blog dominique autie

 

Vendredi 17 août 2007

06: 46

 

De l'usage
intertresetroit
des livres à caractère scientifique
intertresetroit
obsolètes

 

 

[Je n'ignore pas – pour mieux dire : je n'ignore plus, au moment de rédiger cette page – qu'Henri Decugis (1874-1947), dont le livre Le Vieillissement du monde vivant (1941), préfacé par Maurice Caullery, fait l'objet de cette chronique, avait publié antérieurement (1935) un ouvrage intitulé Le Destin des races blanches, préfacé par André Siegfried. L'ouvrage dont la lecture a suscité les réflexions qu'on lira ici, trouvé chez un bouquiniste, n'affiche pas d'emblée de façon évidente les choix eugénistes de l'auteur [1]. Avoir pris connaissance de ceux-ci tardivement, après même avoir donné son titre à la présente page (mais avant de la rédiger, j'y insiste, d'où cet avertissement) ne m'a dissuadé ni de renoncer à livrer ces réflexions. Bien au contraire : si je parviens à restituer assez clairement le cheminement de ma pensée au fil des pages du Vieillissement du monde vivant, le lecteur comprendra que l'ombre que font peser tant les opinions d'Henri Decugis, ailleurs exprimées (je n'ai pas lu et n'ai pas le projet de lire son livre de 1935), que les événements historiques survenus à l'époque même où l'auteur a rédigé ses essais, rend peut-être plus aiguë – si ce n'est plus pertinente – l'interrogation à laquelle aboutit ma lecture.]

 

coleopteres_frise_blog
coleopteres_frise_blog
coleopteres_frise_blog
coleopteres_frise_blog
intertresetroit

Le monde vivant vieillirait, donc. Voilà ce dont on se garde bien d'informer, au JT de 20 heures, ceux qui disposent d'un récepteur de télévision, je suppose. C'est d'abord la formulation de cette hypothèse, dans sa belle typographie rouge de l'époque, qui a retenu mon attention. J'ai parcouru la préface de Maurice Caullery, la table des matières, découvert de belles figures au trait, dans le texte. Et j'ai ajouté le volume aux deux autres choisis ce samedi-là sur la table du bouquiniste, place Saint-Étienne.

Henri Decugis n'était pas un scientifique, mais un juriste, spécialiste du droit comparé, avocat à la Cour d’appel de Paris. Je ne l'ai appris qu'au moment de rédiger cette note. Maurice Caullery indique juste, dans sa présentation, que l'auteur dont il préface le livre consacre depuis longtemps ses loisirs aux problèmes biologiques, louant la documentation mise en œuvre et l'esprit de synthèse dont témoigne l'essai. Caillois non plus n'est pas biologiste quand il rédige La Dissymétrie. Ni minéralogiste pour ses Pierres réfléchies. Je lui dois cette empathie, qui incite à l'imprudence, pour les esprits diagonaux. Être averti, d'entrée de jeu, que l'auteur de ce Vieillissement du monde était avocat ne m'aurait pas détourné de lui prêter attention.

Que défend Henri Decugis ? Non pas, loin s'en faut, que Dieu a créé le monde en sept jours, ainsi qu'il est écrit dans la Bible, et qu'à ce titre il convient de brûler Darwin. Il rassemble, en revanche, les éléments d'une démonstration visant à établir que, depuis l'ère tertiaire – et plus encore au cours du quaternaire –, l'évolution du monde vivant s'est ralentie, qu'il disparaît plus d'espèces qu'il n'en émerge, que des dysfonctionnement comme l'acromégalie, la croissance différentielle des organes ou encore les dérèglements du métabolisme du calcium entraînent un affaiblissement du Vivant, une perte de tonus chez nombre d'espèces, une fécondité déficiente. Qu'Homo sapiens n'est pas épargné par cette tendance lourde. Et d'invoquer le pessimisme de Darwin lui-même, dans les derniers temps de sa vie, quant à l'évolution future de l'humanité.

Comment nierais-je que plusieurs passages qui stigmatisent la faune des grands fonds marins, portraits-robots à la clé, frôlent le délit de sale gueule ? Comment rester impassible à l'évocation de la stéatopygie des femmes hottentotes quand a lu l'à peine croyable dossier rassemblé par un groupe d'historiens et d'anthropologues sur l'histoire – et les perspectives, bien trop contemporaines – des « zoos humains [2] » ? Pourtant, je persiste et signe, la lecture d'un tel ouvrage est tonique pour la pensée.

Tout d'abord parce que, dès son titre, il conteste la plus criminelle de nos pensées uniques, célébrée sous forme d'un culte qui ne dit pas son nom, à savoir la foi dans un progrès libre de toute butée présente et à venir, dont une part de l'humanité – la nôtre, évidemment – détiendrait les codes.

Parce qu'à ma connaissance, il n'existe pas, aujourd'hui, accessible au lecteur non scientifique, un ouvrage qui traite de cette même question, fût-ce en creux, à l'épargne ; j'entends par là : un livre dans lequel un scientifique – ou un érudit, philosophe, intellectuel ou visionnaire cautionné par les sciences sectorielles de notre temps – pour établir sérieusement le moindre fondement à la foi implicite dans un progrès sans limite, foi à laquelle font mine de s'être shootés nos maîtres du monde.

Car il n'est pas question de considérer qu'il existe le moindre rapport entre le vieillisement du monde vivant, dont il est question ici, et la dégradation de la planète contre laquelle militent les écologistes : pas une seule des trois cent cinquante pages du livre que je viens de lire n'évoque la moindre responsabilité de l'espèce humaine dans l'inexorable naufrage de la vie, en tant que phénomène biologique sur la planète Terre ; nous sommes à l'exact opposé des faucheurs d'OGM, dont le propos relève d'un anthropocentrisme aux petits pieds, plus inoxydable que toutes les téléonomies et les théocentrismes de toutes les religions contre lesquelles se bat un darwiniste de stricte obédience – qui, dans sa plate foi à l'évolution comme progrès semble bien être de mèche avec les pires menées de la mondialisation. Cette dernière assertion est aussi fausse et criminelle que d'attribuer au Nietzsche de La Volonté de puissance [3] la paternité intellectuelle des thèses hitlérienne ? Nul besoin de prendre la peine de m'en convaincre, je suis d'emblée acquis à cette idée. Mais l'évolution, qu'il est alors de mise de doter d'un "É" capitale, ne laisse d'être hâtivement confondue avec le progrès – le pire dieu païen que l'humanité ait sans doute jamais honoré, avec un aveuglement sans précédent.

Ce qu'affirme Le Vieillissement du monde vivant ne flatte aucune de nos aspirations métaphysiques, politiques ou sociales : en bref, sa lecture suggère qu'Homo sapiens est si tard venu qu'il a pris possession d'un monde déjà usé, qui a son avenir derrière lui. Lui-même est si fragile, parce que biologiquement si complexe, qu'il accumule peu à peu les tares qui ont eu raison, avant lui, des grands reptiles du jurassique aussi bien que d'un nombre sans doute incalculable de végétaux, de poissons, d'insectes comme d'espèces aux formes et à la taille moins flatteuses, disparues d'épuisement sous les effets du parasitisme, le poids de leurs excroissances inutiles, de leur graisse, de leur lenteur. On imagine mal pensée moins complaisante, démarche moins séductrice que sa formulation.

Je prends le pari qu'un gardien du temple de l'évolutionnisme entendu comme dogme préfèrera trouver sur son chemin dix créationnistes grand teint, idiots – ou savamment menteurs – à souhait plutôt qu'un seul lecteur d'un tel livre qui lui demande, sérieusement, ce que la science, un peu plus de soixante ans plus tard, oppose de nouvelles trouvailles et de démonstrations avérées à ce sombre tableau.

Non-scientifique de formation, je serai, quoi qu'il en soit, l'obligé du contradicteur, son serf. Comme je l'aurais été de l'auteur du Vieillissement du monde vivant si j'avais tenté d'oublier que j'avais sous les yeux un livre publié en 1941. C'est pourquoi j'ai lu cette fresque neurasthénique, que plombent l'entropie et l'absence de tout finalisme comme de toute dimension métaphysique, sans consentir un seul instant au texte d'Henri Decugis l'allégeance et la foi requises par les tenants des sciences exactes pour s'approcher d'un savoir qui fait autorité ; mais de la façon qui convient pour écouter ou lire une parabole profane.

Je pressens qu'il existe ainsi, dans nombre de vieux ouvrages réputés obsolètes, nombre de questionnements dont les sciences dites exactes conviennent, en plein accord avec leur époque, qu'elles sont sans fondement. Dans ces circonstances, se les poser n'est pas faire acte de liberté mais d'insoumission. C'est refuser de hurler avec ceux dont le fonds de commerce consiste à prier pour être débarrassés de maux dont nous persistons à vouloir les causes (l'expression est de René Riesel [4]) – un non-aligné.

 

 

[1] P. Tort, « Des figures de l'eugénisme en France », dans Pour la science, n° 342, avril 2006, pp. 8-12.
[2] Sous la direction de Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boetsch, Éric Deroo et Sandrine Lemaire, Zoos humains – XIX° et XX° siècles – De la Vénus hottentote aux reality shows, collection « Textes à l'appui », Éditions La Découverte, 2002.
[3] Ni le titre ni le choix de cet ensemble de fragments, agencé à titre posthume par Elisabeth Nietzsche, sa sœur, ne sont de la volonté du philosophe. Sur cette falsification – dont Georges Bataille fut l'un des tout premiers, en France, à dénoncer la dramatique importure en présentant un autre choix d'extraits et de fragments posthumes qui constitue l'exacte contre-épreuve de ce qu'induit le recueil bricolé par Elisabeth Nietzsche (Nietzsche, Mémorandum, Gallimard, 1945) –, l'article « La Volonté de puissance » de l'encyclopédie libre Wikipedia synthétise les éléments désormais connus et admis de ce dossier.
[4] René Riesel, Du progrès dans la domestication, Éditions de l'Encyclopédie des nuisances, 2003.

 

……cameleon_decugisxxx
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…

Cliquez ici

 

PageRank Actuel

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

août 2007
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML