blog dominique autie

 

Mardi 14 août 2007

08: 13

Courts manuels portatifs de survie
en milieux hostiles – 30

 

De la littérature
intertresetroit
selon les BTS force de vente

 

 

baskets

 

 

Frédérique Martin – dont j'avais, en décembre dernier, (trop) brièvement présenté le beau recueil, Papier du sang, parmi ma sélection d'ouvrages de fin d'année – fait paraître son premier roman, Femme vacante, début septembre. J'en ai terminé la lecture vendredi soir et j'ai adressé samedi à l'auteur, par courrier électronique, quelques questions destinées à l'entretien que je compte publier ici au moment de la mise en vente de son livre.

Je dirai, le moment venu, pourquoi ce texte me semble non seulement sans reproche, dans son écriture, sa construction, sa tenue, mais encore d'une efficacité saisissante : comment la langue, avec de simples mots, tisse un récit à valeur universelle dont le thème central reste l'un des plus éprouvés, les plus arpentés par la littérature : la femme.

L'auteur, avec qui je me suis entretenu au téléphone, m'indique que plusieurs éditeurs – non des moindres – ont accueilli son livre favorablement. Et que, dans tous les cas, le même scénario s'est reproduit : on lui a demandé de récrire tel passage, de développer tel aspect de tel personnage, de s'étendre – pour tout dire : de se vautrer – dans le commentaire Antiope pour mal-lisants. D'appliquer à son texte le patron (terme de couture issu du monde ancien, à quoi l'on peut préférer le pattern anglais) du roman grand public.

Elle a refusé. Elle a bien fait. Son livre, dont elle m'a fait adresser un exemplaire avant parution, a été magnifiquement traité par un éditeur bordelais. Il rayonnera, sur la durée, j'en suis convaincu.

Je ne m'étendrai pas, de nouveau, sur ce qui se prépare de certain dans le commerce du livre. Ce site regorge déjà de mes prophéties en la matière. Mais je reviens un instant, parce que la moutarde m'est montée au nez, sur cette impudente manie de tout employé de département éditorial, aujourd'hui, dans les groupes de communication, à faire écrire aux auteurs le livre qui s'adapte au format (terme des gens de radio et de télévision) promotionnel de leur production. Se contenteraient-ils de passer commande à quelques volontaires de ce qu'ils sont commis à publier, il suffirait de les laisser faire et de passer notre chemin. Mais ils s'en prennent à des auteurs qui ont la délicatesse de leur soumettre leur texte.

J'ai subi deux ou trois fois cet affront : un jeune homme – jeans et Nikes orange – vous reçoit avec dégoût, dans un bureau de six mètres carrés ; il vous dit qu'il a lu votre manuscrit, que le thème est super pour sa collection ; qu'il aime bien votre personnage, qu'y a un passage sympa vers le troisième chapitre, mais qu'y faut vraiment retravailler la partie où y a le meurtre, y faut qu'on sente qu'y a du sang, vous comprenez, pas en quinze lignes comme vous faites, le granpubik aime le sang. Oui, monsieur, bien monsieur. Je ne le referai plus. Suit une longue liste d'autres points à reprendre, qui vous font comprendre que tout votre texte est à jeter. Il veut la nouvelle version sous quinzaine. Vous quittez la pièce à reculons.

Il faudrait se lever dès la première phrase bancale que profère un tel interlocuteur. Sortir, sans même le saluer, et le laisser refermer la porte dans votre dos. Pour tout dire, il ne faut plus prendre le risque de rentrer dans son bureau, d'avoir affaire à lui.

