
Frédérique Martin – dont j'avais, en décembre dernier, (trop) brièvement présenté le beau recueil, Papier du sang, parmi ma sélection d'ouvrages de fin d'année – fait paraître son premier roman, Femme vacante, début septembre. J'en ai terminé la lecture vendredi soir et j'ai adressé samedi à l'auteur, par courrier électronique, quelques questions destinées à l'entretien que je compte publier ici au moment de la mise en vente de son livre.
Je dirai, le moment venu, pourquoi ce texte me semble non seulement sans reproche, dans son écriture, sa construction, sa tenue, mais encore d'une efficacité saisissante : comment la langue, avec de simples mots, tisse un récit à valeur universelle dont le thème central reste l'un des plus éprouvés, les plus arpentés par la littérature : la femme.
L'auteur, avec qui je me suis entretenu au téléphone, m'indique que plusieurs éditeurs – non des moindres – ont accueilli son livre favorablement. Et que, dans tous les cas, le même scénario s'est reproduit : on lui a demandé de récrire tel passage, de développer tel aspect de tel personnage, de s'étendre – pour tout dire : de se vautrer – dans le commentaire Antiope pour mal-lisants. D'appliquer à son texte le patron (terme de couture issu du monde ancien, à quoi l'on peut préférer le pattern anglais) du roman grand public.
Elle a refusé. Elle a bien fait. Son livre, dont elle m'a fait adresser un exemplaire avant parution, a été magnifiquement traité par un éditeur bordelais. Il rayonnera, sur la durée, j'en suis convaincu.
Je ne m'étendrai pas, de nouveau, sur ce qui se prépare de certain dans le commerce du livre. Ce site regorge déjà de mes prophéties en la matière. Mais je reviens un instant, parce que la moutarde m'est montée au nez, sur cette impudente manie de tout employé de département éditorial, aujourd'hui, dans les groupes de communication, à faire écrire aux auteurs le livre qui s'adapte au format (terme des gens de radio et de télévision) promotionnel de leur production. Se contenteraient-ils de passer commande à quelques volontaires de ce qu'ils sont commis à publier, il suffirait de les laisser faire et de passer notre chemin. Mais ils s'en prennent à des auteurs qui ont la délicatesse de leur soumettre leur texte.
J'ai subi deux ou trois fois cet affront : un jeune homme – jeans et Nikes orange – vous reçoit avec dégoût, dans un bureau de six mètres carrés ; il vous dit qu'il a lu votre manuscrit, que le thème est super pour sa collection ; qu'il aime bien votre personnage, qu'y a un passage sympa vers le troisième chapitre, mais qu'y faut vraiment retravailler la partie où y a le meurtre, y faut qu'on sente qu'y a du sang, vous comprenez, pas en quinze lignes comme vous faites, le granpubik aime le sang. Oui, monsieur, bien monsieur. Je ne le referai plus. Suit une longue liste d'autres points à reprendre, qui vous font comprendre que tout votre texte est à jeter. Il veut la nouvelle version sous quinzaine. Vous quittez la pièce à reculons.
Il faudrait se lever dès la première phrase bancale que profère un tel interlocuteur. Sortir, sans même le saluer, et le laisser refermer la porte dans votre dos. Pour tout dire, il ne faut plus prendre le risque de rentrer dans son bureau, d'avoir affaire à lui.
Il y a… – trente ans ? – quelqu'un m'avait conté l'épisode que voici. Un auteur d'un âge certain avait passé sa vie à soumettre ses manuscrits chez quelques grands éditeurs parisiens, essuyant des refus systématiques. Courbé sous les ans, il dépose son nième roman rue Racine, rue Jacob, place Saint-Sulpice… On n'y connaissait que lui, depuis tant d'années. L'un des éditeurs sollicités, jugeant que cet homme, au mérite, avait droit à quelques égards, convoqua l'auteur. Il lui fit part des qualités évidentes que le comité de lecture, unanime, avait trouvées à son manuscrit. Mais, tout aussi unanime, le comité de lecture, souverain, avait jugé que son texte confinerait au chef-d'œuvre à la condition qu'il soit récrit à la première personne, et non selon la technique du narrateur parlant du personnage principal à la troisième personne. Le vieil homme aurait repris son manuscrit, aurait salué l'éditeur avec reconnaissance et serait rentré chez lui. Le lendemain, des voisins l'auraient retrouvé pendu.
Rien de nouveau dans l'édition française, me direz-vous ? Ah, que si ! Je peux vous fournir les noms des conseillers littéraires et des directeurs éditoriaux qui étaient aux commandes, il y a un demi-siècle, chez les éditeurs parisiens, grands et moins grands. Vous me trouverez un seul équivalent du petit BTS force de vente morveux qui vous y reçoit aujourd'hui, pas même courtois, pour vous dire – en tapotant un rythme de rap sur un trousseau de clés qui semble excuser l'absence de tout crayon ou stylo sur le plan de travail – que vous êtes un mauvais écrivain.
…
xxx
Je ne demande qu'à comprendre. Ce site est ouvert. Un témoignage de votre part ? Un jeu de questions-réponses préparé en off avant mise en ligne ? Un « droit de réponse » de la profession que vous exercez, ou avez exercée, si j'interprète cet imparfait.
Le lien posé sur André Minvielle renvoie au site de la Compagnie Bernard Lubat. André Minvielle propose un site autour de ce qu'il nomme La Complexe Articole de Déterritorialisation.
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Dominique Autié
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