blog dominique autie

 

Samedi 25 août 2007

08: 36

 

Pierre Emmanuel

3 – Un infréquentable ?

 

pierre_emmanuel3

 

Lire les deux précédentes chroniques :
intertresetroit
1. – Réalité du Verbe
intertresetroit
2.– L'abîme de l'unité

 

La menace de dépérissement ou d'extinction qui peut peser
sur la littérature sonne comme une extermination d'espèce,
une sorte de génocide spirituel.
intertresetroit
Roland Barthes [1].

 

… Tel se présente Pierre Emmanuel à qui La Face humaine advient. À qui ouvre ce livre et ne peut le refermer. Je prévois, dans un quatrième volet, de restituer plusieurs pages de sa poésie, selon cette méthode du livre ouvert à l'écran, qui me semble propice, parce que médiane et médiatrice entre deux supports – entre deux âges du monde et de l'esprit.

Je discerne dans quel ghetto moral a pu et peut encore se trouver cet apatride de la langue : inconnu de la plupart de ceux qui pourraient, aujourd'hui, se désaltérer à sa méditation ; poète chrétien pour d'autres, hâtivement supposé annexer son verbe à quelque cause perdue ; au regard des poètes comme des croyants, il est parmi sa communauté de prière et parmi les ouvriers de la langue celui qui, singulièrement, conteste toute revendication de la poésie à se prévaloir d'une dimension spirituelle propre ; position insolite s'il en est, pour ne pas dire intenable quand c'est d'abord par son œuvre poétique – non par ses essais, plus tardifs – que l'intellectuel s'est acquis quelque visibilité publique.

infrequentables_vignette
intertresetroit

Cela suffirait-il à lui valoir de figurer aux côtés des écrivains infréquentables que Juan Asensio a convoqués par la voix de ceux qui s'honorent de les lire dans un volume hors série de la Presse littéraire ?

La plupart des existences et des œuvres revisitées dans ces pages ont pour caractéristique commune, me semble-t-il, de ne s'être pas placées sous la bannière, somme toute protectrice, d'une école, d'un groupe, d'une chapelle, encore moins d'une église. Observation qui aboutit à une remarque tautologique si l'on prend au mot la proposition à laquelle aboutit Juan Asensio : Affirmons donc que l'infréquentable est d'abord et avant tout un homme libre [2].
Qui est cet homme ? D'où me parvient sa voix ? Que me vante-t-il – que me vend-il ? Pierre Emmanuel… combien de divisions ?

L'infréquentable se présente sans barrière placentaire, sans garde rapprochée, sans le bouclier de la doxa. Quand on le croit affilié, on constate que ses « amis » ne pas tardent pas à le suspecter d'intelligence avec l'ennemi, qu'il s'est d'ailleurs présenté en dissident, qu'on l'a accueilli avec mauvaise grâce en futur exclu.

Comme Bloy et Bernanos, Pierre Emmanuel est un homme seul. On peut tout dire d'eux, tout et son contraire. Nul ne viendra brandir un manifeste qu'ils auraient cosigné de leur vivant afin de frapper d'alignement la glose, l'hommage ou le reproche. S'ils font, aujourd'hui, l'objet d'un anathème ou d'un interdit, celui-ci sera formulé sur la base de concepts et de principes qui sont étrangers à leur pensée et à leur œuvre, voire anachroniques : comme on stigmatiserait aujourd'hui un stratège militaire du Grand Siècle pour ses propos non conformes au dogme de l'égalité des sexes et au principe de la parité hommes-femmes, tels que les promeuvent les militants féministes les plus sourcilleux – un tel motif trouvant sa seule autorité dans le fait que toute une société en adopte les présupposés, le reprend à son compte, le présente comme une évidence fondatrice et normative qui ne saurait souffrir qu'on doute de sa légitimité : des moines choisissent, à l'intérieur de la clôture, de célébrer en latin l'office divin, ils sont traditionalistes, assimilables sans autre forme de procès aux factions intégristes de la chrétienté, dont on sait parfaitement par ailleurs… Etc.