Il y a… – trente ans ? – quelqu'un m'avait conté l'épisode que voici. Un auteur d'un âge certain avait passé sa vie à soumettre ses manuscrits chez quelques grands éditeurs parisiens, essuyant des refus systématiques. Courbé sous les ans, il dépose son nième roman rue Racine, rue Jacob, place Saint-Sulpice… On n'y connaissait que lui, depuis tant d'années. L'un des éditeurs sollicités, jugeant que cet homme, au mérite, avait droit à quelques égards, convoqua l'auteur. Il lui fit part des qualités évidentes que le comité de lecture, unanime, avait trouvées à son manuscrit. Mais, tout aussi unanime, le comité de lecture, souverain, avait jugé que son texte confinerait au chef-d'œuvre à la condition qu'il soit récrit à la première personne, et non selon la technique du narrateur parlant du personnage principal à la troisième personne. Le vieil homme aurait repris son manuscrit, aurait salué l'éditeur avec reconnaissance et serait rentré chez lui. Le lendemain, des voisins l'auraient retrouvé pendu.

Rien de nouveau dans l'édition française, me direz-vous ? Ah, que si ! Je peux vous fournir les noms des conseillers littéraires et des directeurs éditoriaux qui étaient aux commandes, il y a un demi-siècle, chez les éditeurs parisiens, grands et moins grands. Vous me trouverez un seul équivalent du petit BTS force de vente morveux qui vous y reçoit aujourd'hui, pas même courtois, pour vous dire – en tapotant un rythme de rap sur un trousseau de clés qui semble excuser l'absence de tout crayon ou stylo sur le plan de travail – que vous êtes un mauvais écrivain.

 

espace_vendeurxxx
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…

Cliquez ici

 

PageRank Actuel

Commentaires:

