
Un soir du printemps 1991, je fus cloué au lit par la désagrégation partielle, soudaine, d'un disque vertébral. Sujet à de terribles lumbagos depuis plus de quinze ans, je passais d'un kinésithérapeute à l'autre : ce soir-là, la projection sur les reins d'un jet d'eau tiède au moyen d'une sorte de lance à incendie avait provoqué ce que le neurochirurgien décrivit comme le syndrome du noyau d'olive : il lui fallut deux jours pour diagnostiquer qu'un minuscule morceau de disque, pointu comme un poignard, quasi invisible sur l'IRM, était allé se ficher dans je ne sais quel nerf.
Je me trouvai seul durant toute cette nuit, qui fut épouvantable. J'attendis toutefois l'heure canonique pour joindre, au matin, mon médecin traitant afin qu'il vînt procéder à un état des lieux. Je compris aussitôt que mes jambes ne m'obéissaient plus (le neurochirurgien qui m'opéra confirma que, non traité à temps, un tel incident – plus grave que la classique hernie discale – peut tourner à la paralysie irréversible).
Le téléphone était à l'extrémité opposée du salon, qu'il me fallait donc entièrement traverser. Je me mis en devoir de ramper. La moquette bas de gamme qui recouvrait la pièce fit râpe à fromage sur ma peau ; l'infirmière qui m'accueillit aux urgences s'inquiéta de me voir ainsi éraflé de l'épaule à la cuisse droites, ce dont je n'avais pas eu le loisir de m'aviser tant le moindre centimètre franchi par reptation me coûtait de douleur dans le bassin et les membres inférieurs.
Freud ne m'avait pas quitté de la nuit. Mi-gouttière, mi-siamois, il avait l'humeur imprévisible des chats de race abâtardis et l'intelligence aiguë des apatrides. Il me vit me glisser du matelas (heureusement posé à même le sol) et dut comprendre qu'à l'insomnie inhabituelle allait succéder un exercice non prévu dans nos habitudes domestiques réglées au quart de millimètre (j'adoptai Freud encore chaton très peu de temps après ma cure de désintoxication, alors que nous étions l'un comme l'autre tout juste sevrés). Quand je débouchai enfin dans le salon, je dus me résoudre à l'évidence : Freud savait que le but de l'interminable itinéraire était le combiné du téléphone, déposé ce matin-là au pied du canapé où j'avais dû m'asseoir ou m'allonger la dernière fois que j'en avais eu l'usage. Dès lors, il ne cessa pas d'aller de l'un à l'autre : du poste téléphonique gris souris à son maître, à qui chaque mètre franchi rendait tout mouvement un peu plus difficile. Il me donna le sentiment de mesurer lui-même la distance qu'il me restait à franchir, vérifier que celle-ci diminuait en comptant ses propres pas comme on le fait quand on mesure à l'enjambée la dimension d'une pièce vide, si l'on a omis de se munir d'un mètre à ruban.
J'étais au milieu du salon, à mi-calvaire, lorsque je vis – sans le moindre doute possible quant à l'intention – Freud donner plusieurs coups de pattes dans le téléphone, dans la position exacte susceptible de déplacer l'appareil dans ma direction. Les patins en caoutchouc s'accrochaient aux boucles rêches de la moquette, l'objet résista, Freud reprit ses allers et retours. Sur les derniers décimètres, à deux reprises, je sentis sa langue sur ma peau.
Je ne suis guère étonné par le comportement d'Oscar, qu'on voit partout sur la Toile ces temps-ci [1]. À la fin d'un entretien mené pour l'une des revues de santé dont je suis prestataire, le Pr Bruno Vellas m'a demandé de l'accompagner dans son service de gérontologie clinique du CHU de Toulouse – il veille à ce que la maladie d'Alzheimer ne reste pas une abstraction pour qui doit en parler de l'extérieur de l'institution. J'imagine sans trop de peine que les récepteurs sensoriels, sensitifs, subliminaux – appelons cela comme on peut – d'un chat, connus pour être infiniment plus subtils que les nôtres, ne sont pas insensibles à ce qui provoque l'indicible malaise de l'homme dans un tel lieu où, aux symptômes les plus apparents de la démence, s'ajoute l'effet du nombre : quelque chose fait masse, comme dans un dispositif électrique, un effet que la présence isolée d'un patient ne provoque sans doute pas avec la même intensité. Si l'on est si peu que ce soit attentif aux forces non matérielles que produit et réceptionne un cerveau – animal, humain –, on pressent que le dysfonctionnement neurologique par dégénérescence qui caractérise l'Alzheimer, ainsi démultiplié dans un même lieu confiné, peut n'être pas sans conséquence sur les « ondes » qui y circulent, qu'éprouvent (ou non) un chat ou un être humain.
