume le risque de donner à lire quelques pages, les dernières du chapitre suivant, qui favoriseront mieux que toute citation artificiellement extraite une première approche significative de la pensée de Pierre Emmanuel (voir ci-dessus ou cliquer ici.).
Pierre Emmanuel, capture d'écran sur le site de l'Ina de l'extrait du journal télévisé de 20 h du 5 octobre 1973 (démission du Conseil de développement culturel, dont Pierre Emmanuel était président).
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