Nous disons la même chose. Au fond. À propos de l'ignorance de ce jeans et Nike orange, et de ses innombrables clones. Oui, vous, vous le dites avec grand style. De fait, nous "prêchons" chacun pour notre paroisse. Sauf que ceux qui font partie de la mienne sont des non-convaincus. Alors qu'ici on vient nourrir et affermir sa foi.
Permalien Mardi 14 août 2007 @ 15:22
Commentaire de: Feuilly [Visiteur] · http://feuilly.hautetfort.com/
Au moins il avait lu votre manuscrit, c'est déjà cela.
Mais en voulant "formater" vote texte en fonction de ses idées et de ses critères à lui,il vous le vole pour le faire sien. Vous écriviez un conte philosophique et voilà que cela devient un roman de gare. Finalement, vous n'êtes plus qu'une plume servant ses conceptions du roman. Votre texte devient le sien. Ou vous refusez et vous demeurez inconnu, ou vous acceptez et vous voilà transformé en "nègre" malgré vous.
Permalien Mercredi 15 août 2007 @ 00:32
Commentaire de: iPidiblue hypostase cafouillis littéraire [Visiteur]
Qu'ois-je ? Chaussé de Nike fluos orange, z'aviez dû frapper chez Bouygues ou Colas ! Eh ! Oh ! Conducteur de travaux littéraires ça vous irait comme titre ?fallait-il lui répondre d'un ton de grand seigneur ...
Permalien Mercredi 15 août 2007 @ 19:51
Commentaire de: iPidiblue hypostase clafoutis littéraire [Visiteur]
Pas cha ! pas cha !
Permalien Jeudi 16 août 2007 @ 10:37
Commentaire de: admin [Membre]
Merci à vous de votre lecture ; et de votre commentaire, qui m'incite à préciser ma pensée.
J'aurais dû, plus platement, construire mon texte dans l'ordre inverse du propos tel qu'il figure sur cette page : commencer par évoquer l'inculture triomphante de mon interlocuteur pour étayer ma répugnance à l'entendre me donner, non des conseils, mais des ordres comminatoires à propos de mon travail d'auteur.
Jean Paulhan, qui a dirigé tant d'auteurs chez Gallimard, passait son temps à orienter leur travail – certains « confirmés », qui non seulement acceptaient, mais encore sollicitaient son regard sur leurs projets. Aujourd'hui encore, qui frappe avec quelque raison à la porte de la collection « Terre humaine », chez Plon, y sera reçu par Jean Malaurie… Je vous laisse imaginer la qualité de l'entretien, même si cet homme vous demande de mettre votre manuscrit la tête en bas, d'organiser autrement le matériau avec lequel vous l'avez écrit.
J'ai toujours clamé (et, je crois bien, sur ce blog-ci également) qu'un auteur a besoin d'être ainsi éclairé, accompagné par son éditeur. Il s'agit, quand cette relation s'établit, d'un échange subtil, pouvant susciter une complicité vraie, fondée sur des affinités électives ; dans cette relation, bien entendu, l'éditeur (le directeur de collection, le conseiller littéraire, souvent salarié de sa maison) ne perd pas de vue les contraintes du marché de la librairie, les tendances des critiques (quand il s'en trouve encore pour être des lecteurs exigeants), les impératifs économiques de l'entreprise qui l'emploie. Tout cela, cet entretien fécond, cette véritable médiation qu'assure l'éditeur entre l'auteur, l'œuvre et le public, via tout un dispositif de diffusion du livre… tout cela, donc, peut et doit être placé sous le signe des égards, de l'effort mutuel pour comprendre la posture de l'autre. Je pourrais vous raconter dix, cent anecdotes qui illustreraient ce que j'affirme à l'instant : pendant dix-neuf années pleines, j'ai reçu des auteurs dans mon bureau d'éditeur de la rue des Arts, à Toulouse : des universitaires, des poètes qui n'avaient pas pris la peine de s'informer que la maison ne publiait pas de littérature, des érudits locaux qui ont passé une vie entière à reconstituer l'histoire d'un village de deux cents habitants, perdu au fin fond du Gers ou de l'Ariège. Des manuscrits souvent impubliables… mais je savais le poids de ma réponse, dans sa forme, je pressentais pour quel prix exorbitant, dans leur vie, pouvait parfois compter l'heure et demie que je leur consacrais. Je rencontre aujourd'hui des candidats à la publication, voire des personnes dont j'ai reçu un parent, un voisin, il y a plus de vingt ans, qui me remercient de mon accueil, tout simplement. C'est mon honneur d'éditeur d'avoir agi avec égards.
Je vous remercie d'avoir provoqué cette mise au point. Je regretterais profondément qu'on puisse me penser drapé dans une sorte de superbe – le grantécrivain, que je ne suis pas ! –, coupé du principe de réalité, certain de produire le Pentateuque à chaque fois qu'il jette un mot sur une feuille blanche.
Dominique Autié.
Permalien Jeudi 16 août 2007 @ 12:29
Commentaire de: Marc Briand [Visiteur] · http://catherine.briand.club.fr/index.html
Je trouve très bien le petit livre,"La Littérature en péril", que Tzvetan Todorov vient de publier chez Flammarion.
Prendre en compte l'enseignement des Lettres, au Lycée et à l'Université, me paraît essentiel pour comprendre les problèmes de la création et du marché.
Permalien Jeudi 16 août 2007 @ 15:44
Commentaire de: Patakaisse [Visiteur]
Difficile est la vie de l'incompris. J'ai fait de la force de vente, je ne porte pas de Nike Orange mais préfère écrire avec un bon vieux crayon à papier taillé au taille-crayon en métal, et pourtant nous sommes de ceux qui se sentent incompris. Soit vous persistez, soit vous vous lancez dans le slam. Ca peut marcher.
Permalien Jeudi 16 août 2007 @ 18:12
Commentaire de: admin [Membre]
Deux liens concernant le slam :
la définition, sur Wikipedia :
– un site de slameurs.