Il est frappant que la plupart des articles de presse, français comme étrangers, qui rendent comptent du comportement d'Oscar titrent sur le caractère prédictif de celui-ci, qui s'est avéré très fiable au fil des mois [2]. La capacité de certains animaux, dont le chat, à percevoir des signes indicatifs d'un changement de temps ou d'un tremblement de terre, a été observée depuis des siècles. Ce qui peut intéresser l'éthologiste dans l'agissement d'Oscar, c'est ce sur quoi nul ne semble très empressé d'apporter le moindre commentaire : le chat vient se blottir à proximité immédiate du mourant, entre deux et quatre heures avant qu'il ne rende son dernier souffle ; il ne quittera le lit qu'après la mort clinique. Il se joue là quelque chose d'assez mystérieux, me semble-t-il. Je n'en suis toutefois pas surpris – et demeure sceptique sur les capacités de la science à l'éclairer de façon univoque, voire sur l'intérêt de le tenter. Des professionnels sont, aujourd'hui, spécialement formés pour accompagner les patients en phase terminale au sein d'unités de soins palliatifs ; d'autres services, de postréanimation, sont dédiés aux techniques d'éveil face aux comas jugés réversibles : on s'y efforce de tirer parti du peu que nous savons sur les performances réelles du système nerveux en état de coma (traumatique ou provoqué par un accident vasculaire cérébral). Les confins de la mort sont, pour une très large part, terra incognita.
Force est de constater que le comportement d'Oscar concerne un champ médical et social qui n'a cessé de connaître, ces dernières décennies, de profondes mutations : à mesure qu'elle fait l'objet d'une occultation de plus en plus radicale dans l'espace social, la mort est intégrée aux protocoles de continuité des soins mis en place dans les établissements hospitaliers publics et privés [3]. Qu'un chat trouve à se glisser dans l'un de ces dispositifs glaciaires où la fin de vie est codifiée [4], mérite sans doute qu'on en observe aussi finement que possible les effets, plus encore que les causes – qui ne nous sont peut-être pas immédiatement accessibles. Il se pourrait qu'une expérience assez simple, qui consisterait à doter quelques unités pilotes d'un tout jeune chat, mette en évidence, après quelques semaines d'acclimatation de l'animal, qu'un tel comportement constitue, chez Felis silvestris catus, la réponse la plus commune aux sollicitations spécifiques d'un environnement aussi spécifique. Si l'on envisage, en effet, le « degré zéro » de la fièvre médiatique dont bénéficie Oscar, c'est bien la présence d'un chat domestique dans une unité de long séjour et d'accompagnement de fin de vie qui constitue l'exception, non les capacités toujours quelque peu déroutantes de ce mammifère à gérer ses relations avec le milieu qui lui échoit.
En bonus track à ma méditation, Oscar me suggère qu'on pourrait mettre l'accès du chat européen au grade de Felis silvestris catus sapiens à l'ordre du jour du congrès mondial qui ne manquera pas, d'ici deux à cinq ans, de procéder au sacre du bonobo en tant qu'Homo paniscus (grand thème médiatique de l'été 2006, rappelez-vous). Je trouverais réconfortant que le Pan paniscus à peine dégrossi que je suis lorsque je quitte la salle de bain chaque matin – descendant l'escalier derrière Mumtaz, la queue en trompette, qui me conduit impérieusement à sa gamelle – se voie rappeler, par la grâce du félin psychopompe, qu'il est doté d'une âme.
[1] Je ne donne pas ici de lien renvoyant à l'un des innombrables articles et sites qui, en cette fin de mois de juillet, relatent les performances de ce chat, recueilli dans une unité de prise en charge de patients atteints de la maladie d'Alzheimer dans le Steere House Nursing and Rehabilitation Center de Providence, État de Rhode Island (USA). Il y a toutes chances pour que ce lien devienne caduc assez rapidement. On accèdera sans peine à ces articles (et d'autres à venir, peut-être, plus complets) en entrant sur Google la séquence de mots clés Oscar / chat / mort, en y adjoignant éventuellement "David Dosa" (expression exacte), nom du gériatre responsable de l'unité.
[2] Oscar, un [le petit] chat qui pressent la mort (TF1-LCI, Le Figaro), Oscar le chat qui annonce les décès (Yahoo! Actualités), Le chat qui prédit l'heure de votre mort (La Poste-LCI), etc.
[3] Cette même tendance fait considérer désormais, dans plusieurs CHU, le dépositoire comme inscrit dans cette stratégie de continuité, les personnels traditionnels (techniciens spécialisés dans la prise en charge des corps et l'accueil des familles) se voyant remplacés par des aides-soignants.
[4] Nul mauvais procès,ici, aux équipes médicales et paramédicales qui œuvrent dans ces unités. Outre ma fréquentation professionnelle du milieu hospitalier, le décès de ma mère puis celui de mon père, survenus tous deux dans ce contexte, m'ont conforté dans le profond respect qu'inspirent les femmes et les hommes qui, presque toujours, on fait choix de travailler dans de tels services. Ce que je pointe ici n'est que l'inévitable hiatus auquel aboutit une normalisation de la mort (fût-ce pour d'excellents motifs d'efficacité médicale, notamment en matière de lutte contre la douleur) et l'irréductible singularité de son échéance pour chacun de nous, qu'il s'agisse de notre propre fin – tant que nous sommes en mesure d'en prendre conscience – ou de celle de nos proches. La non-solubilité de la dimension spirituelle dans aucun protocole fondé sur des données et des critères nécessairement rationnels, comme c'est le cas dans un environnement hospitalier, ne peut être évidemment reprochée à personne.
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