blog dominique autie

 

Vendredi 31 août 2007

05: 59
Petit sommaire électronique et raisonné
des pages publiées durant l'été 2007 sur ce site. Cliquez ici.

05: 58

 

Pages d'été
intertresetroit
Petit sommaire électronique des pages mises en ligne
intertresetroit
en juillet et août 2007
intertresetroit
à l'usage de celles et ceux qui ont eu raison de s'éloigner de leur écran d'ordinateur
tout ou partie de l'été.

 

mumtaz_aout_2007
intertresetroit
[Zoom]

 

Mumtaz avait confisqué à son profit l'actualité de l'été 2006. Mauvaise cavale, mais dénouement heureux. Et l'occasion de mieux cerner encore l'âme humaine. Rien de tel cet été : Mumtaz a coulé des jours furieux, à foudroyer tout visiteur non connu d'elle, et des nuits sauvages à persécuter une famille de lérots venue prospérer derrière la double cloison de ma chambre. Cet été de bonne divinité domestique, qui ne se commet pas avec les souris grises (Mus domesticus), mérite un portrait officiel. J'ai pris celui-ci le 20 août, l'intéressée ayant consenti à tenir la pose le temps que j'aille chercher l'appareil numérique de l'entreprise sur mon bureau.

 

 

mercredi 4 juilletintertresetroitLa perte du temps

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Petite chronique maussade : le travail s'accumule, je ne tiens même plus le rythme métronomique des mises en ligne – et je me suis toujours juré que cet indice-là serait à prendre au sérieux. Deux commandes se sont rajoutées à un programme déjà lourd. L'une et l'autre portent avec elles des joies professionnelles profondes et inattendues. L'une d'elle sera évoquée ici, explicitement (voir chronique du samedi 21 juillet), l'autre par une simple allusion, mais j'y reviendrai bientôt. Pour l'heure, ce 4 juillet… [Lire la chronique : cliquez ici.]

vendredi 13 juilletintertresetroitFond d'écran

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D'ailleurs, la mise en ligne suivante n'intervient que dix jours plus tard. Du jamais vu. Pourtant, sur l'image, à l'écran, se trouve la clé, et du silence du blog, et du bonheur professionnel qui est le mien. les lecteurs de juillet ne pouvaient pas lire ce document, affiché à l'écran. Ils devront encore attendre une semaine entière pour croiser ici un peu mieux qu'un fantôme.[Lire la chronique : cliquez ici.]

Samedi 21 juilletintertresetroitLe livre d'une vie : L'Ensemble conventuel
intertresetroitdes Jacobins de Toulouse
par Maurice Prin et Jean Dieuzaide

intertresetroit

Jamais, sans doute, la rubrique L'ordinaire et le propre des livres, dans laquelle cette page prend place, n'aura été mieux nommée. Voilà donc à quoi j'ai consacré une part significative de mon temps depuis fin juin. Il sera de nouveau question de ce livre, dans quelques jours. Il doit « partir » à l'impression dans le courant de la dernière semaine de septembre. Nous avons encore tout le travail de dernière main à réaliser avant cette date. [Lire la chronique : cliquez ici.]

Dimanche 29 juilletintertresetroitDu drapé, à Ravenne

intertresetroit

Je prends de nouveau le strict nécessaire de temps pour lire. Je quitte l'écran, un jeudi de juillet en début d'après-midi, pour rendre visite aux rares bouquinistes présents place Arnaud-Bernard, à deux encablures d'ici. En temps ordinaire, je ne songe jamais à couper ainsi la journée du jeudi. Pourtant, certains libraires exposent à Arnaud-Bernard, qui ne viennent ni à Saint-Étienne le samedi, ni à Saint-Sernin le dimanche. Ce jeudi-là, j'ai pris mes congés payés. Et j'ai mis la main sur ces deux numéros des Dossiers de l'archéologie ! L'un des bonheurs qu'apporte la tenue de ce blog tient dans cette page, emblématique à cet égard : proposer de partager, sur le vif, une joie de lecture, laisser l'esprit faire sa pelote d'une découverte inattendue, l'inciter à ne pas garder pour lui ses libres associations, ses lubies, ses démons. Recycler aussitôt le miel de l'âme. [Lire la chronique : cliquez ici.]

Mercredi 1er aoûtintertresetroitFelis silvestris catus sapiens

intertresetroit

Je vous laisse découvrir – si vous n'en avez déjà eu vent – le cas étrange d'Oscar. Le lecteur comprendra que je n'aie pas voulu me sentir en reste à l'égard de Mumtaz. Ceux qui préfèrent le félin de la savane au chat domestique pourront toujours suivre par le menu, dans les commentaires, l'empoignade de deux de mes plus estimés lecteurs. J'ai dû trancher, quoi qu'il m'en coûtât pour Édouard Puginier, sans qui ce blog n'aurait pas l'élégance pour laquelle il convient, plus qu'à moi, de lui rendre hommage. [Lire la chronique : cliquez ici.]

Vendredi 3 aoûtintertresetroitHonneur à Jacques Blondeau, qui a enchanté
intertresetroitmon enfance !

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Quand des salves de spams (par dix, par cinquante…) ont commencé à s'attaquer très précisément à cette page, voilà quelques jours, me contraignant à en fermer les commentaires, j'ai regretté que Lancelot n'ait pas suscité le moindre message : de nostalgie, de satisfaction (serais-je le seul, ici, à garder mémoire de ma lecture du Journal de Mickey dans les années 1960 ?), sans parler bien entendu du possible signe d'un proche de Jacques Blondeau. Ce n'est que partie remise : depuis, j'ai trouvé sur eBay une cinquantaine de numéros comprenant la planche hebdomadaire de Jacques Blondeau. Une série incomplète – la façon dont se présentent les manques étant, elle-même, prétexte à un traitement auquel je songe avec quelque délectation. Je cherchais une idée de jeu-concours pour fêter l'automne, je me demande si… [Lire la chronique : cliquez ici.]

Mardi 7 aoûtintertresetroitNous ne voyons pas les yeux de celle ou celui qui lit

intertresetroit

Autre trouvaille d'été aux puces, cet Œil humain dans l'art d'un médecin belge, petit livre plus âgé que moi de deux ans, avec ses reproductions en héliogravure. Autre rapprochement : Pascal Quignard est l'invité du Banquet du Livre de Lagrasse durant toute cette semaine-là. Un ami m'a donné le programme, qui me sert de marque-page dans ma lecture du Dr Louis Alaerts. Nul décidément ne peut savoir les liens qui se tissent sous la paupière à demi baissée du lecteur. [Lire la chronique : cliquez ici.]

Vendredi 10 aoûtintertresetroit

intertresetroit

Ouahide Dibane est venu ici à 7h 30. Par un heureux concours des éléments, j'ai pu lui offrir le petit déjeuner sur la terrasse. Le vendredi suivant à la même heure, dans ses propres locaux – qui sont à vingt mètres des nôtres – notre entretien s'est poursuivi. Celui-ci n'a donné lieu à aucune chronique, mais je pense de plus en plus sérieusement que se noue bel et bien entre nous une sorte d'entretien infini, dont il conviendra de faire l'objet d'un livre. Ouahide risque de découvrir ce projet en lisant cette page. En sera-t-il étonné ? ce n'est pas certain. Une chose dont, sans se consulter, nous pouvons être assurés : nous prendrons notre temps.

Autre invité, ce même jour, Dominique ***, pour célébrer ses trois années d'abstinence alcoolique.
Sa
Lettre aux sceptiques a l'immense mérite de rappeler que notre choix d'une vie sans la moindre molécule d'alcool est le contraire du renoncement. [Lire la chronique : cliquez ici.]

Mardi 14 aoûtintertresetroitCourt manuel portatif de survie en milieux hostiles

intertresetroit

Trentième coup de gueule de la série. Cette fois, c'est mon propre métier qui se trouve dans l'œil du cyclone. [Lire la chronique : cliquez ici.]

Vendredi 17 aoûtintertresetroitDe l'usage des livres à caractère scientifiqueintertresetroitobsolètes

intertresetroit

Un moment d'hésitation avant de mettre en ligne cette page : ma défiance à l'égard des complaisances du temps (New is beautiful – Don't look back ! – Si l'homme était fait pour regarder en arrière, il aurait des yeux derrière la tête… – ne risque-t-elle pas, ici, de fourvoyer mon lecteur ? Mais non ! L'idée qui résulte de la lecture du Vieillissement du monde vivant est féconde. Elle est un parfait outil tactique : au premier chantre du progrès sans limite, opposez l'une des belles formules dépressives de ce livre, demandez-lui de vous démontrer scientifiquement le caractère erroné de cette notion d'un monde dont la perte serait, déjà, largement avancée. Parions qu'il vous répondra : Mais ce livre a plus d'un demi-siècle ! Comment pouvez-vous lui apporter le moindre crédit ? [Lire la chronique : cliquez ici.]

Mardi 21 aoûtintertresetroitLe Lieu d'Yves Rougé Peyreguilhe

intertresetroit

Montségur : des cars entiers de touristes devaient encore stationner au pied du pog quand j'ai rouvert, ici, dans le silence et la solitude du soir, ce livre magnifique. [Lire la chronique : cliquez ici.]

Samedi 25 aoûtintertresetroitPierre Emmanuel, un infréquentable ?

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Poursuite de ma lecture de Pierre Emmanuel. Confrontation de l'homme et de son œuvre à la catégorie des écrivains infréquentables proposée par Juan Asensio en début d'année : l'infréquentabilité de la foi – peut-être l'irréductible pierre angulaire – et d'achoppement – de l'âme face à nos sociétés. En septembre, je donnerai à lire des poèmes de Pierre Emmanuel, à livres ouverts. [Lire la chronique : cliquez ici.]

Mardi 28 aoûtintertresetroitJuan Asensio, Escorter les morts
intertresetroitafin de leur permettre de nous faire entendre leur voix.

intertresetroit

Entretien avec Juan Asensio à l'occasion de la nouvelle édition de son essai La Littérature à contre-nuit. La production de rentrée des éditeurs français semble suivre, inexorablement, la spirale inflationniste commentée ici même. D'où la nécessité de procéder, sur la Toile, au travail de lecture et d'indication auquel les médias ont, depuis des années, renoncé. D'autres livres, certains d'échapper à la brutalité haineuse des BTS force de vente du marketing éditorial, trouveront écho et lieu dans les pages d'automne de ce blog. [Lire la chronique : cliquez ici.]

 

Merci de votre assiduité, de votre présence sur la Toile.
Bonne rentrée à chacune et chacun de vous.

 

intertresetroit

Rappel : Les Commentaires des pages sont fermés quelque temps après leur mise en ligne, en raison des spams incessants dont les sites indépendants sont la cible. Je m'efforce toutefois de maintenir ouverts les commentaires des chroniques concernant l'abstinence alcoolique.
N'hésitez pas à m'adresser commentaires et questions par courrier électronique.
Si vous le souhaitez, votre texte sera intégré dans les meilleurs délais. Merci d'avance.
Cliquez ici [sur l'adresse qui s'affiche, remplacer l'euro par l'arobas.]
D.A.