 

Je ne demande qu'à comprendre. Ce site est ouvert. Un témoignage de votre part ? Un jeu de questions-réponses préparé en off avant mise en ligne ? Un « droit de réponse » de la profession que vous exercez, ou avez exercée, si j'interprète cet imparfait.
Merci de votre présence sur la Toile – et pardon, si vous avez vu dans cette image plus (ou moins) qu'une sorte de croquis, vite jeté, plus visuel que moral.
Dominique Autié.
Permalien Jeudi 16 août 2007 @ 18:34
Commentaire de: sancho [Visiteur] · http://www.philo.over-blog.com/
Je suis touché de la justesse de votre mise au point. Merci
Permalien Vendredi 17 août 2007 @ 11:43
Commentaire de: Patakaisse [Visiteur]
Merci pour ces liens.
Un droit de réponse de ma profession supposerait que j'en sois un représentant, un porte-parole, ce qui n'est pas le cas car la force de vente, contrairement à ce que son nom peut suggérer, n'a rien d'une communauté, mais est bel et bien une somme d'individus travaillant pour leur prime (c'est leur métier) et donc par définition regroupe des caractères très variés (pas tous infréquentables, heureusement)
Quant au slam, il s'offre le luxe d'être un art populaire, ouvert à tous, sans élitisme, tout en étant relativement protégé d'Universal, Polygram et autres labels "capitalistes". Il n'y a pas (encore) de section Slam sur le site de la Fnac, il faut aller dans celle du rap, Grand Corps Malade (Midi) et Ad Al Malik (Gibraltar) sont les rares artistes à avoir tenté l'expérience tout ayant failli à la règle du a capella, puisque leurs textes sont accompagnés – même si la musique reste assez minimaliste.
Le slam est pour tous mais il faut aller le chercher là où il se trouve car il ne viendra pas forcément à vous, c'est cette ambivalence qui le rend intéressant. Évidemment comme dans tout art, il y a du bon et du moins bon, mais si la poésie doit prendre cette forme pour survivre, c'est déjà en soi un bon début.
Permalien Samedi 18 août 2007 @ 10:04
Commentaire de: admin [Membre]
Nul n'étant parfait, j'avoue découvrir l'existence du slam à l'occasion de cet échange. Ce que vous en dites ici, en peu de mots aiguise l'intérêt et complète ce que j'avais glané, hier, auprès de mon entourage, d'ailleurs étonné que j'ignore cette pratique de la langue.
Ici, à Toulouse, des artistes comme Claude Sicre et les Fabulous Troubadors, ou encore André Minvielle, avec la compagnie Bernard Lubat en perspective et l'ombre tutélaire de Claude Nougaro, pratiquent de fort longue date une forme d'improvisation qui n'est pas, me semble-t-il, sans parenté avec le slam.
Dominique Autié.

 

Le lien posé sur André Minvielle renvoie au site de la Compagnie Bernard Lubat. André Minvielle propose un site autour de ce qu'il nomme La Complexe Articole de Déterritorialisation.

 

Permalien Samedi 18 août 2007 @ 10:27
Commentaire de: Patrice Beray [Visiteur]
Je doute beaucoup que la poésie ait besoin du slam pour "survivre". Je ne mets aucun jugement de valeur dans cette remarque (et d'ailleurs, s'agirait-il de "survivre", pourquoi la poésie, celle de langue française singulièrement, échapperait-elle au syndrôme du "vieillissement du vivant"...).
Simplement, et en me faisant pardonner de faire court, il me semble évident qu'il s'agit de "pratiques" différentes.
Là où le slameur, avant même d'écrire, a en tête une mélopie (soit une façon de déclamer le texte qui est le propre du slam), le "poète" n'entend que les mots, que le mouvement propre de l'écriture, y compris dans sa tête, mentalement. Parce qu'il n'y a pas "une" façon de dire, a priori, les poèmes. Cette façon de dire, de scander, se rejoue à chaque fois, avec chaque poème. C'est particulièrement évident pour le poème en vers libre.
Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'oralité dans l'écriture du poème. Tout au contraire. Mais cette oralité passe par l'écriture, par le flux des images verbales. Ce n'est pas la "même" voix, la même notion de parole.
Et bien sûr un slameur peut écrire des poèmes. Cela va sans... déclamation.
Permalien Samedi 18 août 2007 @ 16:55

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

mai 2019
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML