L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie

Toulouse et ceux qui se réfèrent au Languedoc historique aiment invoquer l'épopée cathare dès lors qu'il s'agit de donner quelque assise à un vieux fond de résistance aux pouvoirs centralisateurs, teintée d'un doigt d'anticléricalisme que l'on sent pointer, aujourd'hui encore, en Midi toulousain. Une autre perspective, d'une nécessaire symétrie, invite à considérer le bénéfice des missions que l'Église multiplia pour réduire l'hérésie des Parfaits – jusqu'au bûcher du dernier d'entre eux, Guilhem Bélibaste, en 1321. La fondation de l'Ordre des Prêcheurs par saint Dominique n'est pas la moindre part de cet héritage.
En décembre 1216, Rome officialise l'autonomie des « frères de la Prédication de Toulouse » ; dès 1230, ceux qu'on nommera plus tard les Dominicains bâtissent leur propre église dans la cité des capitouls. Quatre grandes campagnes de construction aboutiront à l'actuel ensemble conventuel, que la Révolution puis l'Empire (qui y installe l'armée) manquent de détruire à jamais.
Un homme a voué sa vie entière à la reconstruction et la restauration de ce joyau de l'art gothique languedocien. Pendant plus d'un demi-siècle, Maurice Prin s'est consacré sans relâche à une double tâche : animer la renaissance du bâtiment dans sa matérialité – allant lui-même, parfois loin de Toulouse, retrouver des éléments architecturaux dispersés ; et mener des recherches en paléographie, en histoire de l'art, en architecture afin d'éclairer et d'orienter cet impressionnant chantier par la connaissance rigoureuse de son histoire.
Au fil de ces décennies, Jean Dieuzaide a fait des Jacobins et du travail de Maurice Prin, devenu son ami, l'un de ses sujets de prédilection : nombre de clichés de ce fonds n'ont jamais été publiés.
Un petit groupe d'érudits, passionnés par l'histoire et le patrimoine toulousains, épaulés par les professionnels et les spécialistes de la conservation et de l'histoire de l'art – notamment Daniel Cazes, conservateur en chef du musée Saint-Raymond –, ont convaincu Maurice Prin de livrer une part de sa mémoire et de ses connaissances. C'est ainsi que l'association Les Amis des Archives de la Haute-Garonne a coordonné et formalisé un projet éditorial dont l'intérêt excède les seules limites de Toulouse : on vient découvrir les Jacobins de l'autre bout du monde.
Quand il m'accueillit à Toulouse en 1979, Pierre Privat m'indiqua d'emblée qu'il me faudrait prendre l'initiative d'un livre qui retrace l'étonnante aventure conduite par Maurice Prin. Ce dernier était toujours à l'œuvre – et l'œuvre n'était pas de mots et de papier, mais de pierres ! Ce n'est donc pas en publisher (Les Amis des Archives publient le livre à leurs risques et périls, selon la belle formule qui figurait jadis sur les contrats d'édition) mais en éditeur conseiller et en typographe que j'accompagne aujourd'hui les maîtres d'œuvre jusqu'à la parution prévue pour cet automne.
Dès que j'ai présenté la candidature d'InTexte pour préparer techniquement cette publication, pour en assurer la mise en forme typographique, harmoniser la présentation des œuvres de Jean Dieuzaide et des textes de Maurice Prin, j'ai su que j'avais devant moi bien plus qu'un marché professionnel : la chance de restituer dans un livre – dont l'enjeu m'était connu, pour ne pas dire familier, bien avant que l'honneur de me soit fait d'y être associé de la sorte – le meilleur de ce que les livres eux-mêmes m'ont enseigné. Quand les textes m'ont été remis, quand m'ont été confiés les tirages originaux de Jean Dieuzaide, une sorte d'étrange métamorphose s'est faite dans mon regard : c'est en typographe, en fils et petit-fils d'ouvriers imprimeurs que j'ai abordé ce travail ; de n'avoir pas à diriger la publication, de n'en pas prendre moi-même le risque financier, d'y être convié en artisan rémunéré à la tâche m'a investi d'un bonheur inattendu, imprévisible. M'usant les yeux à l'écran certains soirs, réveillé avant l'heure par l'appel des pages à construire, il m'a semblé partager la tension du copiste et de l'enlumineur médiévaux penchés sur un livre d'heures.
L'ensemble du livre a trouvé son assise et reçu l'agrément des maîtres d'œuvre. Je suis parvenu à n'utiliser qu'un seul caractère, un Garamond, dans sa seule fonte maigre, en romain et italique. Aucun cliché n'est reproduit à fond perdu (à l'exception des pages d'un livre de 1610, scannées sur un original de l'époque issu de la collection de Maurice Prin) et je n'ai pas recadré d'un millimètre une seule des photographies de Jean Dieuzaide. Avec sérénité, l'agencement des pages a comme naturellement tourné le dos à toutes les complaisances que le livre, depuis trop de lustres, a cru devoir manifester au magazine. J'ai laissé l'œil exercer sa science et contraint l'informatique à tenir son rang.
Il reste, d'ici les premiers jours de septembre, un minutieux travail de lecture, de correction typographique, de sculpture du texte courant – la chasse au veuves et aux orphelines [1]; ainsi que la préparation numérique des clichés, pour laquelle un appui précieux entre tous m'est assuré, que j'évoquerai en son temps. L'ouvrage paraîtra fin octobre. Huit semaines ont été prévues pour que ni l'imprimeur, ni le relieur n'aient à travailler dans la hâte.
Je guettais l'été pour disposer de quelques heures de loisir. Des tâches urgentes m'attendaient – classer la bibliothèque indienne, mettre à jour le site de l'entreprise, écrire… L'appartement de mon père imposerait que je m'absente plusieurs jours. Les circonstances en ont décidé autrement, et je n'ai le sentiment que de me conformer à un lien résolument immémorial – de nature organique, par l'hérédité – qui a fait de moi un homme du Livre. Imprimé, à l'automne, mon labeur de l'été prendra place dans la petite vitrine votive qui préside, ici, au quotidien de la bibliothèque : pour chacune des séances de travail avec l'homme qui dirige la publication de l'ouvrage au sein de l'association éditrice, j'en allume le minuscule plafonnier.
[1] En typographie, orpheline est la dernière ligne d'un paragraphe rejetée seule en tête de la colonne ou de la page qui suit ; veuve la première ligne d'un paragraphe qui figure isolée en pied d'une colonne ou d'une page, tandis que le corps du paragraphe est rejeté en colonne ou en page suivante.

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Dominique Autié
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