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Des circonstances professionnelles m'ont fait tirer de son rayon, voilà quelques jours, un livre que j'ai relu deux fois : la première parce qu'il ne m'a pas été possible de me soustraire au régime d'un texte que je connaissais pour sa beauté, la densité de sa langue, la portée de son propos ; la seconde pour y chercher, et y trouver sans peine, le passage que j'en devais extraire, pour une destination dont je parlerai plus tard, le moment venu.
Ce fut l'occasion de constater que ce texte et son auteur ne figurent nulle part sur la Toile. La page d'aujourd'hui a pour première urgence de faire entrer ce livre dans l'index planétaire qu'est la Toile. D'autant que j'ai appris que des exemplaires – dont l'auteur a eu la sagesse de conserver un petit stock, l'éditeur ayant cessé son activité – ont été récemment commandés des États-Unis, où Le Lieu chemine, de toute évidence.
Mystérieux cheminement du texte imprimé ! dû à la matérialité d'un objet pourtant vulnérable, pourtant superflu, pourtant produit à des milliards d'unités dans le monde jusqu'à l'indifférenciation, jusqu'à l'indifférence, croit-on… S'il fallait désigner l'ultime, l'irréductible écart qui séparera toujours le rayonnement de la Toile de celui de la chose imprimée, plus strictement encore du livre, c'est bien cette façon qu'un exemplaire d'un volume, comme d'une mince plaquette, a d'imposer sa présence matérielle et l'évidence du texte qu'elle recèle, après parfois des années d'abandon : dans une cave ou un grenier, pris dans une pile de vieux magazines, sagement disposé dans le rayon d'une bibliothèque. L'énergie mentale et spirituelle d'un lecteur qu'il a marqué peut suffire à rompre l'isolement. Tantôt le hasard s'en mêle. Tantôt un intersigne. Je suis bien près d'affirmer que les circonstances qui m'ont fait renouer physiquement et spirituellement avec le texte d'Yves Rougé Peyreguilhe ressortissent à ce dernier mode de rayonnement de l'écrit. À Jean Moncelon, je dois d'avoir entrevu la nature et la valeur de l'intersigne chez Louis Massignon [1]. Si je m'en tiens à cette hypothèse, c'est peut-être même une chaîne cohérente d'intersignes qui n'a pas fini de baliser le cheminement discret mais puissant de ce livre.
Montségur est l'un de ces pitons – improbables, impossibles – que toute montagne qui se respecte dresse face au regard de l'homme. Et l'on sait comment, depuis la nuit des temps, l'homme tient d'emblée pour sacré tout monticule : un mamelon menu allaite son âme, une simple éminence lui en impose. Qui a vu de ses yeux vu le pog – après s'en être approché d'assez loin pour avoir connu l'étrange vertige que provoque telle mise à mal des lois de la perspective dont notre œil s'est prudemment doté – devrait comprendre aussitôt que l'esprit n'a pu, face à la montagne, se satisfaire de quelque mythologie de façade. L'âme est requise d'un bloc. À mort.
Yves Rougé est architecte. Il est né dans une vallée d'Ariège, au pied du pic de Saint-Barthélémy – une vallée courte comme un coup de griffe, juste large à laisser passer une rivière qui ne se décide pas encore pour les eaux calmes, écrit-il dès les premières lignes de son livre. À propos des pages qui vont suivre : Mettons que j'aie rêvé, consent-il. Ces pages inaugurales ne consistent pas en l'autojustification ordinaire à laquelle procèderait l'auteur d'un apocryphe. Elles sont le livre, un livre sans couture, comme un vêtement d'une seule pièce. Deux dessins à main levée – technique d'architecte – lient ces pages au « Journal de Jordan de Lordat », tel qu'il en a tiré les feuillets d'une boîte de fer noir […] bien calée entre deux lèvres de pierre. Jordan est architecte. Lordat, son village, est niché sur le versant du Saint-Barthélémy. Entre les croquis qui balisent Le Lieu et les pages sans date de Jordan, sept siècles et demi d'un temps qui n'existe pas. Qui n'est pas compté par la langue à l'œuvre dans les pages d'Yves Rougé Peyreguilhe – à peine si l'ajout d'un second patronyme indique que la langue n'y est plus enchâssée dans l'espace et le temps d'une identité repérée, mise en fiches : elle se donne le droit de sortir du lit d'orthodoxie que la théologie, l'histoire et le folklore ont creusé pour elle, sur tout un territoire hérissé de ces citadelles du vertige [2].
Je donne à lire, ici, les pages inaugurales du « Journal de Jordan de Lordat », qui constitue le corps du livre d'Yves Rougé Peyreguilhe.
Le 16 mars 1244, un peu plus de deux cents parfaits cathares [3], hommes et femmes, qui ont refusé d'abjurer, meurent sur le bûcher – dressé dans la partie basse du pog, disent les historiens. Quand ils viendront ce sera parce que tout alentour aura cédé, avait dit à Jordan le diacre cathare Raymond Blasco venu lui demander d'aménager un lieu, un refuge pour sa communauté au sommet du pog de Montségur. J'ai reçu, il est vrai, mission des Bonshommes.
Je donne à lire ici, les dernières pages du « Journal de Jordan de Lordat ». Le livre ne se referme pas sur elles. S'ajoute ici une lettre d'une écriture différente. Sur elle non plus le Lieu ne saurait se refermer. Le Lieu est livre ouvert – non ce livre-ci, intitulé Le Lieu, du moins pas de façon exclusive. Le Lieu, il se peut, est œuvre d'architecte dans ma langue même.
J'aurais pu – j'aurais dû – être l'éditeur de ce livre, il y a dix ans. Page quatre-vingt de l'édition que l'auteur a fait paraître, je lis ceci : Ce n'est pas son temps que l'architecture reflète. C'est l'avenir de son temps. Car sa force est de toujours s'inscrire en faux contre l'allure ambiante et toutes les modes minces, chatoyantes, de son temps. Quand elle s'aligne, elle meurt. Rapidement.
[1] Intersigne : relation mystérieuse apparaissant entre deux faits. Tenons-nous en, ici, à cette expéditive définition du Nouveau Petit Robert, que j'ampute d'ailleurs d'une incise, placée entre parenthèses – celle-ci n'éclaire que sur la gêne du lexicographe qui s'est cru contraint de préciser : (par télépathie, double vue). Ce qui attribue à l'illusion d'optique (ou acoustique, ou psychologiques ou spirituelle) supposée du récepteur un phénomène dont Massignon s'écrirait justement que celle ou celui qui en perçoit l'existence n'a qu'une chose à faire : prendre acte, pour ainsi dire humblement, de l'intersigne dont il est témoin et, au mieux, en tirer les conséquences. C'est fou ce qu'un simple dictionnaire trahit de présuposés !
[2] Titre d'un livre de l'historien de catharisme Michel Roquebert (photographies de Christian Soula, éditions Privat, 1966).
[3] La tradition les nomme aussi bonshommes, terme qu'emploie plus volontiers l'auteur au long de son récit.
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Dominique Autié
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