 

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Mardi 28 août 2007

06: 23

 

Entretien

litterature_contrenuit
intertresetroit
intertresetroit[Verso : cliquez]

intertresetroit
Juan Asensio
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Escorter les morts,
intertresetroit
afin de leur permettre
intertresetroit
de nous faire entendre
intertresetroit
leur voix.

intertresetroit

À l'occasion de la parution de la seconde édition
de
La Littérature à contre-nuit,
Éditions Sulliver, 2007, 26 €.
ISBN 978-2-35122-027-6.

 

 

 

Dominique Autié : Deux années et demie ont passé depuis la parution de La Littérature à contre-nuit [1]. Au cours de celle-ci, outre l’activité de votre site – qui n’a pas fléchi –, vous avez notamment publié La Critique meurt jeune et dirigé l’ensemble Les écrivains infréquentables paru comme numéro hors série de La Presse littéraire. Le moins qu’on puisse dire est qu’une cohérence forte émane de ce flux tendu de lectures et de publications. Les quelques aménagements de cette seconde édition de La Littérature à contre-nuit tiennent compte, je suppose, de la partie qui se joue sur l’échiquier de votre travail de lecteur et de critique ?

Juan Asensio : Cette seconde édition de La Littérature à contre-nuit a été, comme il se doit, relue, corrigée et augmentée de plusieurs textes. Ce livre, que je considère comme un véritable monstre, de par son sujet tout autant que sa forme, a donc vu sa monstruosité accentuée : le docteur Moreau, face à un tel spécimen, n’aurait pu lui-même s’empêcher de continuer à mener ses sordides expériences. Mais, comme dans ce cas je ne fais souffrir nul autre que moi, je n’ai pas de remords.

Cher Dominique, ne m’en demandez pas plus, de grâce : se relire est une épreuve qui m’a toujours semblé être la torture la plus raffinée et diabolique susceptible d’être infligée à un auteur, ou plutôt, qu’un auteur s’inflige lui-même (« Je suis la plaie et le couteau ! »), comme s’il ne pouvait se débarrasser de la malédiction de l’heautontimoroumenos qui n’est plus, comme dans le théâtre de Térence, un rôle comique. Dire que certains imbéciles, la bouche en cœur, affirment qu’ils sont satisfaits de ce qu’ils ont écrit, qu’ils ont enfin touché, avec ce livre, ce sommet lilliputien de leur œuvre merdiculaire, l’essence de la littérature, qu’ils ont senti, cette fois-ci, que l’inspiration, elle-même, pas moins, leur dictait leurs phrases délicieuses et vaines ! Quelle stupide blague : je crois plutôt que c’est l’aile de l’imbécillité, et elle seule, qui les a frôlés, pour reprendre une nouvelle image baudelairienne. Cependant, je ne voudrais point assombrir à dessein ce constat : je sais, tout auteur devrait savoir que relire ce qu’il a écrit est une corvée puisqu’il n’est plus vraiment l’homme qui a écrit ces lignes, les siennes pourtant, l’homme pour lequel ces lignes paraissaient constituer une assez juste approximation de la vérité lesquelles, maintenant qu’il les relit, lui paraissent ridicules et sottes.

William Faulkner va toutefois beaucoup plus loin que moi puisqu’il écrit à Joan Williams, dans une lettre datée du 7 mai 1952 : « Quand on a écrit un jour quelque chose, qu’on ne se sent pas obligé de haïr, c’est comme le cancer, on ne s’en remet jamais… ». Ce livre, à mes yeux, est une chose morte, une peau desséchée dont je me suis débarrassé, plutôt deux fois qu’une. Qu’il tente de revivre par les yeux de mes lecteurs, cela, c’est un miracle qui ne cesse de me surprendre. Un dernier point. Là, donc, où vous semblez faire le pari, par amitié sans doute, de quelque mystérieuse ligne de conduite guidant ma démarche d’auteur et de critique, je ne vois, sans qu’il me semble faire preuve d’un pessimisme maladif, qu’un chaos inextricable de phrases, de navrantes images, des phrases pulvérulentes, un désespérant éloignement entre mon texte et l’image que je me fais de ce que je dois, de ce que j’aurais dû parvenir à évoquer : le Mal et, bien sûr, ce qui le dépasse, la lumière, la littérature, réalités parentes pour Charles Du Bos (qui écrivait, en soulignant cette phrase : « La littérature, c'est la pensée accédant à la beauté dans la lumière »).

D.A. : Ma conviction reste intacte que La Littérature à contre-nuit partage avec La Littérature et le Mal de Georges Bataille une parenté d’intention et de propos, ainsi que la force de conviction. De telles démarches pour nourrir une lecture « prospective » d’auteurs soit pétrifiés dans les dictionnaires et les anthologies bien-pensantes, soit pour ainsi dire oubliés (ce qui était le cas d’Ernest Hello), opèrent comme un révélateur en photographie : pour votre lecteur, une figure et une œuvre se dessinent, enviables (je vous dois d’avoir découvert ainsi Paul Gadenne) ; mais le lecteur, lui aussi, se révèle à l’évocation – si ce n’est à la lecture – des figures et des œuvres que vous acheminez, dans La Zone, dans vos livres, un peu comme le passeur psychopompe d’enfers dont notre temps se protège. Qu’avez-vous appris du lecteur, ces dernières années, de sa capacité à embarquer en pareille compagnie, j’allais dire : de son courage ?

J.A. : Votre comparaison me flatte. « La littérature est l’essentiel, ou n’est rien ». Cette phrase de Georges Bataille m’a toujours paru, depuis l’époque où je l’ai lue pour la première fois, être la meilleure définition des liens inextricables unissant la vie et son expérience seconde, revécue, fantasmée, redonnée : la littérature, l’art. Parenté d’intention dites-vous, entre ces deux ouvrages ? Je ne crois pas ou alors ce n’est que la surface des choses, trompeuse. Quoi qu’il en soit, lorsque j’ai écrit les différents textes qui constituent ce livre, je puis vous assurer que ma lecture de Bataille était déjà chose ancienne, à peine me laissa-t-elle le souvenir de quelques éclats : si influence il y a de ce livre sur le mien, elle ne peut qu’être profondément inconsciente et vous savez dans quelle piètre estime je tiens les influences occultes, du moins celles qui perturbent paraît-il le fonctionnement de notre cerveau…

Poursuivons car, au risque de vous choquer, cher Dominique, je crois ne rien avoir appris de celles et ceux qui me lisent. Ces lecteurs peuvent me donner, de mon livre, une image plus ou moins éclairante et juste mais d’eux, je n’apprends rien, du moins tant que leur critique ne s’est pas haussée à la hauteur où un dialogue véritable aurait pu s’instaurer. Si je devais apprendre quelque chose sur ma démarche, ses réussites et ses limites, cette connaissance proviendrait d’un livre écrit pour lutter contre le mien, pour dénoncer son projet et aller en somme contre sa dangereuse pente. Une œuvre naît au moins autant d’autres œuvres que de la vie quotidienne de son auteur. La meilleure réponse à un livre, finalement, est encore et toujours un autre livre.

Pour ma part donc, je me contente de faire mon travail – lire et évoquer, le plus intelligemment et sincèrement, mes lectures – et je dois faire ce travail point trop incorrectement. C’est tout. Tant mieux, je m’en réjouis réellement si, à l’occasion de la lecture d’un de mes textes, certains auteurs peuvent être redécouverts du public cultivé ou, à tout le moins, être perçus différemment. Je songe, comme vous, à Paul Gadenne, romancier d’une intelligence et d’une profondeur tout à fait remarquables. Je songe encore à la modernité absolue de Monsieur Ouine de Bernanos. Le courage du lecteur me dites-vous ? Que n’avez-vous évoqué, plutôt, mon attente pour le moment déçue d’une réponse digne de ce livre.

D.A. : Deux mille ventes, me disiez-vous, pour le volume consacré aux écrivains infréquentables : le désert serait donc étrangement bien plus et (peut-être) mieux peuplé qu’on ne pouvait le craindre ? Comment situez-vous, aujourd’hui, les enjeux de la critique ? D’où se devrait-elle de parler ? À qui ? À quelles conditions ? Ne va-t-elle pas rencontrer, à terme, la nécessité d’éditer les œuvres elles-mêmes – de les redonner, matériellement, à lire lorsqu’elles sont introuvables autrement qu’en bibliothèque ? En clair : quel regard portez-vous sur le monde éditorial et sur son devenir proche ?

J.A. : Encore une fois, permettez-moi de me montrer moins optimiste que vous ne l’êtes. Les enjeux de la critique sont ce qu’ils ont toujours été : une voie solitaire, où le critique marche non point pour atteindre quelque Carcassonne – Lord Dunsany puis Faulkner nous ont suffisamment appris que nul ne pouvait atteindre cette destination chimérique, à moins qu’il ne s’agisse de confondre cette destination avec une chaire douillette au Collège de France – mais tout simplement parce qu’il faut marcher. Je me moque donc de savoir combien de livres je vends. Assurément beaucoup moins que Philippe Sollers ou même Pierre Assouline, auquel les éditeurs de piètre envergure intellectuelle comme Bartillat demandent d’écrire des préfaces aux livres qu’ils éditent. Il est vrai qu’ils n’hésitent même pas à confier ce soin, lorsqu’il s’agit d’Une vieille maîtresse de Barbey, à… Catherine Breillat ! Je me moque également de savoir que la presse dite littéraire évoque bien peu mes ouvrages. Vous voyez, je ne cherche même pas à jouer la figure convenue de l’auteur maudit. Car il est tellement facile d’être, de nos jours, un infréquentable convenable, un truand de salon parisien comme l’est par exemple Marc-Édouard Nabe, que je n’éprouve guère d’admiration pour les spécialistes bien souvent autoproclamés de la subversion subventionnée.

Je parais sans doute odieusement prétentieux en affirmant une telle énormité, ou bien simplement rejouant pour m’en moquer la pudeur effarouchée de nos précieuses ridicules mais, ma foi, croyez-moi, je suis absolument sincère.

Qu’importe dès lors, si cette voie est d’extrême solitude je vous le disais, que mon livre soit édité et qu’il se vende passablement : borgésien dans l’âme, je me dis parfois que seule notre prétention nous pousse à désirer, à tout prix, la parution d’un ouvrage, alors que nos pages pourraient, tout aussi bien que celles d’un Pessoa, dormir au fond d’une malle et être redécouvertes, qui sait, dans mille ans, par une paire d’yeux qui ne saura rien de nous. Tant mieux. Car nous sommes submergés par la publicité, que nous alimentons comme il se doit. Regardez, ainsi, tout ce qu’un lecteur, même peu averti, est susceptible d’apprendre sur ma vie s’il ne fait que parcourir La Zone depuis sa création ? Nous avons tendance à bien trop évoquer nos malheurs et nos disgrâces infimes. Le vitriol de mépris que Céline a eu raison de jeter sur cette plaie amoureusement creusée par chacun d’entre nous n’est pas près de ne point continuer d’agir : nous sommes des faibles, y compris celles et ceux qui nous paraissent être les plus forts. Un peu de patience aura vite fait de révéler la vilaine cicatrice que nous efforcions à tout prix de dissimuler. Vous ne m’en voudrez point de citer à nouveau l’immense Faulkner qui écrivit à son ami Malcolm Cowley : « Mon but, auquel tendent tous mes efforts, est que la somme et l’histoire de ma vie tiennent dans la même phrase qui sera à la fois ma nécrologie et mon épitaphe : Il fit des livres et il mourut. » Je ne peux pas franchement prétendre, depuis que j’ai créé Stalker, avoir tenté de demeurer parfaitement incognito.

Quoi qu’il en soit, une œuvre, une œuvre véritable trouve toujours un chemin, une route (via rupta) de violence pour toucher l’intelligence et le cœur de ses lecteurs. Je ne crois donc guère au mythe du manuscrit maudit car franchement, de nos jours, ne trouvez-vous pas qu’absolument tout ou, pour être plus précis, absolument n’importe quoi peut être édité ?

Voyez, par exemple, les éditions du Grand Souffle : ces gens-là, de véridiques illuminés brassant de grands mots vides qui éclatent devant leur petite bouche en dégageant une horrible odeur, des tartuffes pagano-pneumatiques adeptes de la partouze verbale à condition qu’elle soit absolument moderne (alors qu’elle n’est que faisandée), ces gens-là disais-je sont capables d’éditer des ouvrages de quelques dizaines de pages à peine, écrits probablement, un soir de déveine, sur le coin d’une machine à laver en vidant une bouteille de vodka orange, comme ceux d’un certain Didier Bazy, et croire sans rire qu’ils font œuvre (pardon : grand œuvre) intellectuel, prétendant même surpasser Levi, Celan et quelques autres nains qui ne se sont sans doute pas suffisamment aventurés, à leurs yeux, dans les ténèbres. Pauvres garçons qui ne connaissent pas même les œuvres radicales de Jean Améry ou d’Imré Kertesz et affirment, en collant un texte illisible sur des illustrations poussives, réinventer une avant-garde littéraire qu’un peu de culture leur ferait tout du moins ne pas méconnaître, voire, plus sûrement, complètement ignorer… Au moins, il y avait quelque talent dans l’ouvrage d’un Roger Parry illustrant Banalité de Léon-Paul Fargue, alors que dans le brouet mitonné par les cuistots peu scrupuleux de L’Imp(a)nsable (sic), je ne vois que nullité et prétention, nullité du fait même qu’il y a terrible prétention, beaucoup d’épices visuelles censées nous faire oublier le goût infect de la carne qu’ils nous servent.

Je me permets de revenir un instant au cas de mes propres livres. Si je ne crois pas, en effet, à une quelconque malédiction qui, comme dans le conte de Coleridge, m’obligerait à écumer les bars en répétant le malheur qui m’est arrivé, je dois tout de même constater que mes ouvrages jouent d’une particulière malchance. Mon essai sur George Steiner a ainsi été refusé par le Cerf, en la personne de Philippe Verdin qui me demandait, afin de ne point effaroucher ses lecteurs, d’émasculer (sic) mon texte, de le dé-bernanoser si je puis dire. Le deuxième ouvrage, aujourd’hui réédité par Irénée D. Lastelle dont j’admire les efforts et l’opiniâtreté, a disparu des librairies, les éditions A contrario ayant été, selon l’ignoble terme juridique, liquidées. Le troisième, La Critique meurt jeune, s’est trouvé lamentablement secondé par son attachée de presse, Marjolaine de Latour, transfuge des Presses de la Renaissance (qui, je crois, l’ont récupérée depuis qu’elle a été licenciée, sans doute, du moins je l’espère, au motif de son incompétence, par le Rocher…). Je ne vous étonnerai hélas probablement pas en vous apprenant que cette vague représentante commerciale a paru proprement scandalisée le jour où je lui ai demandé si elle avait tout de même l’intention de lire un livre (notez que je me doutais qu’elle ne l’avait point lu…), en l’occurrence le mien, qu’elle était chargée de défendre. « Croyez-vous que j’aie le temps de lire votre livre ? VRAIMENT ? Je préfère donc vous écouter m’en parler… ». Je vous assure que ces propos, appuyés d’un large sourire débordant de frites, m’ont été servis sans la moindre gêne.

Le résultat de cette incompétence caractérisée et n’ayant aucune honte à s’étaler ? Il ne se fit pas attendre ou plutôt, c’est l’inverse qui se produisit puisque rien ne vint. Comptant probablement sur l’éclat prestigieux des noms composant son carnet d’adresses, cette personne envoya à d’éminents journalistes une bonne trentaine d’exemplaires de mon livre qui, bien évidemment, ne fut jamais évoqué, pas même en une seule ligne mal rédigée. Les seuls articles concernant cet ouvrage, je les ai moi-même provoqués, en envoyant mes propres exemplaires à quelques personnes de talent (je fais bien sûr abstraction de Jean-Louis Ezine, sous-pigiste spécialisé dans le commentaire de courses de blattes). Quant à mon manuscrit sur Judas, vous savez pour quelles raisons d’une très haute intelligence Michel Surya, qui parut l’apprécier pourtant, l’a refusé : il est à gauche, ou plutôt à l’extrême gauche et moi, voyez-vous, je suis un méchant auteur qui n’aime pas les auteurs qu’il aime aimer (sic de nouveau) ! Je pourrais allonger encore la liste de mes déconvenues éditoriales, notez-le. Et alors ? Aujourd’hui, n’importe quelle petite dinde pré-nubile peut faire éditer son journal philosophico-amoureux, grâce à l’amour des livres dont témoignent, par exemple, quelques farceurs agissant par le biais d’Internet.

Cher Dominique, croyez bien que ne joue pas mon sous-Bloy comme le dirait Michel Crépu en vous révélant ces modestes déconvenues et que je ne cherche pas davantage à noircir un tableau déjà passablement fuligineux. Il y a de très belles réussites en France comme le sont les éditions de L’Éclat, Jérôme Millon ou encore Sulliver, même si Lastelle les quitte (peut-être est-ce là, d’ailleurs, le signe évident d’une future guigne éditoriale qui décidément colle à mes livres).

D.A. : Contrairement à d’autres époques de l’histoire où des civilisations se sont défaites, la nôtre me semble présenter cette singularité : ses élites tardent à nommer ce qui pourrait les lier. Pensez-vous qu’une pratique de la littérature, dont vous remettez au jour les outils et les armes, puisse nourrir ce lien social qui fait défaut à ceux qui, aujourd’hui, où qu’ils se tournent, butent sur le mutisme spirituel de l’époque ? Ou, au contraire, la lecture de ce que vous nommez la littérature à contre-nuit n’a-t-elle pour destin que d’épaissir la nuit extérieure, de renvoyer chacun de nous à la solitude surpeuplée qui est son lot quotidien ?

J.A. : Je dois vous avouer que je ne sais trop que vous répondre. Ce livre a été écrit, comme chacun de mes autres textes, dans l’urgence et, bien souvent, la douleur. Alain Santacreu, dans la belle critique qu’il fit de cet ouvrage, affirmait que s’y trouvaient des étapes herméneutiques, de véritables haltes nous permettant de trouver repos puis de nous élancer vers la lumière, toujours lointaine mais se rapprochant néanmoins. Ainsi mon livre serait-il, à sa façon point calculée, contrelittéraire, en ce sens qu’il ne se contente pas de dresser, sous les yeux du lecteur, de labiles êtres de papier mais qu’au contraire il le dérange, l’engage sur des voies qu’il eût sans aucun doute préféré éviter.

Puisque la démarche de ce psychopompe particulier qu’est tout auteur, vous le savez, est de descendre au plus profond de l’obscurité avec pour seule mission de revenir, de tenter de revenir au grand jour, alors, dans ce sens, oui, Alain a eu raison de souligner ce passage de la métaphore à l’action : je suis devenu, dans ce livre difficile, guide tout autant que graveur à la manière noire. Il s’agit en somme pour moi, en tant que critique, d’escorter les morts, non pour les mener vers les ténèbres plaintives qui seront désormais leur lieu de séjour mais pour les ramener, quelques instants et à condition que nous les accueillions en silence, auprès des vivants, afin de leur permettre de nous faire entendre leur voix. Comme toute œuvre artistique peu pressée de séduire, toute critique digne de ce nom est dialogue sans fin avec les morts, souvent plus vivants que les imbéciles translucides qui s’agitent sous nos yeux [2].

 

 

[1] Ma présentation de la première édition de La Littérature à contre-nuit avait donné lieu à un échange avec Juan Asensio.
[2] Les thématiques de la voix de nos morts (sans cesse présente dans les magnifiques et funèbres livres de Guy Dupré – Les fiancées sont froides, Le Grand Coucher…) et de la technique de gravure dite de contre-nuit seraient-elles donc secrètement liées, comme nous invite à le penser W. G. Sebald dans un très beau texte intitulé Au royaume des ombres de Jan Peter Tripp recueilli dans Séjours à la campagne ?

 

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Samedi 25 août 2007

08: 36

 

Pierre Emmanuel

3 – Un infréquentable ?

 

pierre_emmanuel3

 

Lire les deux précédentes chroniques :
intertresetroit
1. – Réalité du Verbe
intertresetroit
2.– L'abîme de l'unité

 

La menace de dépérissement ou d'extinction qui peut peser
sur la littérature sonne comme une extermination d'espèce,
une sorte de génocide spirituel.
intertresetroit
Roland Barthes [1].

 

… Tel se présente Pierre Emmanuel à qui La Face humaine advient. À qui ouvre ce livre et ne peut le refermer. Je prévois, dans un quatrième volet, de restituer plusieurs pages de sa poésie, selon cette méthode du livre ouvert à l'écran, qui me semble propice, parce que médiane et médiatrice entre deux supports – entre deux âges du monde et de l'esprit.

Je discerne dans quel ghetto moral a pu et peut encore se trouver cet apatride de la langue : inconnu de la plupart de ceux qui pourraient, aujourd'hui, se désaltérer à sa méditation ; poète chrétien pour d'autres, hâtivement supposé annexer son verbe à quelque cause perdue ; au regard des poètes comme des croyants, il est parmi sa communauté de prière et parmi les ouvriers de la langue celui qui, singulièrement, conteste toute revendication de la poésie à se prévaloir d'une dimension spirituelle propre ; position insolite s'il en est, pour ne pas dire intenable quand c'est d'abord par son œuvre poétique – non par ses essais, plus tardifs – que l'intellectuel s'est acquis quelque visibilité publique.

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intertresetroit

Cela suffirait-il à lui valoir de figurer aux côtés des écrivains infréquentables que Juan Asensio a convoqués par la voix de ceux qui s'honorent de les lire dans un volume hors série de la Presse littéraire ?

La plupart des existences et des œuvres revisitées dans ces pages ont pour caractéristique commune, me semble-t-il, de ne s'être pas placées sous la bannière, somme toute protectrice, d'une école, d'un groupe, d'une chapelle, encore moins d'une église. Observation qui aboutit à une remarque tautologique si l'on prend au mot la proposition à laquelle aboutit Juan Asensio : Affirmons donc que l'infréquentable est d'abord et avant tout un homme libre [2].
Qui est cet homme ? D'où me parvient sa voix ? Que me vante-t-il – que me vend-il ? Pierre Emmanuel… combien de divisions ?

L'infréquentable se présente sans barrière placentaire, sans garde rapprochée, sans le bouclier de la doxa. Quand on le croit affilié, on constate que ses « amis » ne pas tardent pas à le suspecter d'intelligence avec l'ennemi, qu'il s'est d'ailleurs présenté en dissident, qu'on l'a accueilli avec mauvaise grâce en futur exclu.

Comme Bloy et Bernanos, Pierre Emmanuel est un homme seul. On peut tout dire d'eux, tout et son contraire. Nul ne viendra brandir un manifeste qu'ils auraient cosigné de leur vivant afin de frapper d'alignement la glose, l'hommage ou le reproche. S'ils font, aujourd'hui, l'objet d'un anathème ou d'un interdit, celui-ci sera formulé sur la base de concepts et de principes qui sont étrangers à leur pensée et à leur œuvre, voire anachroniques : comme on stigmatiserait aujourd'hui un stratège militaire du Grand Siècle pour ses propos non conformes au dogme de l'égalité des sexes et au principe de la parité hommes-femmes, tels que les promeuvent les militants féministes les plus sourcilleux – un tel motif trouvant sa seule autorité dans le fait que toute une société en adopte les présupposés, le reprend à son compte, le présente comme une évidence fondatrice et normative qui ne saurait souffrir qu'on doute de sa légitimité : des moines choisissent, à l'intérieur de la clôture, de célébrer en latin l'office divin, ils sont traditionalistes, assimilables sans autre forme de procès aux factions intégristes de la chrétienté, dont on sait parfaitement par ailleurs… Etc.

Je vois dans cette conjonction – l'absence, voulue par eux, de dogme protecteur et la propagation, consentie par nous, d'une doxa expéditive – l'extrême vulnérabilité à laquelle expose plus que jamais l'exercice de la liberté souveraine – liberté scandaleuse, radicale, secrète, selon Juan Asensio – qu'à travers leur œuvre et leur conduite de tels esprits ont poursuivi et poursuivent encore, pour ceux qui survivent parmi nous. Qu'un silence indifférent les condamne à l'oubli – c'est le cas de Pierre Emmanuel – ou que les impératifs catégoriques d'un succédané de morale et de pensée sociale les voue aux gémonies, c'est bien par défaut de langue, faute des mots susceptibles de faire écho à leur voix que ces voix, soit semblent muettes, soit sonnent faux à l'oreille assourdie de notre temps.

Ils seraient non pas infréquentables. Non pas maudits ! – mais peut-être, plus intimement, de façon plus pernicieuse encore, médits.

J'attache, au fil du temps, un plus grand crédit à cette forme parasitaire du Mal, qui se loge au plus secret de l'hôte pour en épuiser la substance. Chez Homo sapiens, le parasitisme s'en prend à la langue, il n'est pas de plus sûr moyen d'exténuer l'espèce humaine. Pour des raisons que j'avais d'abord prévu d'explorer ici, mais qui excèdent ma pensée, du moins ces temps-ci – des raisons qui exigent des outils parfaitement réglés, des lames fraîchement soumises à l'affûtage –, je tiens que la foi, chez de tels êtres, est plus qu'une circonstance aggravante : quel qu'en soit l'objet, mouvement massif et totalitaire de l'âme, la foi fonde l'acte libre. Une telle liberté n'aurait plus de lieu, selon Juan Asensio, que dans les catacombes [3]. C'est plus qu'une image : lisant Pierre Emmanuel, il me semble rejoindre enfin une Église du silence, dont je pressens qu'elle n'attend pas que moi. C'est cela qu'il conviendrait de creuser. C'est sur cette piste que m'entraîne la lecture, pour ainsi dire dans le même temps, de La Face humaine et des essais rassemblés par Juan Asensio dans Les Écrivains infréquentables.

 

 

[1] La Préparation du roman. Notes de cours et de séminaires au Collège de France, 1978-1979 et 1979-1980, éd. Nathalie Léger, (coédition Le Seuil-Imec, 2003), p. 190. Cité par Juan Asensio, « L'infréquentable est le révolutionnaire le plus abouti », Les Écrivains infréquentables, hors série de La Presse littéraire, février 2007, Robert Lafont Presse, p. 14 (note 18). Passage rayé par Barthes.
[2] Ibid., p. 16.
[3] Ibid., p. 9.

 

 

Mardi 28 août, entretien avec Juan Asensio
intertresetroit
à l'occasion de la deuxième édition de son livre
intertresetroit
La Littérature à contre-nuit.

 

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Mardi 21 août 2007

06: 17

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Le Lieu
intertresetroit
d'Yves Rougé Peyreguilhe

 

 

 

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intertresetroit
Yves Rougé Peyreguilhe
…………………..Le Lieu
……Les Créatifs associés, 1995.

intertresetroit

Des circonstances professionnelles m'ont fait tirer de son rayon, voilà quelques jours, un livre que j'ai relu deux fois : la première parce qu'il ne m'a pas été possible de me soustraire au régime d'un texte que je connaissais pour sa beauté, la densité de sa langue, la portée de son propos ; la seconde pour y chercher, et y trouver sans peine, le passage que j'en devais extraire, pour une destination dont je parlerai plus tard, le moment venu.

Ce fut l'occasion de constater que ce texte et son auteur ne figurent nulle part sur la Toile. La page d'aujourd'hui a pour première urgence de faire entrer ce livre dans l'index planétaire qu'est la Toile. D'autant que j'ai appris que des exemplaires – dont l'auteur a eu la sagesse de conserver un petit stock, l'éditeur ayant cessé son activité – ont été récemment commandés des États-Unis, où Le Lieu chemine, de toute évidence.

Mystérieux cheminement du texte imprimé ! dû à la matérialité d'un objet pourtant vulnérable, pourtant superflu, pourtant produit à des milliards d'unités dans le monde jusqu'à l'indifférenciation, jusqu'à l'indifférence, croit-on… S'il fallait désigner l'ultime, l'irréductible écart qui séparera toujours le rayonnement de la Toile de celui de la chose imprimée, plus strictement encore du livre, c'est bien cette façon qu'un exemplaire d'un volume, comme d'une mince plaquette, a d'imposer sa présence matérielle et l'évidence du texte qu'elle recèle, après parfois des années d'abandon : dans une cave ou un grenier, pris dans une pile de vieux magazines, sagement disposé dans le rayon d'une bibliothèque. L'énergie mentale et spirituelle d'un lecteur qu'il a marqué peut suffire à rompre l'isolement. Tantôt le hasard s'en mêle. Tantôt un intersigne. Je suis bien près d'affirmer que les circonstances qui m'ont fait renouer physiquement et spirituellement avec le texte d'Yves Rougé Peyreguilhe ressortissent à ce dernier mode de rayonnement de l'écrit. À Jean Moncelon, je dois d'avoir entrevu la nature et la valeur de l'intersigne chez Louis Massignon [1]. Si je m'en tiens à cette hypothèse, c'est peut-être même une chaîne cohérente d'intersignes qui n'a pas fini de baliser le cheminement discret mais puissant de ce livre.

Montségur est l'un de ces pitons – improbables, impossibles – que toute montagne qui se respecte dresse face au regard de l'homme. Et l'on sait comment, depuis la nuit des temps, l'homme tient d'emblée pour sacré tout monticule : un mamelon menu allaite son âme, une simple éminence lui en impose. Qui a vu de ses yeux vu le pog – après s'en être approché d'assez loin pour avoir connu l'étrange vertige que provoque telle mise à mal des lois de la perspective dont notre œil s'est prudemment doté – devrait comprendre aussitôt que l'esprit n'a pu, face à la montagne, se satisfaire de quelque mythologie de façade. L'âme est requise d'un bloc. À mort.

Yves Rougé est architecte. Il est né dans une vallée d'Ariège, au pied du pic de Saint-Barthélémy – une vallée courte comme un coup de griffe, juste large à laisser passer une rivière qui ne se décide pas encore pour les eaux calmes, écrit-il dès les premières lignes de son livre. À propos des pages qui vont suivre : Mettons que j'aie rêvé, consent-il. Ces pages inaugurales ne consistent pas en l'autojustification ordinaire à laquelle procèderait l'auteur d'un apocryphe. Elles sont le livre, un livre sans couture, comme un vêtement d'une seule pièce. Deux dessins à main levée – technique d'architecte – lient ces pages au « Journal de Jordan de Lordat », tel qu'il en a tiré les feuillets d'une boîte de fer noir […] bien calée entre deux lèvres de pierre. Jordan est architecte. Lordat, son village, est niché sur le versant du Saint-Barthélémy. Entre les croquis qui balisent Le Lieu et les pages sans date de Jordan, sept siècles et demi d'un temps qui n'existe pas. Qui n'est pas compté par la langue à l'œuvre dans les pages d'Yves Rougé Peyreguilhe – à peine si l'ajout d'un second patronyme indique que la langue n'y est plus enchâssée dans l'espace et le temps d'une identité repérée, mise en fiches : elle se donne le droit de sortir du lit d'orthodoxie que la théologie, l'histoire et le folklore ont creusé pour elle, sur tout un territoire hérissé de ces citadelles du vertige [2].

Je donne à lire, ici, les pages inaugurales du « Journal de Jordan de Lordat », qui constitue le corps du livre d'Yves Rougé Peyreguilhe.

Le 16 mars 1244, un peu plus de deux cents parfaits cathares [3], hommes et femmes, qui ont refusé d'abjurer, meurent sur le bûcher – dressé dans la partie basse du pog, disent les historiens. Quand ils viendront ce sera parce que tout alentour aura cédé, avait dit à Jordan le diacre cathare Raymond Blasco venu lui demander d'aménager un lieu, un refuge pour sa communauté au sommet du pog de Montségur. J'ai reçu, il est vrai, mission des Bonshommes.

