blog dominique autie

 

Mardi 7 août 2007

07: 40

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

37 – Nous ne voyons pas les yeux
intertresetroit
de celle ou celui qui lit

 

durer_jean_pierre

 

 

N'allez surtout pas le répéter à Pascal Quignard ! Je compte sur vous.

Dans le beau petit livre d'un médecin ophtalmologiste belge, le Dr Louis Alaerts, publié en 1947 (très certainement par les soins d'un laboratoire pharmaceutique), L'Œil humain dans l'art [1], j'ai trouvé ceci :

intertresetroit

Dans les mouvements associés de distance, on ne considère généralement que la convergence-accommodation avec contraction pupillaire et, habituellement, abaissement des paupières ; mais on néglige la divergence, qui semble sans but : c'est cependant une attitude bien caractéristique dans la rêverie, l'extase. Dans cette attitude, il y a divergence avec tendance à la dilatation pupillaire du fait que les images qui se forment sur la rétine ne sont pas conscientes. Un exemple frappant de ce cas est le tableau du Greco, le Saint Simon, dont nous reparlerons plus loin. C'est donc aussi une attitude physiologique : c'est pourquoi un léger strabisme divergent est moins inesthétique que le strabisme convergent, qui ne répond à rien : en effet, quand les yeux sont en convergence pour la lecture, nous ne voyons pas leur position parce que les paupières sont baissées. La convergence est une attitude que nous ne sommes pas habitués à voir [2].

Nous ne voyons pas les yeux de celle ou celui qui lit. Entre plusieurs dizaines de petits théorèmes anatomiques à l'usage du peintre, que délivre le médecin, celui-ci me semble, dans son évidence, d'une portée inattendue. S'impose aussitôt à moi le motif que tisse interminablement Pascal Quignard sur l'invisibilité de l'étreinte qui nous a conçus. Cette scène impossible lancine de nombreuses pages de Vie secrète, du Sexe et l'Effroi et des Petits Traités. Ce lancinement même est superbe dans l'œuvre. Toutefois, s'il est une émotion que je ne saurais partager, c'est bien celle que creuserait ce manque à voir. Peut-être me suis trop efficacement protégé contre ce manque, je l'ignore (tel qu'en parle Pascal Quignard, la perte de cette scène pour l'être humain semble pourtant d'une portée tragique, il m'en convainc abstraitement plus aisément que Freud de plusieurs de ses concepts touchant à la petite enfance). Il semble que La Nuit sexuelle poursuive ce long tissage douloureux :

intertresetroit

Comment voyagent les âmes des hommes dès l’instant où elles désirent se remémorer leur source sexuelle ?
Dans la nuit.
Il y a trois nuits.
Avant la naissance ce fut la nuit. C’est la nuit utérine.
Une fois nés, au terme de chaque jour, c’est la nuit terrestre. Nous tombons de sommeil au sein d’elle.
Enfin, après la mort, la nuit qui régnait à l’intérieur du corps se décompose à son tour dans un effacement que nous ne pouvons anticiper. Cette nuit n’a plus aucun sens pour s’aborder. C’est la nuit infernale.
Ainsi y a-t-il une nuit totalement sensorielle qui précède l’opposition astrale du jour et de la nuit. Nous procédons de cette poche d’ombre. L’humanité transporta cette poche d’ombre avec elle, où elle se reproduisit, où elle rêva, où elle peignit [3].

Sans doute puis-je affirmer que l'observation du Dr Alaerts prend sa dimension singulière par l'antériorité, dans ma lecture, de la hantise de Pascal Quignard : je n'ai pas vu mes parents me concevoir, on ne me voit pas – ne voyant pas mon regard – tandis que je lis. Il y a là, sinon une équivalence, du moins un juste retour des choses.

Je tire le fil : être vu en train de lire n'est pas moins obscène que le couple surpris dans l'étreinte – lire n'est pas plus solitaire que l'étreinte, et s'il y a solitude dans l'amour, elle n'est pas moins tragique (ni plus honteuse) que l'isolement du lecteur. Il y a, dans le fond de l'œil qui lit, une scène originaire, non moins aveugle, non moins tragique que celle de la conception. Qui sait si ces deux événements ne partagent pas le même secret, la même nudité, la même cruauté, s'ils ne relèvent pas de nécessités et de hasards semblables. S'ils ne sont pas l'écho l'un de l'autre.

Fixer le regard sur l'ouvrage, ce peut être aussi la façon de tenir toute l'horreur du monde à distance, comme dans le tableau de la Hollandaise Judith Leyster, La Proposition. On a improvisé, pour gloser cette toile, de véritables petites nouvelles autour de l'homme dont la main droite s'ouvre sur quelques pièces d'or, la gauche posée sur l'épaule d'une jeune fille qui s'absorbe dans ses travaux de couture. J'ai d'abord cru qu'elle lisait – une lettre, un document écrit, quoi qu'il en fût. Tant cette scène pourrait se décliner sur le thème de la pudeur – ou de la rage – de lire ; une variante inverserait les sexes, mêlerait les âges ; l'argent n'a pas le rôle central qu'on se croit en devoir de lui attribuer dans ce qui se joue d'universel entre les deux protagonistes, la main pourrait être vide, simplement offrante, ouverte (comme on le dit de quelqu'un ouvert au dialogue) : Non, je lis !, affirme la clôture de mes paupières à votre champ visuel, à vos yeux qui cherchent les miens, et je continuerai de lire, votre monde ne me détournera pas de la page, vous ne verrez pas ce que disent mes yeux à l'appui de cette résolution.

 

 

[1] L'Œil humain dans l'art – Étude de l'expression du regard dans quelques œuvres classiques, Arscia (Éditions d'art et de sciences appliquées), Bruxelles, 1947. Les illustrations sont imprimées en noir et blanc, mais… en héliogravure. On trouvera sans peine, pour quelques euros, un exemplaire de ce bref essai de 96 pages sur l'un des portails de librairies de seconde main.
[2] Op. cit., pp. 14-15.
[3] Texte d'ouverture du programme du Banquet du livre de Lagrasse pour l'été 2007, organisé autour de Pascal Quignard et de la parution de La Nuit sexuelle, prévue début octobre chez Flammarion.

 

Albrecht Dürer, Les Quatre Tempéraments, 1526, huile sur panneaux, Ancienne Pinacothèque de Munich ; panneau de gauche : saint Jean l'Évangéliste et saint Pierre. D.R.

 

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Commentaires:

Commentaire de: Dominique WELSCH [Visiteur]
Aussi loin que ma mémoire m' emporte, j' ai le souvenir du livre, mon premier à la maternelle,habillé d' un tablier gris, je lisais Poule Rousse et le Renard, en ces instants je fuyais déjà le monde qui m' entourait.
Cette notion de convergence me convient bien, ma relation livresque a toujours été intime, entre amours et fuites, je n' ai cessé de parcourir de mon regard les mots des Autres.Cette relation m' a apporté le moins de douleurs, j'y prends toujours du plaisir.
Sans partir du coté du Divan, enfant, mes parents, ma mère surtout, me disait "cesse donc de lire, tu ne sais rien faire d' autre.." "ce ne sont pas les livres qui te donneront à manger" "tu ne sais rien faire de tes dix doigts mis à part tenir un livre"....Les livres ne m' ont pas apporté de pain mais beaucoup plus, ils m' ont sauvé la Vie.Quand je buvais, j' achetais beaucoup de livres, rêvant celui qui me permettrait d' arrêter de me tuer,et je me souviens m' être sauvé de mon alcoolisme en saisissant la perche de mes mots passés de Gary et ses mangeurs d' étoiles, de Robinson Crusoé, de Derrida et d' une phrase "Prenez votre temps en vous dépêchant vite de le faire car vous ne savez pas ce qui vous attend" et de tous les autres...Voilà, je m' excuse d' être parti plus loin que je le souhaitais mais mes mots comme les troncs d' arbres suivent la rivière jusqu' à leurs destinations, celle du Jour.
Permalien Jeudi 9 août 2007 @ 08:50
Commentaire de: sancho [Visiteur] · http://www.philo.over-blog.com/
A Pascal Quignard, je préfère Pascal : "Je ne sais qui m'a mis au monde ni ce que c'est que le monde ni que moi-même".

A part ça, il faut quand même que je vous pose une question. Vous demandez : "Qui sait si ces deux événements ne partagent pas le même secret, la même nudité, la même cruauté, s'ils ne relèvent pas de nécessités et de hasards semblables. S'ils ne sont pas l'écho l'un de l'autre".

Qui pourrait le savoir, en dehors de vous précisément?

De deux choses l'une en effet : ou bien vous vous limitez à supposer un tel savoir, et dans ce cas ce n'est pas très intéressant, ou bien vous savez, mais vous ne dites pas tout, vous n'allez pas jusqu'au bout de votre pensée, dans ce cas vous vous censurez vous-même.

Permalien Jeudi 9 août 2007 @ 09:50
Commentaire de: Feuilly [Visiteur] · http://feuilly.hautetfort.com/
Prolongation de la réflexion sur mon blogue:

http://feuilly.hautetfort.com/archive/2007/08/10/eloge-de-la-lecture.html
Permalien Samedi 11 août 2007 @ 01:42

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