blog dominique autie

 

Dimanche 24 juin 2007

08: 33

 

Pierre Emmanuel

2 – L'abîme de l'unité

intertresetroit
Lecture de La Face humaine

 

 

pierre_emmanuel_blog

 

Lire la première chronique :
intertresetroit
1. – Réalité du Verbe

 

Je parle au nom de la parole [87] [1].

Voilà le livre, posé à plat sur la table du bouquiniste. Plus de trente années, au cours desquelles j'ai acquis, toutefois ses Orphiques, dans la belle petite collection « Métamorphoses » dont Gallimard honorait ses poètes, il y a un demi-siècle. Une pensée – plus qu'un souvenir – m'aimantait donc. Je parle au nom de la parole : par respect et par amour. La parole m'intime une exigence à laquelle je dois obéir, et me la révèle fondée sur une sainteté hors de toute atteinte. Tous les vocables ne m'enseignent, ne m'assignent pas un même degré : mais avec une attention suffisante, même les plus dévalués, les tics de langage, les truismes, peuvent être revigorés ou guéris. Si nous entendions vraiment tout ce que nous disons, il n'y aurait ni répétition, ni truisme : tout serait vrai, nous ne parlerions jamais en vain. Notre parole serait notre éthique, et l'esthétique y gagnerait car nous éliminerions la bourre des mots inanes, ne laissant que la passion du dire, identique à la passion d'être ce qui est dit [87-88].

Jamais, ces derniers temps, mes notes n'ont été aussi denses. La Face humaine est d'un poids volumique aberrant, ouvert entre mes mains. Je le vérifie à l'instant, tandis que j'y vais retrouver les jalons de mon propos.

Dans le texte inaugural du livre, un chapitre intitulé « La gloire de croire », Pierre Emmanuel prend soin de donner sa position, comme il est exigé des pilotes de navires et d'aéronefs – d'où je parle… :

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Une chose est certaine, que je dois déclarer : quand je dis : nous, je pense aux êtres en marche ; aux athées plus qu'aux autres, parfois à eux seuls. Aux gens sans feu ni lieu, chemineaux d'une informulable espérance. Je me sens avec eux, sinon l'un des leurs. Attiré, tiré, loin des voies toutes faites. Ensemble nous vivons, dans leurs conséquences extrêmes, l'effacement des hommes et l'absence corollaire de Dieu. j'invoque Dieu pour qu'il nous unisse, nous, ses absents, dans l'ardeur d'une même attente extatique, en quête d'une Présence innomée dont le feu doit brûler l'homme à jamais : priant aussi non que je la leur communique, mais qu'elle se communique à eux par moi, le seul de ces athées qui proclame la gloire de croire [14-15].

Dans les pages les plus ferventes, où la prière se dit prière, s'interpose, ouvre une respiration dans l'exposé que la colère fait parfois confiner au pamphlet (la prière fait changer l'homme d'élément, évolution analogue dans l'ordre de l'esprit à celle de certaines espèces, de terrestres devenues marines [159]), il conviendra de ne pas perdre cette localisation que l'auteur donne de lui-même : celui qui s'adresse à moi n'est pas le chantre de sa propre foi ; et s'il paraît prier comme un bon poète chrétien est payé pour le faire, ne nous y trompons pas, c'est que toute pensée est adorante [19].

Je suis saisi, je l'ai dit d'emblée, par le rappel que sans relâche Pierre Emmanuel adresse à son lecteur de la nature et de la fonction de la parole – terme dont l'usage se confond avec ce que Pascal Quignard invoque et nomme la langue : Nous sommes faits de peu de mots dont nous n'avons jamais fini de libérer en nous le sens [95]. Tout aussi saisissant est le parti pris d'évidence qu'il adopte à propos de l'âme : il en mentionne les performances, les souffrances, les apports et les besoins sans plus s'estimer redevable d'une définition ou du moindre argument psychologique que s'il parlait de l'estomac, des pieds ou du cerveau. Homo sapiens a une âme, aucune neuroscience ne saurait mettre en cause ce fait d'expérience, vérifié sur plusieurs millénaires et sous tous les climats. Et l'âme, indique Pierre Emmanuel, est partage, polarité de la langue qui est de faire chatoyer le tissu de l'invisible, saisir une métamorphose incessante en filigrane des choses, en même temps que la forme unifiante, le symbole, identique à travers ses mues [51]. Dès lors, une question s'impose, qui structure ces pages – comme elle hante l'œuvre entière : quelles sont, dans cet univers désâmé [132], les fonctions respectives du religieux et du poète ? comment les situer sans les confondre ? Ce livre n'est qu'un long dialogue à plusieurs hauteurs, ou plutôt un embrasement qui est un combat, celui de la tourbe et du feu, de la parole humaine et de la Parole de Dieu, du verbe et du Verbe [21]. Et, quelques pages plus loin, en ouverture de « La bouche inutile » : Car j'ai à dire. […] J'ai à dire en tant que poète. J'ai à dire en tant qu'esprit religieux. […] Le poète et l'esprit religieux sont les plus anonymes et les plus singuliers des hommes. Tous deux (mais non de même) gardent un même Lieu, se disputent le sens d'une tombe et d'une gloire. Tous deux sont en moi, qui déchirent et désirent l'unité. C'est dans l'unité que j'ai à dire leur double sens, leur Lieu impartageable : l'unique foyer de parole, qu'elle sorte de l'homme ou de Dieu. Que j'aie à dire le Lieu commun est ma singularité la plus profonde [25-26].