Je vois dans cette conjonction – l'absence, voulue par eux, de dogme protecteur et la propagation, consentie par nous, d'une doxa expéditive – l'extrême vulnérabilité à laquelle expose plus que jamais l'exercice de la liberté souveraine – liberté scandaleuse, radicale, secrète, selon Juan Asensio – qu'à travers leur œuvre et leur conduite de tels esprits ont poursuivi et poursuivent encore, pour ceux qui survivent parmi nous. Qu'un silence indifférent les condamne à l'oubli – c'est le cas de Pierre Emmanuel – ou que les impératifs catégoriques d'un succédané de morale et de pensée sociale les voue aux gémonies, c'est bien par défaut de langue, faute des mots susceptibles de faire écho à leur voix que ces voix, soit semblent muettes, soit sonnent faux à l'oreille assourdie de notre temps.

Ils seraient non pas infréquentables. Non pas maudits ! – mais peut-être, plus intimement, de façon plus pernicieuse encore, médits.

J'attache, au fil du temps, un plus grand crédit à cette forme parasitaire du Mal, qui se loge au plus secret de l'hôte pour en épuiser la substance. Chez Homo sapiens, le parasitisme s'en prend à la langue, il n'est pas de plus sûr moyen d'exténuer l'espèce humaine. Pour des raisons que j'avais d'abord prévu d'explorer ici, mais qui excèdent ma pensée, du moins ces temps-ci – des raisons qui exigent des outils parfaitement réglés, des lames fraîchement soumises à l'affûtage –, je tiens que la foi, chez de tels êtres, est plus qu'une circonstance aggravante : quel qu'en soit l'objet, mouvement massif et totalitaire de l'âme, la foi fonde l'acte libre. Une telle liberté n'aurait plus de lieu, selon Juan Asensio, que dans les catacombes [3]. C'est plus qu'une image : lisant Pierre Emmanuel, il me semble rejoindre enfin une Église du silence, dont je pressens qu'elle n'attend pas que moi. C'est cela qu'il conviendrait de creuser. C'est sur cette piste que m'entraîne la lecture, pour ainsi dire dans le même temps, de La Face humaine et des essais rassemblés par Juan Asensio dans Les Écrivains infréquentables.

 

 

[1] La Préparation du roman. Notes de cours et de séminaires au Collège de France, 1978-1979 et 1979-1980, éd. Nathalie Léger, (coédition Le Seuil-Imec, 2003), p. 190. Cité par Juan Asensio, « L'infréquentable est le révolutionnaire le plus abouti », Les Écrivains infréquentables, hors série de La Presse littéraire, février 2007, Robert Lafont Presse, p. 14 (note 18). Passage rayé par Barthes.
[2] Ibid., p. 16.
[3] Ibid., p. 9.

 

 

Mardi 28 août, entretien avec Juan Asensio
intertresetroit
à l'occasion de la deuxième édition de son livre
intertresetroit
La Littérature à contre-nuit.

 

…………ichtus_indexxxx
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…


Cliquez ici

PageRank Actuel

Commentaires:

Commentaire de: cedric [Visiteur] · http://rienquemonmonde.hautetfort.com/
La parenthèse d'un humble ( ayant le soutien de l'auteur du site ;-) )

4ème paragr. : "...qui aboutit à une remarque tautologique si l'on prend retient la proposition à laquelle aboutit..."

5ème : "...ses « amis » ne pas tardent à le suspecter..."

7ème : "...que ces voix, soit semblent muettes, soient sonnent faux..."
Permalien Samedi 25 août 2007 @ 10:48
Commentaire de: admin [Membre]
Merci à vous, Cédric. Cela va mieux ainsi.
Fatigue… fatigue…, mais je viens de prendre livraison ce matin de lunettes révisées à la hausse, qui corrigent les dégâts de deux nouvelles années d'écran à dose létale. Peut-être aurez-vous moins de travail dans les prochaines semaines !
Dominique Autié.
Permalien Samedi 25 août 2007 @ 12:22
Commentaire de: iPidiblue à hauteur d'homme [Visiteur]
"Comme Bloy et Bernanos, Pierre Emmanuel est un homme seul" franchement Dominique vous avez la manie de l'amplification poétique !

Je suis persuadé que vous trouverez des esseulés plus convaincants que ces trois-là dans l'histoire littéraire française !
Faites-un effort ...

C'est quoi pour vous un écrivain entouré ?
Le cul bordé de nouilles peut-être ...
Permalien Dimanche 26 août 2007 @ 17:48
Commentaire de: iPidiblue remue wikipedia dans la plaie [Visiteur]
"Professeur, en marge de ses activités de poète, Pierre Emmanuel exerça également le métier de journaliste en collaborant, comme chrétien de gauche, à Témoignage Chrétien, Réforme, Esprit.

Chef des services anglais puis américains de RTF de 1945 à 1959, il donna plusieurs conférences aux États-Unis et au Canada, et fut visiting professor de différentes universités américaines. Engagé à plus d'un titre dans la vie culturelle de son temps, il fut encore président de l'Association Internationale pour la Liberté de la Culture, président du Pen Club français de 1973 à 1976, président de la Commission des Affaires Culturelles pour le VIe Plan, président de l'INA et administrateur du Festival d'Automne.

Membre de l'Académie française.
Officier de la Légion d'honneur
Grand officier de l'ordre national du Mérite
Commandeur des Arts et des Lettres"


Que vous faut-il de plus ? La sanctification en cour de Rome ?
Permalien Dimanche 26 août 2007 @ 17:55
Commentaire de: admin [Membre]
Bien entendu, Pierre… si c'est sur ce terrain que se lisent mes propos – ce qui signifie que je m'y suis mal pris pour dire ce que je croyais dire.
Nombre de pages de ses livres traduisent ce sentiment qui était le sien de n'être chez lui nulle part dans la communauté des hommes : ni en politique, ni en religion, ni en poésie. Qu'il fût un homme seul, ce n'est pas moi qui l'affirme, c'est lui qui en fait la démonstration dans ses essais.
Plus que sur celui de la littérature, j'ai mentionné Bernanos et Bloy sur le registre de la spiritualité, où je me place essentiellement dans ma lecture de Pierre Emmanuel (du moins dans ces trois premières chroniques).
Permalien Dimanche 26 août 2007 @ 19:04
Commentaire de: Claude [Visiteur] · http://lapromenadedeseauxvives.blogspirit.com
Nous sommes tous de îles au milieu de l'océan n'est ce pas Dominique? C'est là l'absurde destin de l'homme.
Mais la Foi, elle, réclame sa part de servitude a un degré imminent de spiritualité dans l'observance des nobles vertus...Vertus que réclame tout chef d'œuvre de création jusqu'à l'abnégation totale du "Soi" qui en était la racine profonde. "Dieu, créa l'homme à son image..", l'homme se créa au travers de son œuvre et de son action à l'image de Dieu" Ainsi la vision narcissique de l'Amour et de son miroitement s'accomplit dans l'un et l'autre au coeur d'un servage librement consenti.
Vibrant hommage.
Merci Dominique
Permalien Jeudi 30 août 2007 @ 09:11
Commentaire de: Anonymes [Visiteur]
Je ne connais de Pierre Emmanuel qu'un poème appris dans l'enfance fervente. Il revient souvent frapper à la porte de ma maturité athée avec une souveraineté qui à chaque fois me subjugue. Je ne l'ai jamais recherché dans les livres. C'est à la lumière de cette mémoire ancienne qu'avec émotion je le transcris ici. Par coeur et sans garantie d'exactitude..

Immobiles
Nuit après nuit
Ils font silence.
Ils écoutent les mouvements du silence
Ils sondent les hauteurs du ciel dans leur âme
Et leur âme par-delà
Et parfois
A l'orée de leur âme
Ils contemplent comme on fixe le feu
La musique éblouissante de Dieu
Et la flamme monte droit dans leurs yeux
comme l'échelle des anges

A la mère du verbe enfant
Ces silencieux font l'hommage
De quelques pauvres présents
Et de paroles
longtemps mûries.
Permalien Samedi 1 septembre 2007 @ 15:23

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

mars 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML