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Samedi 16 juin 2007

21: 23

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Faire halte au puits

 

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Donne-moi à boire Peut-on imaginer plus simple dispositif dramatique – ce voyageur, à midi, las de la route et de la chaleur, une femme avec ce qu'il faut pour remonter l'eau fraîche ?

Le quatrième chapitre de l'évangile de Jean s'ouvre ainsi sur cette saynète. L'Ancien et le Nouveau Testament ne sont pas les seuls grands textes sacrés à foisonner de récits d'une trompeuse évidence. C'est en me conformant au commentaire serré, dense, déroutant à plus d'un titre pour le lecteur cartésien, tissé par Charles Malamoud dans Le Jumeau solaire [1] que j'ai pris la mesure de l'opacité du moindre apologue isolé de l'immense corpus mythologique de l'Inde ancienne.

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[Seul le jour existait alors, non la nuit. Yamī n'oubliait pas son frère mort. Si on lui demandait : Yamī, quand donc est mort ton frère ?, elle disait seulement : Aujourd'hui même. Les dieux dirent : Il faut interrompre cela. Créons la nuit. Et ils créèrent la nuit. (Kāṭhaka-Saṃhitā, VII, 10 [2].)

Charles Malamoud propose aussitôt une variante de ce passage qui, en le rendant plus apparemment explicite, en creuse le mystère : Yama mourut. Les dieux parlaient pour écarter Yama de [la pensée] de Yamī. Quand ils l'interrogeaient, elle disait : Il est mort aujourd'hui. Ils dirent : Tant qu'il en est ainsi elle ne l'oublie pas. Créons la nuit. En ce temps-là seul le jour existait, non la nuit. Les dieux créèrent la nuit. En conséquence de quoi il y eut un demain. Et elle l'oublia. C'est pourquoi on dit : les jours et les nuits font oublier le mal. (Maitnāyaṇī-Saṃhitā, I, 5, 12.)

La beauté fulgurante de cette parade des dieux à l'humain, trop humain chagrin de Yamī ouvre sous ma lecture la trappe d'une pensée du monde dont la syntaxe me fait défaut. Suis-je vraiment moins démuni près du puits de Jacob, quand s'approche la Samaritaine, la cruche en terre calée à la hanche ?]

Je ne crois pas que qu'il nous ait été préservé assez d'intelligence généreuse pour que nous ne soyons fourvoyés – le plus souvent à notre insu – par des récits comme celui de Jean, ou devant cette intaille ciselée à même la langue du Kāṭhaka-Saṃhitā. Nous ne pouvons avancer seuls.

Confrontés à ces textes, notre premier mouvement est de les recevoir dans la disposition d'esprit qui est la nôtre quand nous écoutons, ou lisons un conte merveilleux, un fabliau, quand nous ânonnons une comptine au chevet d'un enfant. Nous bêtifions : voyez comme cet homme est humain d'avoir soif, comme est femme cette femme avec ses six amants ! Nous perdons, de la sorte, tout discernement devant les formes juvéniles du vivant – une portée de chatons, un nid d'oisillons, un nouveau-né dont les cris nous déchirent le tympan. Nous sommes médusés (et nous y joignons ce qu'il faut de complaisance) par cette trompeuse absence d'aspérité des paroles que le voyageur échange avec son interlocutrice. Sans doute pouvons-nous lire ainsi toute la Bible, y compris ses pages les plus terribles, la geste entière de Kṛṣṇa (et je n'oublie pas, pour mémoire, le salmigondis des faux et vrais traités se prévalant d'une des innombrables modes d'accommoder le bouddhisme).

J'ai trouvé voilà quinze jours, perdu entre cent autres sur la table d'un bouquiniste, ce petit volume du père Philippe Dagonet [3]. J'ai laissé en suspens, quelques jours, Le monde est intérieur de Pierre Emmanuel pour consacrer mon trop peu de temps souverain à écouter un dominicain me lire le quatrième chapitre de l'évangile de Jean. Pour m'asseoir sur la margelle du puits.

J'avais soif, je suppose.

 

[1] Le Seuil, 2002.
[2] Charles Malamoud, op. cit., p. 60.
[3] Philippe Dagonet, Selon saint Jean – Une femme de Samarie, Les éditions du Cerf, 1979. (Selon une pratique exécrable, l'éditeur ne mentionne, dans la fiche technique de son catalogue en ligne, que la nouvelle édition de 1995 au format de poche, laissant penser que le livre est relativement récent : tant est stigmatisée la honte qu'il y aurait, de nos jours, à commercialiser un produit de trente ans d'âge ! apanage désormais accordé par le marketing marketignant au seul négoce des vins et spiritueux.)

 

La catacombe de la Via Latina, Rome, IVe siècle de notre ère. D.R.

 

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Commentaires:

Commentaire de: Olivier Bruley [Visiteur] · http://oliviermb.hautetfort.com/
La première fois que vous aviez évoqué Yami et Yama dans votre blogue, j'avais été moi aussi si frappé par la beauté de la parade imaginée par les dieux que je m'étais dit que j'aimerais tenter de la mettre dans un sonnet. Je l'ai écrit depuis. Malheureusement, il n'est pas très réussi.


Le jour seul existant, jamais encor de nuit
Ne venait engloutir l’âme des animaux.
Un unique soleil condamnait à l’ennui
Yami pleurant Yama, son feu frère jumeau.

Chaque fois que les dieux interrogeaient Yami,
Toujours ils l’entendaient dire les mêmes mots :
« Il est mort aujourd’hui, mon frère, mon ami… »
Sans une fin du jour, point de terme à ses maux.

Afin qu’un lendemain vînt après une veille,
Les dieux mirent aux cieux mainte et mainte merveille
Qu’ils nommèrent la nuit, les étoiles, la lune.

De Yami le regard s’emplit de larmes neuves
Et, dans l’ombre innombrable, il advint qu’enfin l’Une
Put oublier son Autre et cesser d’être veuve.

Permalien Dimanche 17 juin 2007 @ 03:08
Commentaire de: Mohamed El jerroudi [Visiteur] · http://poesiesansfrontieres.blog50.com/
Soif...
Mémoire de l'eau
Nos yeux sont transpercés
de milliers de puits

L'errance porte son errance
de mirage en mirage

Nos visages se noient
dans la cruauté des vagues

Le regard se perd
Les images se superposent
Les mots se bousculent

Un cri...
à peine audible
évoque le fouet

de la noyade.

Mohamed El jerroudi

Permalien Dimanche 17 juin 2007 @ 23:03
Commentaire de: Robert Marchenoir [Visiteur]
J'ai également été estomaqué, il y a peu, de constater que des ouvrages qui se veulent érudits, écrits par des gens qui se prétendent universitaires, sont farcis de notes du genre "Montaigne, Les Essais, 1986, Garnier-Flammarion, p. 129".

Ca va encore quand c'est les Essais de Montaigne, mais quand c'est un truc qu'on ne connaît pas (ce qui est quand même l'intérêt d'une note) et qui peut avoir été écrit indifféremment il y a cinquante ans ou il y a trois siècles...

Mais je pinaille, je pinaille. La date où a été écrit un truc, la civilisation qui lui a donné naissance, quelle importance?
Permalien Dimanche 24 juin 2007 @ 18:40

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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