Cette méditation qui revient sans cesse à son thème central, tisse et retisse quelques mots que le temps évide, épuise de leur substance et que le poète tente de recharger, cette méditation ouvre toutefois sur une certitude : croire est bel et bien l'enjeu central de notre présence au monde.

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Ces athées, négateurs mystiques, peuvent donner l'exemple de très nobles qualités : ouverts à toute chose belle et même bonne, excepté Dieu, ils ont la passion de ce qui fait notre nature grande, leur vocation de l'homme se veut infinie – contre Dieu. Point n'est besoin de Dieu pour pratiquer stoïquement la vertu, ni brûler d'ambition morale pour l'homme. Les croyants ne le nient pas, au contraire. Ils pensent que cette ambition est le suprême orgueil de la raison naturelle, laquelle y cherche la preuve de sa liberté contre Dieu. Ce que nient les croyants, c'est qu'en s'améliorant l'homme se sauve, et que la pratique tout humaine de la vertu puisse faire passer quiconque de l'ordre naturel à l'ordre spirituel. Ils affirment que même avec les meilleures qualités, nul ne peut être sauvé que par Dieu. Ils croient aussi que beaucoup sont sauvés sans ces qualités, et certains malgré elles. Cette affirmation foncière fait horreur à l'humanisme athée.
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Ce dernier se fonde sur l'axiome contraire : l'homme peut, et doit, se sauver lui-même. Dire que l'homme se sauvera peut signifier qu'il finira par abolir cet aspect négatif du réel qu'est le mal sous ses formes diverses : la souffrance, le vice, la mort. Espérance qui, placée sur l'homme seul, va pour le croyant à l'encontre de son objet. Pas plus que l'athée, le croyant n'accepte naturellement la réalité de la souffrance. Mais l'instinct de la foi sent que l'athée, pour se délivrer du scandale du mal, tend à ravir à Dieu l'économie du salut et de la vie spirituelle, économie dont l'équilibre passe par une douleur mystérieusement commune à l'homme et à Dieu [207-208].

À tous égards, il y a dans ces lignes une sorte de d'extrait de La Face humaine et, plus amplement encore, de l'œuvre de Pierre Emmanuel – ce que j'ai lu de son versant poétique offre une terrible cohérence d'âme, de pensée et de langue avec les pages de l'intellectuel.

Je sais que l'homme est sans commune mesure avec la somme de ses énergies. Je suis certain que notre évolution udûment libératrice manque de l'essentiel, est en danger de manquer l'essentiel : d'aboutir […] à la taciturnité fraternelle des esprits fondés sur un commun silence [33]. Nous voilà prévenus de la fonction d'un tel livre, qui – parce qu'il est parole et langue – opère dans la distance inlassablement agrandie entre langage et silence, abîme de l'unité [52].

 

À suivre :
intertresetroit
3 – Pierre Emmanuel :
un infréquentable ?

 

[1] Toutes les citations étant empruntées à La Face humaine (Le Seuil, 1965), je prends le parti de mentionner la page entre crochets, dans la suite de la citation, évitant de multiplier les notes en bas de page.

 

Pierre Emmanuel, d'après cliché Le Seuil, D.R.

 

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Commentaires:

Commentaire de: Claude [Visiteur] · http://lapromenadedeseauxvives.blogspirit.com
Merci Dominique. Je suis impatiente de lire la suite.
Permalien Mardi 3 juillet 2007 @ 16:32
Commentaire de: Gauthey [Visiteur]
Monsieur,
Je m'intéresse à l'oeuvre de Pierre Emmanuel. Ses livres sont difficiles à obtenir. Je souhaiterai savoir de quel recueil est extrait le poème "je sais"? Le savez vous? Je vous remercie de l'attention que vous porterez à ma demande.

Cordialement

Anne Gauthey
Permalien Mardi 15 janvier 2008 @ 13:13

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