Je donne à lire ici, les dernières pages du « Journal de Jordan de Lordat ». Le livre ne se referme pas sur elles. S'ajoute ici une lettre d'une écriture différente. Sur elle non plus le Lieu ne saurait se refermer. Le Lieu est livre ouvert – non ce livre-ci, intitulé Le Lieu, du moins pas de façon exclusive. Le Lieu, il se peut, est œuvre d'architecte dans ma langue même.

*

J'aurais pu – j'aurais dû – être l'éditeur de ce livre, il y a dix ans. Page quatre-vingt de l'édition que l'auteur a fait paraître, je lis ceci : Ce n'est pas son temps que l'architecture reflète. C'est l'avenir de son temps. Car sa force est de toujours s'inscrire en faux contre l'allure ambiante et toutes les modes minces, chatoyantes, de son temps. Quand elle s'aligne, elle meurt. Rapidement.

 

 

[1] Intersigne : relation mystérieuse apparaissant entre deux faits. Tenons-nous en, ici, à cette expéditive définition du Nouveau Petit Robert, que j'ampute d'ailleurs d'une incise, placée entre parenthèses – celle-ci n'éclaire que sur la gêne du lexicographe qui s'est cru contraint de préciser : (par télépathie, double vue). Ce qui attribue à l'illusion d'optique (ou acoustique, ou psychologiques ou spirituelle) supposée du récepteur un phénomène dont Massignon s'écrirait justement que celle ou celui qui en perçoit l'existence n'a qu'une chose à faire : prendre acte, pour ainsi dire humblement, de l'intersigne dont il est témoin et, au mieux, en tirer les conséquences. C'est fou ce qu'un simple dictionnaire trahit de présuposés !
[2] Titre d'un livre de l'historien de catharisme Michel Roquebert (photographies de Christian Soula, éditions Privat, 1966).
[3] La tradition les nomme aussi bonshommes, terme qu'emploie plus volontiers l'auteur au long de son récit.

 

 

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Vendredi 17 août 2007

06: 46

 

De l'usage
intertresetroit
des livres à caractère scientifique
intertresetroit
obsolètes

 

 

[Je n'ignore pas – pour mieux dire : je n'ignore plus, au moment de rédiger cette page – qu'Henri Decugis (1874-1947), dont le livre Le Vieillissement du monde vivant (1941), préfacé par Maurice Caullery, fait l'objet de cette chronique, avait publié antérieurement (1935) un ouvrage intitulé Le Destin des races blanches, préfacé par André Siegfried. L'ouvrage dont la lecture a suscité les réflexions qu'on lira ici, trouvé chez un bouquiniste, n'affiche pas d'emblée de façon évidente les choix eugénistes de l'auteur [1]. Avoir pris connaissance de ceux-ci tardivement, après même avoir donné son titre à la présente page (mais avant de la rédiger, j'y insiste, d'où cet avertissement) ne m'a dissuadé ni de renoncer à livrer ces réflexions. Bien au contraire : si je parviens à restituer assez clairement le cheminement de ma pensée au fil des pages du Vieillissement du monde vivant, le lecteur comprendra que l'ombre que font peser tant les opinions d'Henri Decugis, ailleurs exprimées (je n'ai pas lu et n'ai pas le projet de lire son livre de 1935), que les événements historiques survenus à l'époque même où l'auteur a rédigé ses essais, rend peut-être plus aiguë – si ce n'est plus pertinente – l'interrogation à laquelle aboutit ma lecture.]

 

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intertresetroit

Le monde vivant vieillirait, donc. Voilà ce dont on se garde bien d'informer, au JT de 20 heures, ceux qui disposent d'un récepteur de télévision, je suppose. C'est d'abord la formulation de cette hypothèse, dans sa belle typographie rouge de l'époque, qui a retenu mon attention. J'ai parcouru la préface de Maurice Caullery, la table des matières, découvert de belles figures au trait, dans le texte. Et j'ai ajouté le volume aux deux autres choisis ce samedi-là sur la table du bouquiniste, place Saint-Étienne.

Henri Decugis n'était pas un scientifique, mais un juriste, spécialiste du droit comparé, avocat à la Cour d’appel de Paris. Je ne l'ai appris qu'au moment de rédiger cette note. Maurice Caullery indique juste, dans sa présentation, que l'auteur dont il préface le livre consacre depuis longtemps ses loisirs aux problèmes biologiques, louant la documentation mise en œuvre et l'esprit de synthèse dont témoigne l'essai. Caillois non plus n'est pas biologiste quand il rédige La Dissymétrie. Ni minéralogiste pour ses Pierres réfléchies. Je lui dois cette empathie, qui incite à l'imprudence, pour les esprits diagonaux. Être averti, d'entrée de jeu, que l'auteur de ce Vieillissement du monde était avocat ne m'aurait pas détourné de lui prêter attention.

Que défend Henri Decugis ? Non pas, loin s'en faut, que Dieu a créé le monde en sept jours, ainsi qu'il est écrit dans la Bible, et qu'à ce titre il convient de brûler Darwin. Il rassemble, en revanche, les éléments d'une démonstration visant à établir que, depuis l'ère tertiaire – et plus encore au cours du quaternaire –, l'évolution du monde vivant s'est ralentie, qu'il disparaît plus d'espèces qu'il n'en émerge, que des dysfonctionnement comme l'acromégalie, la croissance différentielle des organes ou encore les dérèglements du métabolisme du calcium entraînent un affaiblissement du Vivant, une perte de tonus chez nombre d'espèces, une fécondité déficiente. Qu'Homo sapiens n'est pas épargné par cette tendance lourde. Et d'invoquer le pessimisme de Darwin lui-même, dans les derniers temps de sa vie, quant à l'évolution future de l'humanité.

Comment nierais-je que plusieurs passages qui stigmatisent la faune des grands fonds marins, portraits-robots à la clé, frôlent le délit de sale gueule ? Comment rester impassible à l'évocation de la stéatopygie des femmes hottentotes quand a lu l'à peine croyable dossier rassemblé par un groupe d'historiens et d'anthropologues sur l'histoire – et les perspectives, bien trop contemporaines – des « zoos humains [2] » ? Pourtant, je persiste et signe, la lecture d'un tel ouvrage est tonique pour la pensée.

Tout d'abord parce que, dès son titre, il conteste la plus criminelle de nos pensées uniques, célébrée sous forme d'un culte qui ne dit pas son nom, à savoir la foi dans un progrès libre de toute butée présente et à venir, dont une part de l'humanité – la nôtre, évidemment – détiendrait les codes.

Parce qu'à ma connaissance, il n'existe pas, aujourd'hui, accessible au lecteur non scientifique, un ouvrage qui traite de cette même question, fût-ce en creux, à l'épargne ; j'entends par là : un livre dans lequel un scientifique – ou un érudit, philosophe, intellectuel ou visionnaire cautionné par les sciences sectorielles de notre temps – pour établir sérieusement le moindre fondement à la foi implicite dans un progrès sans limite, foi à laquelle font mine de s'être shootés nos maîtres du monde.

Car il n'est pas question de considérer qu'il existe le moindre rapport entre le vieillisement du monde vivant, dont il est question ici, et la dégradation de la planète contre laquelle militent les écologistes : pas une seule des trois cent cinquante pages du livre que je viens de lire n'évoque la moindre responsabilité de l'espèce humaine dans l'inexorable naufrage de la vie, en tant que phénomène biologique sur la planète Terre ; nous sommes à l'exact opposé des faucheurs d'OGM, dont le propos relève d'un anthropocentrisme aux petits pieds, plus inoxydable que toutes les téléonomies et les théocentrismes de toutes les religions contre lesquelles se bat un darwiniste de stricte obédience – qui, dans sa plate foi à l'évolution comme progrès semble bien être de mèche avec les pires menées de la mondialisation. Cette dernière assertion est aussi fausse et criminelle que d'attribuer au Nietzsche de La Volonté de puissance [3] la paternité intellectuelle des thèses hitlérienne ? Nul besoin de prendre la peine de m'en convaincre, je suis d'emblée acquis à cette idée. Mais l'évolution, qu'il est alors de mise de doter d'un "É" capitale, ne laisse d'être hâtivement confondue avec le progrès – le pire dieu païen que l'humanité ait sans doute jamais honoré, avec un aveuglement sans précédent.

Ce qu'affirme Le Vieillissement du monde vivant ne flatte aucune de nos aspirations métaphysiques, politiques ou sociales : en bref, sa lecture suggère qu'Homo sapiens est si tard venu qu'il a pris possession d'un monde déjà usé, qui a son avenir derrière lui. Lui-même est si fragile, parce que biologiquement si complexe, qu'il accumule peu à peu les tares qui ont eu raison, avant lui, des grands reptiles du jurassique aussi bien que d'un nombre sans doute incalculable de végétaux, de poissons, d'insectes comme d'espèces aux formes et à la taille moins flatteuses, disparues d'épuisement sous les effets du parasitisme, le poids de leurs excroissances inutiles, de leur graisse, de leur lenteur. On imagine mal pensée moins complaisante, démarche moins séductrice que sa formulation.

Je prends le pari qu'un gardien du temple de l'évolutionnisme entendu comme dogme préfèrera trouver sur son chemin dix créationnistes grand teint, idiots – ou savamment menteurs – à souhait plutôt qu'un seul lecteur d'un tel livre qui lui demande, sérieusement, ce que la science, un peu plus de soixante ans plus tard, oppose de nouvelles trouvailles et de démonstrations avérées à ce sombre tableau.

Non-scientifique de formation, je serai, quoi qu'il en soit, l'obligé du contradicteur, son serf. Comme je l'aurais été de l'auteur du Vieillissement du monde vivant si j'avais tenté d'oublier que j'avais sous les yeux un livre publié en 1941. C'est pourquoi j'ai lu cette fresque neurasthénique, que plombent l'entropie et l'absence de tout finalisme comme de toute dimension métaphysique, sans consentir un seul instant au texte d'Henri Decugis l'allégeance et la foi requises par les tenants des sciences exactes pour s'approcher d'un savoir qui fait autorité ; mais de la façon qui convient pour écouter ou lire une parabole profane.

Je pressens qu'il existe ainsi, dans nombre de vieux ouvrages réputés obsolètes, nombre de questionnements dont les sciences dites exactes conviennent, en plein accord avec leur époque, qu'elles sont sans fondement. Dans ces circonstances, se les poser n'est pas faire acte de liberté mais d'insoumission. C'est refuser de hurler avec ceux dont le fonds de commerce consiste à prier pour être débarrassés de maux dont nous persistons à vouloir les causes (l'expression est de René Riesel [4]) – un non-aligné.

 

 

[1] P. Tort, « Des figures de l'eugénisme en France », dans Pour la science, n° 342, avril 2006, pp. 8-12.
[2] Sous la direction de Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boetsch, Éric Deroo et Sandrine Lemaire, Zoos humains – XIX° et XX° siècles – De la Vénus hottentote aux reality shows, collection « Textes à l'appui », Éditions La Découverte, 2002.
[3] Ni le titre ni le choix de cet ensemble de fragments, agencé à titre posthume par Elisabeth Nietzsche, sa sœur, ne sont de la volonté du philosophe. Sur cette falsification – dont Georges Bataille fut l'un des tout premiers, en France, à dénoncer la dramatique importure en présentant un autre choix d'extraits et de fragments posthumes qui constitue l'exacte contre-épreuve de ce qu'induit le recueil bricolé par Elisabeth Nietzsche (Nietzsche, Mémorandum, Gallimard, 1945) –, l'article « La Volonté de puissance » de l'encyclopédie libre Wikipedia synthétise les éléments désormais connus et admis de ce dossier.
[4] René Riesel, Du progrès dans la domestication, Éditions de l'Encyclopédie des nuisances, 2003.

 

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Mardi 14 août 2007

08: 13

Courts manuels portatifs de survie
en milieux hostiles – 30

 

De la littérature
intertresetroit
selon les BTS force de vente

 

 

baskets

 

 

Frédérique Martin – dont j'avais, en décembre dernier, (trop) brièvement présenté le beau recueil, Papier du sang, parmi ma sélection d'ouvrages de fin d'année – fait paraître son premier roman, Femme vacante, début septembre. J'en ai terminé la lecture vendredi soir et j'ai adressé samedi à l'auteur, par courrier électronique, quelques questions destinées à l'entretien que je compte publier ici au moment de la mise en vente de son livre.

Je dirai, le moment venu, pourquoi ce texte me semble non seulement sans reproche, dans son écriture, sa construction, sa tenue, mais encore d'une efficacité saisissante : comment la langue, avec de simples mots, tisse un récit à valeur universelle dont le thème central reste l'un des plus éprouvés, les plus arpentés par la littérature : la femme.

L'auteur, avec qui je me suis entretenu au téléphone, m'indique que plusieurs éditeurs – non des moindres – ont accueilli son livre favorablement. Et que, dans tous les cas, le même scénario s'est reproduit : on lui a demandé de récrire tel passage, de développer tel aspect de tel personnage, de s'étendre – pour tout dire : de se vautrer – dans le commentaire Antiope pour mal-lisants. D'appliquer à son texte le patron (terme de couture issu du monde ancien, à quoi l'on peut préférer le pattern anglais) du roman grand public.

Elle a refusé. Elle a bien fait. Son livre, dont elle m'a fait adresser un exemplaire avant parution, a été magnifiquement traité par un éditeur bordelais. Il rayonnera, sur la durée, j'en suis convaincu.

Je ne m'étendrai pas, de nouveau, sur ce qui se prépare de certain dans le commerce du livre. Ce site regorge déjà de mes prophéties en la matière. Mais je reviens un instant, parce que la moutarde m'est montée au nez, sur cette impudente manie de tout employé de département éditorial, aujourd'hui, dans les groupes de communication, à faire écrire aux auteurs le livre qui s'adapte au format (terme des gens de radio et de télévision) promotionnel de leur production. Se contenteraient-ils de passer commande à quelques volontaires de ce qu'ils sont commis à publier, il suffirait de les laisser faire et de passer notre chemin. Mais ils s'en prennent à des auteurs qui ont la délicatesse de leur soumettre leur texte.

J'ai subi deux ou trois fois cet affront : un jeune homme – jeans et Nikes orange – vous reçoit avec dégoût, dans un bureau de six mètres carrés ; il vous dit qu'il a lu votre manuscrit, que le thème est super pour sa collection ; qu'il aime bien votre personnage, qu'y a un passage sympa vers le troisième chapitre, mais qu'y faut vraiment retravailler la partie où y a le meurtre, y faut qu'on sente qu'y a du sang, vous comprenez, pas en quinze lignes comme vous faites, le granpubik aime le sang. Oui, monsieur, bien monsieur. Je ne le referai plus. Suit une longue liste d'autres points à reprendre, qui vous font comprendre que tout votre texte est à jeter. Il veut la nouvelle version sous quinzaine. Vous quittez la pièce à reculons.

Il faudrait se lever dès la première phrase bancale que profère un tel interlocuteur. Sortir, sans même le saluer, et le laisser refermer la porte dans votre dos. Pour tout dire, il ne faut plus prendre le risque de rentrer dans son bureau, d'avoir affaire à lui.

Il y a… – trente ans ? – quelqu'un m'avait conté l'épisode que voici. Un auteur d'un âge certain avait passé sa vie à soumettre ses manuscrits chez quelques grands éditeurs parisiens, essuyant des refus systématiques. Courbé sous les ans, il dépose son nième roman rue Racine, rue Jacob, place Saint-Sulpice… On n'y connaissait que lui, depuis tant d'années. L'un des éditeurs sollicités, jugeant que cet homme, au mérite, avait droit à quelques égards, convoqua l'auteur. Il lui fit part des qualités évidentes que le comité de lecture, unanime, avait trouvées à son manuscrit. Mais, tout aussi unanime, le comité de lecture, souverain, avait jugé que son texte confinerait au chef-d'œuvre à la condition qu'il soit récrit à la première personne, et non selon la technique du narrateur parlant du personnage principal à la troisième personne. Le vieil homme aurait repris son manuscrit, aurait salué l'éditeur avec reconnaissance et serait rentré chez lui. Le lendemain, des voisins l'auraient retrouvé pendu.

Rien de nouveau dans l'édition française, me direz-vous ? Ah, que si ! Je peux vous fournir les noms des conseillers littéraires et des directeurs éditoriaux qui étaient aux commandes, il y a un demi-siècle, chez les éditeurs parisiens, grands et moins grands. Vous me trouverez un seul équivalent du petit BTS force de vente morveux qui vous y reçoit aujourd'hui, pas même courtois, pour vous dire – en tapotant un rythme de rap sur un trousseau de clés qui semble excuser l'absence de tout crayon ou stylo sur le plan de travail – que vous êtes un mauvais écrivain.

 

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Vendredi 10 août 2007

07: 08

 

Lettre aux sceptiques
intertresetroit
par
intertresetroit
Dominique ***, abstinent pratiquant

 

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Ami(e) sceptique,

Je suis un ancien sceptique. La première fois où j'ai rencontré des alcooliques abstinents, j'ai eu l'impression de voir une bande de fous. Ils étaient tous heureux alors qu'ils avaient abandonné ce que je préférais le plus : l'alcool. Heureux dans leur privation, ils étaient également calmes et recevaient avec beaucoup de compréhension et de compassion mes attaques à leur égard.

Toutefois, j'y retournai chaque semaine. À cette sombre époque, aussi étrange que cela pouvait être, c'était le seul endroit où des gens étaient heureux de me voir. J'étais plutôt persona non grata partout ailleurs. J'avais perdu toute dignité, seule cette petite étincelle brillait encore. Elle allait se révéler capitale dans mon parcours.

C'est en sevrage que mon scepticisme allait recevoir une première attaque, cruciale pour moi.

Nous fûmes conviés à une réunion au cours de laquelle on nous expliqua la maladie alcoolique et son processus biologique. Je compris que :
intertresetroit– mes neurones avaient changé, des membranes avaient durci…
intertresetroit– et, surtout, ce processus était irréversible.

Cette mutation était la cause de tous mes tracas. Je compris alors que j'étais un mutant. Les dieux m'avaient retiré le pouvoir de boire sans conséquences graves, et ils ne me le rendraient pas. Horreur ! Toutefois, je compris – pas tout de suite – qu'il ne fallait pas crier au loup car ils me conféraient par ailleurs, dans leur bonté, d'autres pouvoirs. Ils me donnaient l'occasion de retrouver la santé physique et morale. C'était déjà bien mais pour un mutant, ils accordaient plus encore.

Je reçus des pouvoirs que tous les abstinents reçoivent :
intertresetroit– la double vue,
intertresetroit– un autre sens.

Pour l'exemple, la double vue permet ceci :
intertresetroit– Quand tous lisent sur une bouteille ou une pub : L'abus d'alcool est dangereux pour la santé – Consommer avec modération, nous lisons : L'abus d'alcool a niqué ta santé – NE PAS consommer même avec modération.
intertresetroit– Quand tous lisent : Un verre ça va – Trois verres, bonjour les dégâts !, nous lisons : Zéro verre ça va – Un verre, c'est reparti les dégâts !

L'autre sens est notre capacité à nous reconnaître, à parler la même langue sans jamais nous être rencontrés auparavant, et cela au quatre coins du monde. Nous ne pouvons être trompés par une personne dans le déni, nous sentons toutes traces d'alcool dans les visages, les paroles, les postures, les gestes.

Parallèlement à ces pouvoirs généraux, chacun d'entre nous a reçu des pouvoirs particuliers liés à sa nature. Moi, Triple A, j'ai reçu des Dieux le pouvoir de colorier les mots. Ici, tous ont des pouvoirs particuliers, qu'ils ont développés à l'arrêt de l'alcool. C'est comme ça que Triple A rejoignit Sourisbleue, Andreh, Mustang, Darling,Supermann, Batmann, l'Araignée… chez les mutants.

Un bémol : après la lecture de ces phrases, ne va pas crier sur tous les toits que tu es un mutant, car je crains que tu te retrouves ailleurs que chez les alcooliques. Ne te confectionne pas non plus un habit en arpentant tous les bars pour répandre la bonne parole de l'abstinence.

Passe par n'importe quel chemin, mais d'abord par toi-même pour trouver ton abstinence. Mets en balance le pouvoir que tu perds avec les pouvoirs que tu gagnes, puis choisis.

Je terminerai par une phrase de Derrida qui s'applique à tous, je te l'offre, Ami(e) sceptique : Prenez votre temps en vous dépêchant vite car vous ne savez pas ce qui va vous arriver.

Le scepticisme que je peux t'enlever est celui-ci : si tu te demandes où je vais chercher ce que j'écris, je te répondrai : au même endroit que les ignominies que je sortais quand je buvais – dans mes neurones. La différence est que je n'arrose plus mes fleurs cérébrales avec du désherbant.

Bien à toi,

Dominique, 41 ans,
abstinent pratiquant depuis le 10 août 2004.

 

 

intertresetroit

Bon anniversaire à vous, Dominique, dont les textes patientent depuis de trop longs mois sur le bureau de mon ordinateur, dans un dossier classé En instance, comme si vivre pouvait être remis à plus tard. Merci de les avoir écrits, de me les avoir envoyés après avoir lu quelques pages de ce site et m'avoir reconnu (oui, nous nous reconnaissons, c'en est parfois déconcertant pour notre entourage !). Trois années d'abstinence, jour pour jour, donc, cela s'honore. Merci de m'avoir confié, à travers ce texte, les moyens de le faire ici, au nom de tous les abstinents qui nous lisent et, j'en suis certain, de quelques autres. Dominique Autié.

 

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Mardi 7 août 2007

07: 40

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

37 – Nous ne voyons pas les yeux
intertresetroit
de celle ou celui qui lit

 

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N'allez surtout pas le répéter à Pascal Quignard ! Je compte sur vous.

Dans le beau petit livre d'un médecin ophtalmologiste belge, le Dr Louis Alaerts, publié en 1947 (très certainement par les soins d'un laboratoire pharmaceutique), L'Œil humain dans l'art [1], j'ai trouvé ceci :

intertresetroit

Dans les mouvements associés de distance, on ne considère généralement que la convergence-accommodation avec contraction pupillaire et, habituellement, abaissement des paupières ; mais on néglige la divergence, qui semble sans but : c'est cependant une attitude bien caractéristique dans la rêverie, l'extase. Dans cette attitude, il y a divergence avec tendance à la dilatation pupillaire du fait que les images qui se forment sur la rétine ne sont pas conscientes. Un exemple frappant de ce cas est le tableau du Greco, le Saint Simon, dont nous reparlerons plus loin. C'est donc aussi une attitude physiologique : c'est pourquoi un léger strabisme divergent est moins inesthétique que le strabisme convergent, qui ne répond à rien : en effet, quand les yeux sont en convergence pour la lecture, nous ne voyons pas leur position parce que les paupières sont baissées. La convergence est une attitude que nous ne sommes pas habitués à voir [2].

Nous ne voyons pas les yeux de celle ou celui qui lit. Entre plusieurs dizaines de petits théorèmes anatomiques à l'usage du peintre, que délivre le médecin, celui-ci me semble, dans son évidence, d'une portée inattendue. S'impose aussitôt à moi le motif que tisse interminablement Pascal Quignard sur l'invisibilité de l'étreinte qui nous a conçus. Cette scène impossible lancine de nombreuses pages de Vie secrète, du Sexe et l'Effroi et des Petits Traités. Ce lancinement même est superbe dans l'œuvre. Toutefois, s'il est une émotion que je ne saurais partager, c'est bien celle que creuserait ce manque à voir. Peut-être me suis trop efficacement protégé contre ce manque, je l'ignore (tel qu'en parle Pascal Quignard, la perte de cette scène pour l'être humain semble pourtant d'une portée tragique, il m'en convainc abstraitement plus aisément que Freud de plusieurs de ses concepts touchant à la petite enfance). Il semble que La Nuit sexuelle poursuive ce long tissage douloureux :

intertresetroit

Comment voyagent les âmes des hommes dès l’instant où elles désirent se remémorer leur source sexuelle ?
Dans la nuit.
Il y a trois nuits.
Avant la naissance ce fut la nuit. C’est la nuit utérine.
Une fois nés, au terme de chaque jour, c’est la nuit terrestre. Nous tombons de sommeil au sein d’elle.
Enfin, après la mort, la nuit qui régnait à l’intérieur du corps se décompose à son tour dans un effacement que nous ne pouvons anticiper. Cette nuit n’a plus aucun sens pour s’aborder. C’est la nuit infernale.
Ainsi y a-t-il une nuit totalement sensorielle qui précède l’opposition astrale du jour et de la nuit. Nous procédons de cette poche d’ombre. L’humanité transporta cette poche d’ombre avec elle, où elle se reproduisit, où elle rêva, où elle peignit [3].

Sans doute puis-je affirmer que l'observation du Dr Alaerts prend sa dimension singulière par l'antériorité, dans ma lecture, de la hantise de Pascal Quignard : je n'ai pas vu mes parents me concevoir, on ne me voit pas – ne voyant pas mon regard – tandis que je lis. Il y a là, sinon une équivalence, du moins un juste retour des choses.

Je tire le fil : être vu en train de lire n'est pas moins obscène que le couple surpris dans l'étreinte – lire n'est pas plus solitaire que l'étreinte, et s'il y a solitude dans l'amour, elle n'est pas moins tragique (ni plus honteuse) que l'isolement du lecteur. Il y a, dans le fond de l'œil qui lit, une scène originaire, non moins aveugle, non moins tragique que celle de la conception. Qui sait si ces deux événements ne partagent pas le même secret, la même nudité, la même cruauté, s'ils ne relèvent pas de nécessités et de hasards semblables. S'ils ne sont pas l'écho l'un de l'autre.

Fixer le regard sur l'ouvrage, ce peut être aussi la façon de tenir toute l'horreur du monde à distance, comme dans le tableau de la Hollandaise Judith Leyster, La Proposition. On a improvisé, pour gloser cette toile, de véritables petites nouvelles autour de l'homme dont la main droite s'ouvre sur quelques pièces d'or, la gauche posée sur l'épaule d'une jeune fille qui s'absorbe dans ses travaux de couture. J'ai d'abord cru qu'elle lisait – une lettre, un document écrit, quoi qu'il en fût. Tant cette scène pourrait se décliner sur le thème de la pudeur – ou de la rage – de lire ; une variante inverserait les sexes, mêlerait les âges ; l'argent n'a pas le rôle central qu'on se croit en devoir de lui attribuer dans ce qui se joue d'universel entre les deux protagonistes, la main pourrait être vide, simplement offrante, ouverte (comme on le dit de quelqu'un ouvert au dialogue) : Non, je lis !, affirme la clôture de mes paupières à votre champ visuel, à vos yeux qui cherchent les miens, et je continuerai de lire, votre monde ne me détournera pas de la page, vous ne verrez pas ce que disent mes yeux à l'appui de cette résolution.

 

 

[1] L'Œil humain dans l'art – Étude de l'expression du regard dans quelques œuvres classiques, Arscia (Éditions d'art et de sciences appliquées), Bruxelles, 1947. Les illustrations sont imprimées en noir et blanc, mais… en héliogravure. On trouvera sans peine, pour quelques euros, un exemplaire de ce bref essai de 96 pages sur l'un des portails de librairies de seconde main.
[2] Op. cit., pp. 14-15.
[3] Texte d'ouverture du programme du Banquet du livre de Lagrasse pour l'été 2007, organisé autour de Pascal Quignard et de la parution de La Nuit sexuelle, prévue début octobre chez Flammarion.

 

Albrecht Dürer, Les Quatre Tempéraments, 1526, huile sur panneaux, Ancienne Pinacothèque de Munich ; panneau de gauche : saint Jean l'Évangéliste et saint Pierre. D.R.

 

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Vendredi 3 août 2007

08: 47

Célébrations XIV

 

lancelot_blog

 

 

Le monstre nous poursuit, Lancelot !

Pour de vrai, cette chronique doit absolument s'intituler :

intertresetroit
Honneur à Jacques Blondeau,
intertresetroit
qui a enchanté mon enfance !

 

1961 – date probable de la publication du feuilleton – fut l'année de mes douze ans. J'étais abonné au Journal de Mickey. En juillet de l'année suivante, Georges Bataille mourait à Paris.

Dans ma mémoire, cela a duré des années – qui ne furent sans doute qu'une poignée de semaines, affirmera mon biographe. J'avais obtenu qu'on m'achetât un pantalon de survêtement bleu pétard et une chemisette du même marron foncé que la tunique du chevalier. Comme il était hors de question qu'un jouet figurant une arme rejoignît mes boîtes de Mécano et mon réseau ferroviaire Jouef, je me bricolais [2] mon épée dans des chutes de plinthe. Et, le jeudi matin [3], je guettais le facteur qui délivrait, roulé sous une bande de papier grisâtre, le nouvel épisode d'une mythologie dont les dieux ne cesseront dès lors de s'empiler, dressant aujourd'hui en mon for intérieur une sorte de tour à l'équilibre précaire – entre Pise, Babel et le dakhmā.

Dieu sait pourtant que ce garçon (je parle du jeune Lancelot) est propre sur lui ! Sa petite blondasse d'Elvyne me semble aujourd'hui la sinistre préfiguration des pintades qui me toiseront quelques années plus tard – et me toisent toujours, pour d'autres raisons, l'âge aidant –, sûres de leur cote de faux Botticelli.

Sauf erreur ou omission – et toutes choses égales par ailleurs (merveilleux spécimen de xyloglossie que je donne à ronger aux petits fonctionnaires de l'âme qui auraient égaré leur gamelle) –, je n'ai trouvé sur Internet qu'une seule planche complète de cette série, et une seule page consacrée à Jacques Blondeau, son auteur. J'y apprends que cet homme n'a pas dédié son talent aux seuls pré-adolescents du monde ancien. Dans son Arsène Lupin et son Maigret pour les grands quotidiens et les hebdomadaires des années 1950, il dessinait sensuellement les femmes, me dit-on. On aimerait disposer, à propos d'un tel artiste, de plus et mieux que ces maigres lignes. La Toile est aussi une fosse commune. L'absence y est parfois pénible. Douloureuse. Je me devrais de préparer pour cet homme le Tombeau qu'il mérite. Qu'on m'y aide !

Sans doute existe-t-il – comme c'est le cas, à ma plus grande joie, pour le musicien François de Roubaix ou le chef d'orchestre Ray Conniff [1]) des « fous » du Lancelot du Journal de Mickey des années 1960. Sans doute des amateurs qui vouent à Jacques Blondeau une légitime admiration, doublée de cette forme de piété – que je pratique volontiers moi-même – qui consiste à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour qu'une œuvre et son auteur continuent de rayonner. Peut-être une nièce, un lointain cousin du dessinateur qui se réjouiront qu'on honore la mémoire de leur déjà lointain parent. Qu'ils se sachent bienvenus sur ce blog, dont la tenue, pour une large part, n'est légitime qu'à mesure des liens qu'il (re)tisse entre l'écrit et ses lecteurs.

Reste mon émotion, presque intacte, devant cette planche unique. Disposer de plusieurs épisodes qui se suivent raviverait les braises – j'ai notamment mémoire d'une livraison qui, un jeudi, consista en une seule image pleine page de Lancelot, sur son cheval, s'avançant dans le marais où pataugeait Balsamehr, le répugnant T Rex dressé pour tuer le preux chevalier.

Manquera toutefois le cliché, que nul n'aurait songé à prendre, de l'enfant de onze travesti se contemplant devant l'immense miroir incrusté sur la porte centrale de l'armoire familiale. Nul clinicien ne saurait recourir à l'aune interdite de ses propres métamorphoses pour livrer la moindre étude sur l'importance de cette fonction chez l'enfant. On nous amuse avec une panoplie de concepts fumeux, alors que tout, ou presque, se joue là, devant la glace – et continue parfois de se jouer, plus tard, devant l'objectif d'un appareil photographique, pour quelques-uns que le déni n'a pas réduits à la cécité.

intertresetroit
lancelot_fenetre_fin

 

 

[1] Dois-je rappeler aux jeunes lecteurs de ce blog que, dans le monde ancien, le jeudi, non le mercredi, était jour férié pour l'écolier ?
[2] Afin de mieux mâcher le travail de l'universitaire qui se chargera d'établir l'apparat critique de mes œuvres complètes, je confirme que l'imparfait restitue la constance que ma mère observait à confondre cette épée avec un vieux bout de bois qui traînait et n'avait rien à faire dans ma chambre. Mon père, qui ne jetait rien, me réapprovionnait en vieilles moulures dûment entreposées dans la cave de notre pavillon.
[3] Ces pages restent, sur le long cours, parmi les plus visitées et les plus commentées de ce site.

 

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Mercredi 1 août 2007

08: 00

 

Felis silvestris catus sapiens

 

oscar_blog
intertresetroit
Oscar.
Cliché : Stew Milne, La Presse Canadienne.

 

 

Un soir du printemps 1991, je fus cloué au lit par la désagrégation partielle, soudaine, d'un disque vertébral. Sujet à de terribles lumbagos depuis plus de quinze ans, je passais d'un kinésithérapeute à l'autre : ce soir-là, la projection sur les reins d'un jet d'eau tiède au moyen d'une sorte de lance à incendie avait provoqué ce que le neurochirurgien décrivit comme le syndrome du noyau d'olive : il lui fallut deux jours pour diagnostiquer qu'un minuscule morceau de disque, pointu comme un poignard, quasi invisible sur l'IRM, était allé se ficher dans je ne sais quel nerf.

Je me trouvai seul durant toute cette nuit, qui fut épouvantable. J'attendis toutefois l'heure canonique pour joindre, au matin, mon médecin traitant afin qu'il vînt procéder à un état des lieux. Je compris aussitôt que mes jambes ne m'obéissaient plus (le neurochirurgien qui m'opéra confirma que, non traité à temps, un tel incident – plus grave que la classique hernie discale – peut tourner à la paralysie irréversible).

Le téléphone était à l'extrémité opposée du salon, qu'il me fallait donc entièrement traverser. Je me mis en devoir de ramper. La moquette bas de gamme qui recouvrait la pièce fit râpe à fromage sur ma peau ; l'infirmière qui m'accueillit aux urgences s'inquiéta de me voir ainsi éraflé de l'épaule à la cuisse droites, ce dont je n'avais pas eu le loisir de m'aviser tant le moindre centimètre franchi par reptation me coûtait de douleur dans le bassin et les membres inférieurs.

Freud ne m'avait pas quitté de la nuit. Mi-gouttière, mi-siamois, il avait l'humeur imprévisible des chats de race abâtardis et l'intelligence aiguë des apatrides. Il me vit me glisser du matelas (heureusement posé à même le sol) et dut comprendre qu'à l'insomnie inhabituelle allait succéder un exercice non prévu dans nos habitudes domestiques réglées au quart de millimètre (j'adoptai Freud encore chaton très peu de temps après ma cure de désintoxication, alors que nous étions l'un comme l'autre tout juste sevrés). Quand je débouchai enfin dans le salon, je dus me résoudre à l'évidence : Freud savait que le but de l'interminable itinéraire était le combiné du téléphone, déposé ce matin-là au pied du canapé où j'avais dû m'asseoir ou m'allonger la dernière fois que j'en avais eu l'usage. Dès lors, il ne cessa pas d'aller de l'un à l'autre : du poste téléphonique gris souris à son maître, à qui chaque mètre franchi rendait tout mouvement un peu plus difficile. Il me donna le sentiment de mesurer lui-même la distance qu'il me restait à franchir, vérifier que celle-ci diminuait en comptant ses propres pas comme on le fait quand on mesure à l'enjambée la dimension d'une pièce vide, si l'on a omis de se munir d'un mètre à ruban.

J'étais au milieu du salon, à mi-calvaire, lorsque je vis – sans le moindre doute possible quant à l'intention – Freud donner plusieurs coups de pattes dans le téléphone, dans la position exacte susceptible de déplacer l'appareil dans ma direction. Les patins en caoutchouc s'accrochaient aux boucles rêches de la moquette, l'objet résista, Freud reprit ses allers et retours. Sur les derniers décimètres, à deux reprises, je sentis sa langue sur ma peau.

intertresetroit

Je ne suis guère étonné par le comportement d'Oscar, qu'on voit partout sur la Toile ces temps-ci [1]. À la fin d'un entretien mené pour l'une des revues de santé dont je suis prestataire, le Pr Bruno Vellas m'a demandé de l'accompagner dans son service de gérontologie clinique du CHU de Toulouse – il veille à ce que la maladie d'Alzheimer ne reste pas une abstraction pour qui doit en parler de l'extérieur de l'institution. J'imagine sans trop de peine que les récepteurs sensoriels, sensitifs, subliminaux – appelons cela comme on peut – d'un chat, connus pour être infiniment plus subtils que les nôtres, ne sont pas insensibles à ce qui provoque l'indicible malaise de l'homme dans un tel lieu où, aux symptômes les plus apparents de la démence, s'ajoute l'effet du nombre : quelque chose fait masse, comme dans un dispositif électrique, un effet que la présence isolée d'un patient ne provoque sans doute pas avec la même intensité. Si l'on est si peu que ce soit attentif aux forces non matérielles que produit et réceptionne un cerveau – animal, humain –, on pressent que le dysfonctionnement neurologique par dégénérescence qui caractérise l'Alzheimer, ainsi démultiplié dans un même lieu confiné, peut n'être pas sans conséquence sur les « ondes » qui y circulent, qu'éprouvent (ou non) un chat ou un être humain.

Il est frappant que la plupart des articles de presse, français comme étrangers, qui rendent comptent du comportement d'Oscar titrent sur le caractère prédictif de celui-ci, qui s'est avéré très fiable au fil des mois [2]. La capacité de certains animaux, dont le chat, à percevoir des signes indicatifs d'un changement de temps ou d'un tremblement de terre, a été observée depuis des siècles. Ce qui peut intéresser l'éthologiste dans l'agissement d'Oscar, c'est ce sur quoi nul ne semble très empressé d'apporter le moindre commentaire : le chat vient se blottir à proximité immédiate du mourant, entre deux et quatre heures avant qu'il ne rende son dernier souffle ; il ne quittera le lit qu'après la mort clinique. Il se joue là quelque chose d'assez mystérieux, me semble-t-il. Je n'en suis toutefois pas surpris – et demeure sceptique sur les capacités de la science à l'éclairer de façon univoque, voire sur l'intérêt de le tenter. Des professionnels sont, aujourd'hui, spécialement formés pour accompagner les patients en phase terminale au sein d'unités de soins palliatifs ; d'autres services, de postréanimation, sont dédiés aux techniques d'éveil face aux comas jugés réversibles : on s'y efforce de tirer parti du peu que nous savons sur les performances réelles du système nerveux en état de coma (traumatique ou provoqué par un accident vasculaire cérébral). Les confins de la mort sont, pour une très large part, terra incognita.

Force est de constater que le comportement d'Oscar concerne un champ médical et social qui n'a cessé de connaître, ces dernières décennies, de profondes mutations : à mesure qu'elle fait l'objet d'une occultation de plus en plus radicale dans l'espace social, la mort est intégrée aux protocoles de continuité des soins mis en place dans les établissements hospitaliers publics et privés [3]. Qu'un chat trouve à se glisser dans l'un de ces dispositifs glaciaires où la fin de vie est codifiée [4], mérite sans doute qu'on en observe aussi finement que possible les effets, plus encore que les causes – qui ne nous sont peut-être pas immédiatement accessibles. Il se pourrait qu'une expérience assez simple, qui consisterait à doter quelques unités pilotes d'un tout jeune chat, mette en évidence, après quelques semaines d'acclimatation de l'animal, qu'un tel comportement constitue, chez Felis silvestris catus, la réponse la plus commune aux sollicitations spécifiques d'un environnement aussi spécifique. Si l'on envisage, en effet, le « degré zéro » de la fièvre médiatique dont bénéficie Oscar, c'est bien la présence d'un chat domestique dans une unité de long séjour et d'accompagnement de fin de vie qui constitue l'exception, non les capacités toujours quelque peu déroutantes de ce mammifère à gérer ses relations avec le milieu qui lui échoit.

En bonus track à ma méditation, Oscar me suggère qu'on pourrait mettre l'accès du chat européen au grade de Felis silvestris catus sapiens à l'ordre du jour du congrès mondial qui ne manquera pas, d'ici deux à cinq ans, de procéder au sacre du bonobo en tant qu'Homo paniscus (grand thème médiatique de l'été 2006, rappelez-vous). Je trouverais réconfortant que le Pan paniscus à peine dégrossi que je suis lorsque je quitte la salle de bain chaque matin – descendant l'escalier derrière Mumtaz, la queue en trompette, qui me conduit impérieusement à sa gamelle – se voie rappeler, par la grâce du félin psychopompe, qu'il est doté d'une âme.

 

 

[1] Je ne donne pas ici de lien renvoyant à l'un des innombrables articles et sites qui, en cette fin de mois de juillet, relatent les performances de ce chat, recueilli dans une unité de prise en charge de patients atteints de la maladie d'Alzheimer dans le Steere House Nursing and Rehabilitation Center de Providence, État de Rhode Island (USA). Il y a toutes chances pour que ce lien devienne caduc assez rapidement. On accèdera sans peine à ces articles (et d'autres à venir, peut-être, plus complets) en entrant sur Google la séquence de mots clés Oscar / chat / mort, en y adjoignant éventuellement "David Dosa" (expression exacte), nom du gériatre responsable de l'unité.
[2] Oscar, un [le petit] chat qui pressent la mort (TF1-LCI, Le Figaro), Oscar le chat qui annonce les décès (Yahoo! Actualités), Le chat qui prédit l'heure de votre mort (La Poste-LCI), etc.
[3] Cette même tendance fait considérer désormais, dans plusieurs CHU, le dépositoire comme inscrit dans cette stratégie de continuité, les personnels traditionnels (techniciens spécialisés dans la prise en charge des corps et l'accueil des familles) se voyant remplacés par des aides-soignants.
[4] Nul mauvais procès,ici, aux équipes médicales et paramédicales qui œuvrent dans ces unités. Outre ma fréquentation professionnelle du milieu hospitalier, le décès de ma mère puis celui de mon père, survenus tous deux dans ce contexte, m'ont conforté dans le profond respect qu'inspirent les femmes et les hommes qui, presque toujours, on fait choix de travailler dans de tels services. Ce que je pointe ici n'est que l'inévitable hiatus auquel aboutit une normalisation de la mort (fût-ce pour d'excellents motifs d'efficacité médicale, notamment en matière de lutte contre la douleur) et l'irréductible singularité de son échéance pour chacun de nous, qu'il s'agisse de notre propre fin – tant que nous sommes en mesure d'en prendre conscience – ou de celle de nos proches. La non-solubilité de la dimension spirituelle dans aucun protocole fondé sur des données et des critères nécessairement rationnels, comme c'est le cas dans un environnement hospitalier, ne peut être évidemment reprochée à personne.

 

 

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